10 janvier 2015 6 10 /01 /janvier /2015 16:14

A quoi bon connaître la moitié de l'histoire des pays africains si je ne connais même pas mes propres racines... Dans cette optique je continue mes recherches historiques au sein de ma propre famille. Après l'arbre généalogique (Guilbert et Révillon), voici quelque chose d'un peu plus poussé sur une personne particulière, Élie Guilbert, mon arrière-grand-père. Il est le père de mon grand-père maternel. Je l'ai choisi pour une raison simple : il a reçu la Croix de Chevalier de la Légion d'Honneur le 14 juillet 1976. Il était alors le doyen de son village, Houlle. Un personnage atypique qui nous emmènera à travers les tranchées de l'Aisne jusqu'en Algérie.


Élie Guilbert est né le 10 décembre 1890 à Moulle. Ses parents Winoc Guilbert et Héloïse Clay se sont mariés il y a onze ans. Ils sont fermiers.

 

L'histoire militaire d’Élie Guilbert commence peu avant la première guerre mondiale. Il effectue comme chaque homme de son âge un service militaire en 1911. Il est libéré le 10 novembre 1913 avec le grade de sergent de la première compagnie du 148ème d'infanterie. Dans un monde en paix, l'histoire militaire d’Élie se serait arrêtée ici, mais vous connaissez un peu l'histoire, et après 1913 arrive 1914, date charnière dans l'histoire européenne.

 

A la guerre


Le 2 août 1914, il est à nouveau mobilisé auprès de la 9ème compagnie du 8ème d'infanterie à Saint-Omer. Il ne connaît personne, si ce n'est le caporal Mesmacre de Houlle. Très vite il est affecté à la 4ème section.

Le 15 août 1914, il se retrouve au front à Dinant, en Belgique. La 8ème d'infanterie doit prendre la ville et sa citadelle. La section d'Elie doit garder un village proche. La ville est prise le soir même (au cours de la bataille le lieutenant Charles de Gaulle est blessé). Sa section se retrouve en ville, où des civils chantent la Marseillaise et viennent leur offrir des cigares et du tabac. Il reçoit la consigne de reconnaître une route. Je m'embarque seul sans arme, sauf ma baïonnette, fumant le cigare comme un richard.

Dinant

Élie Guilbert, mon arrière-grand-père : un poilu (1/2)

Le 23 août, les Allemands reprennent l'offensive et font reculer l'armée française (le massacre de 674 civils reste tristement célèbre). Pour Élie et ses hommes, c'est la retraite : des marches interminables, sans horaire, sans repos ni repas fixes, quelquefois sans manger. Nous étions tous très fatigués et les plus faibles, incapables de suivre, arrivaient en retard […] Quelques jours plus tard, j'étais à bout, étendu sur le talus, je vis un type du 110ème qui me demande ce que je fous là. C'était Henri Brioul qui sort une bouteille de champagne de sa poche, m'en fait boire deux quarts et m'a ramené à l'étape.

120 kilomètres de marche plus loin c'est à Guise que je retrouve mon arrière-grand-père, où jusqu'au 5 septembre, l'armée résiste et ralentit l'offensive allemande. Quelques jours plus tôt, Élie voit une dizaine de tués alignés sur un trottoir. La mort rôde, et ce n'est que le début.

Guise

Puis ce fut la bataille de la Marne, Elie se trouve aux environs de Bergères-lés-Vertus. En deux semaines, l'armée française a reculé de 250 km ! C'est la Grande Retraite, le moral est en berne : effectifs fondus, nombreux traînards tombés aux mains de l'ennemi, bagages perdus, fusils et canons enlevés et, surtout, disparition du moral de la troupe ; tels étaient les résultats des retraites effectuées ces derniers jours par nos différentes armées. Trois hommes sont bloqués dans un trou, car ça tiraillait assez. Le supérieur d’Élie lui demander d'aller les chercher. « Et s'ils ne veulent pas obéir ? » Réponse cinglante : « Vous avez le droit de vie et de mort ».

Je mets une balle dans le canon de mon fusil, étant approvisionné, je me tiens prêt à tirer, et je leur ordonne de rejoindre la ligne.

« Mais ça siffle sergent. »

« Ça sifflait quand je suis revenu vous chercher, ça sifflera encore quand je repartirai derrière vous, ou seul si vous me forcez à tirer. » Ils ont rejoint leur poste.

