11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 00:22

Hier, Papy est mort. Ou peut-être il y a quatre ans, je ne sais pas. C’est le souci d’Alzheimer. Le grand-père que j’ai connu, je ne l’ai pas revu depuis plusieurs années. A Audruicq, dans une maison de retraite. J’en reparlerai. Il est mort à ce moment-là, pour moi. Mais physiquement parlant, il est mort hier. Le médecin l’a déclaré cliniquement mort, l’arbre généalogique se souviendra de cette date, du 9 janvier 2016.

 

Les papys, ça doit mourir. C’est dans l’ordre des choses. Comme les mamys. Comme les parents. La vie veut que ce soit eux qui partent avant nous, les enfants, les petits-enfants. C’est là l’implacable logique de la vie. Nous naissons. Nous arrière-grands-parents sont souvent morts. Nos grands-parents prennent soin de nous. Puis ils meurent. Reste alors nos parents. Qui mourront aussi. Et puis ça sera notre tour. Naître pour mourir. La seule chose dont nous sommes sûrs. La seule chose où l’égalité existe entre chaque homme.

 

Hier matin, j’ai donc découvert mon grand-père. Enfin, un ersatz de papy. En quelques mois de temps, peut-être une année, il a énormément changé. Je ne l’aurais même pas reconnu dans la rue. Les traits sont allongés, le visage est sévère, le teint blanc est impressionnant. J’ignorais que l’on pouvait être aussi blanc. Un vrai visage de mort. Le visage de la mort, j’imagine. Cela faisait de nombreuses années que je n’avais pas vu un mort. Depuis le collège je crois bien, pour un autre papy. La vision m’avait quelque peu traumatisé, et j’avais toujours refusé depuis de rentrer dans une chambre funéraire. Cette fois-ci, c’est dans la chambre de la maison de retraite de Calais, et les pompes funèbres ne sont pas encore passées. J’accompagne ma mère et mes tantes. Le plus dur, ce n’est pas la présence d’un mort dans la pièce, mais ce sont les larmes des vivants, leurs souffrances. C’est cela qui me touche le plus. Papy, de son côté, ne souffre plus. C’est une délivrance. Il est mort quelques années trop tard, selon moi. Et j’avais déjà fait le deuil du papy que je connaissais.

 

Papy Babar. Oui, parfois, les surnoms sont un peu marrants. Celui de Babar est vraiment marrant. De mon grand-père, j’ai quelques images en tête. Je le revois assis dans sa 205 blanche, du côté de l’ESSOR. Il m’amène ou me ramène, je ne sais plus. Lui, né à Houlle, était très fier de son petit-fils jouant dans le club du village. Je le revois les cheveux blancs en arrière, j’ai l’impression de toujours l’avoir connu ainsi. Il y avait l’odeur de gitane incrustée jusque dans les sièges, je le revois, ce paquet bleu d'où mon grand-père retire cette drôle de cigarette. J’entends de la musique militaire, et mon papy au bout de sa table. Le chien Nono pas très loin. La réponse à une question de la télévision, le club doyen de la Division 1 est Le Havre « et c’est Nono qui l’a dit ». Les parties de belote, les parties de pétanque, les parties de manille. Les blagues. Les verres de vin. La guerre.

Mon grand-père c’est l’Algérie. Un traumatisme, je pense. Et c’est l’un de mes grands regrets. Ne pas avoir pu en parler avec lui. Moi, l’étudiant en histoire, qui ne connait pas cette histoire-là, familiale, intense, importante pour lui. Je l’entends encore nous parler de la bonne mère, du port de Marseille. Et un peu, du Djebel. Mais pas assez. J’aurais voulu en savoir plus, j’aurais voulu le faire parler. On se rend compte souvent trop tard de l’importance de nos « vieux », de nos papys et mamys, de l’histoire qu’ils emportent avec eux, dans les profondeurs de la Terre.

 

A la fin de sa vie, Papy n’avait plus toute sa tête comme on disait avant. Médicalement parlant, c’est Alzheimer. Et ça, ça ne vous donne clairement pas envie de vieillir. La vieillesse est un naufrage comme disait Chateaubriand. Le problème d’Alzheimer, c’est que l’on emporte toute sa famille avec soi sur un radeau de souffrances et de larmes. Et le radeau navigue pendant des années dans les eaux troubles des pertes de mémoire, des tentatives de fugue, des comportements violents. La maladie est cruelle, la solution l’est également. Placer son mari dans une maison de retraite, je ne pense pas que vous puissiez imaginer le déchirement que ce fut pour ma grand-mère, que ce fut pour ses filles. Vivre avec un sentiment de culpabilité, et pourtant se dire qu’il ne pouvait en être autrement. Mamy Didi a tenu des années. Et si elle avait continué de vivre avec lui, elle en serait morte. Aujourd’hui, elle est dans un lit d’hôpital, et c’est une autre maladie au doux nom de cancer qui la grignote.

 

Là, j’hésite. Il y a bien un « putain de vie » qui sort de ma bouche. Mais il y a aussi le rappel de tout ça, la leçon que l’on doit apprendre : la mort est devant nous. Elle viendra nous chercher, un jour. Et d’ici là, il faut savourer cette vie, unique. Profiter de la vie, à chaque instant.

 

La dernière fois que j’ai vu Papy, mon vrai Papy, c’est à Audruicq. C'était quelques jours avant mon départ pour le tour du monde, à la fin de l’été 2011. Très franchement, j'y allais en me disant que c'était sans doute la dernière fois que je le voyais. Alors, sur la route du retour de chez ma grand-mère, j'ai fait un arrêt à la maison de retraite. Je le revois assis sur une chaise, dans la salle commune. Il s'est retourné vers moi, et m'a reconnu. Ça se lisait à son visage : un grand sourire aux lèvres. Le fait qu'il m'ait reconnu était déjà, à l'époque, un petit miracle en soi. Mais ce qui suit va rester gravé. Il se leva, et prit la parole, en direction des autres pensionnaires : « c'est mon petit-fils, et il part faire le tour du monde ».

Alors là, ce fut un miracle. Et un bonheur. Mon grand-père ne se souvenait pas des prénoms, des visages, n'avait aucune idée de l'endroit où il était, était souvent persuadé de voir des personnes mortes depuis 30 ans, ou revivait un moment vieux de 15 ans. Et là, un immense éclair de lucidité a traversé la pièce, le temps, l'espace. On lui avait dit que je partais bientôt faire un tour du monde, on lui avait accroché un article de la Voix du Nord sur le sujet, et ça l'a apparemment marqué. Si vous saviez comme j'étais fier ce jour-là. J'avais réussi à graver quelque chose dans le cerveau malade d'Alzheimer de mon grand-père.

 

A Papy Babar. A mes grands-pères. Aux absents. Aux malades. A tous ceux qui souffrent. A la vie. Que j’aime.

Un papy
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