Élie Guilbert, mon arrière-grand-père : un poilu (1/2)

Bergères-lés-Vertus

La guerre, c'est des moments simples de vie. Et aussi de mort. Je n'étais pas fier quand j'arrivais en vue de la section dont les gars pouvaient très bien me prendre pour un autre et me saluer d'un coup de fusil. Ils étaient deux à l'abri d'un arbre, qui me voyant surgir me firent de grands signes. « Le lieutenant est blessé et vous demande » furent leurs premières paroles. Je trouvais le lieutenant en sueur, blessé d'une balle dans les reins. « Ce qu'il y a de terrible, me dit-il, c'est que c'est une balle française » et il regarda dans la direction d'un des traînards. Pendant que j'essayais de le réconforter, il reçut une balle dans le genou. A ce moment il me dit : « Dites bien aux hommes que je leur demande pardon de ce que je puis leur avoir fait de mal ». Je lui répondis, en leur nom : « Mon lieutenant, je vous pardonne ». Il avait 19 ans et demi.

Élie Guilbert, mon arrière-grand-père : un poilu (1/2)

Paris est menacé, le ministre de la guerre est réfugié à Bordeaux. Mais cette fois, l'armée française emmenée par Joffre l'emporte au cours de la bataille la Marne. L'armée allemande connaît la retraite.

Après quelques jours de marche, Élie fait la connaissance des tranchées avec sa compagnie à Pontavert, dans l'Aisne [aujourd'hui, le cimetière militaire y rassemble plus de 6 000 corps]. Il raconte notamment l'anecdote d'un fusil à déboucher qui semble l'avoir marqué. La bataille de l'Aisne fait rage, il reste basé près de la ferme de la Pêcherie de Pontavert (photo). Le 20 septembre 1914, après un gros mois de guerre, Élie est légèrement blessé à la mâchoire et à l'annulaire gauche par l'explosion d'un obus de 77 sur le bord de la tranchée. Je m'en tire à bon compte avec seulement l’impossibilité pendant quelques jours de mouvoir ma mâchoire, tandis que quelques-uns de mes voisins étaient tués.

Quelques jours plus tard une soirée bien arrosée est organisée dans la cave aux légumes de la Pêcherie par Brioul pour les soldats du 110ème et de la 8ème du pays. Sur le front ouest, c'est la course à la mer.

Pontavert

Élie Guilbert, mon arrière-grand-père : un poilu (1/2)

Dès sa reprise de service, Élie Guilbert retrouve les tranchées de l'Aisne. Loridan me fait appeler avec mon fusil et me demande si je veux en tuer. « Il faudrait en voir ». « Regarde en face ». Il y avait un layon traversé par des hommes en corvée de matériel. J'appuie mon fusil sur le talus, et comme à la cible j'en abats trois, le quatrième lâche son fardeau et sans doute pour aller chercher du secours fuyait dans le layon. Il fut frappé d'une balle dans le dos.

Elie se retrouve à Berry au Bac (à 5km à l'est de Pontavert, toujours sur l'Aisne), où un tonneau de vin trouvé entraîne des négociations avec le capitaine au sujet de qui a le droit de le boire. Élie retrouve la tête de la 4ème section. Il quitte la butte où il s'était installé et part reconnaître son secteur. Soudain, j'entends deux tirs de mortiers et je vois distinctement les deux engins éclater sur la butte que je venais de quitter. J'avais eu de la chance de changer de section, car il y avait eu dix-huit tués et blessés. Il doit ensuite tenir la crête de la côte 108, lieu d'importance stratégique.

Élie Guilbert, mon arrière-grand-père : un poilu (1/2)
Élie Guilbert, mon arrière-grand-père : un poilu (1/2)

Alors qu'a lieu la distribution des colis et mandats ainsi que la visite des malades dans un certain désordre, un colonel vient faire une inspection. Il me colle quinze jours d'arrêt, ce qui m'a coûté quelques jours plus tard les galons d'adjudant. Cependant Élie ne les regrette pas puisque l'adjudant est tué quelques jours plus tard au front.

Le 1er novembre 1914, la section est 25 km plus à l'ouest, à Soupir, village totalement détruit. Le lendemain, une offensive allemande permet de prendre le village. La semaine suivante, la mission est de reprendre le village. Mais alors que l'on doit traverser l'Aisne, un des sapeurs du génie est touché. La section longe alors un mur et reste à l’abri. Elle se trouve alors dans le château de Soupir (photo ci-dessous avant et après la guerre), propriété de Gaston Calmette, directeur du Figaro, assassiné quelques mois plus tôt par une femme de ministre. Un cochon qui se trouvait là dans le jardin fut tué et découpé par un boucher et avec les légumes du jardin nous fîmes une cuisine comme nous n'en avions pas vu depuis longtemps.

Les tirailleurs Sénégalais réussissent à chasser l'ennemi. Soupir est français pour l'hiver. Elie et ses hommes sont relevés.

Élie Guilbert, mon arrière-grand-père : un poilu (1/2)
Élie Guilbert, mon arrière-grand-père : un poilu (1/2)

[à suivre ]

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Published by Phileas Frog - dans Famille
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