2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 18:53

Si une couleur devait définir l’Afrique, ce serait sans aucun doute un ton orangé. Il représenterait cette poussière omniprésente le long des routes (c’est d’ailleurs parfois la route). Mais cela serait aussi la couleur du soleil lors de son coucher, dans le lac Tanganyika.

Mpulungu l'orangé

Deux ans plus tard, je suis de retour sur les berges du second lac le plus profond du monde, et le plus long d’Afrique. J’ai débarqué à 6h du matin après 14 heures de bus, intenses : deux heures de gospel et de clips à l’africaine, puis le chauffeur nous a proposé une comédie sud-africaine, un film russe ultra violent et un Jean-Claude Van Damme. Le rêve, je sais. Alors que je m’étais paisiblement endormi (le bus était à moitié vide, apparemment à cause des élections), Natacha est venue me réveiller. Dernière ce doux nom slave se cachait une Zambienne de 19 ans, arborant un T-Shirt Jésus. Au menu des discussions, « est-ce que je vis pour le Christ ? », « as-tu déjà pensé à ton mariage » et « achète un smartphone ». Le rêve, je sais. J’apprécie moyennement d'être réveillé, surtout à une heure du matin et encore plus pour ces conversations !

Mpulungu l'orangé

Qu’importe, il est 6h, je suis à Mpulungu, il fait 20 degrés, et le lac est devant moi. Je vois des dizaines de points lumineux naître à l’horizon, les pêcheurs s’activent. Une heure plus tard, la plupart d’entre eux reviennent au port (c’est le seul port zambien). Au marché il est possible d’acheter une quantité infinie de poissons, de toutes tailles. L’odeur de cet endroit me rappelle le sous-sol de mon parrain, poissonnier en Bourgogne. C’est d’ailleurs la nourriture que je commande au Nkupi Lodge, un ensemble de chalets très sympas où je dors deux nuits. Après une rencontre furtive avec un groupe de 9 Italiens (en voyage organisé « aventure », sacré oxymore !), je me retrouve avec Nino, un Suisse (Romanche) qui est arrivé à vélo…depuis son pays, et un homme beaucoup plus âgé, qui était là lors de l’indépendance du pays. Il est ensuite parti en Australie mais sa fille, née à Livingstone, a toujours rêvé de voir cette ville. Un livre de voyage et un livre d’histoire sont donc devant moi, rien ne pouvait plus m’intéresser !

Hormis cela, Mpulungu est vraiment petit. On y croise une voiture toutes les 10 minutes, et le nombre de blancs doit se limiter à celui de l’auberge. Mais où diable est le poisson que j’ai commandé… A noter que j’ai vu un rapace descendre à vitesse grand V et choper un poussin pourtant déjà de taille consistante ! Impressionnant !

Mpulungu l'orangé

Dimanche

Stromaé et Maitre Gims résonnent. Saloperie d’uniformisation des cultures.

Mon poisson a fini par arriver hier soir, 3 bonnes heures après la commande. Le délai valait cependant le coup de la famine, je me suis régalé. De plus, j’étais en compagnie de mon Australien et de sa fille, Jeannette. L’occasion de pousser un peu mon interview. Déjà, cet homme grand et sec, à la chevelure blanche ébouriffée, a 79 ans. Sa vie est passionnante. Rien que l’histoire de sa famille tiens ! Sa grand-mère maternelle est la fille d’un couple d’Allemands, arrivé en Australie vers 1890. Elle a beaucoup été marquée par la première guerre mondiale, où elle est vue comme « une Allemande », alors que l’Australie est en guerre aux côtés des Anglais et des Français. Son grand-père maternel est écossais, d’une famille arrivée quelques années plus tard en Australie. Du côté de son père, ce sont des éleveurs de moutons néozélandais, d’origine anglaise, arrivés aux alentours de 1850. Son père est pasteur, et sa mère se consacre à la tâche de femme de pasteur. Ils vivent quelques années en Afrique du Sud avant de revenir à Sydney. Ce sont les premiers souvenirs australiens de mon interlocuteur. Quelques années plus tard, sa famille s’installe en Rhodésie du Sud, colonie britannique (actuel Zimbabwe). Lui poursuit ses études en Afrique du Sud, puis en Europe, à Londres. Il s’engage notamment pour les réfugiés en Autriche (autre époque, et pourtant… !), se retrouve expulsé du Liban en raison d’un tampon israélien sur son passeport, passe par Istanbul puis revient en Zambie, à Livingstone, où il sera professeur pendant une dizaine d’années, les dernières de la colonisation. A l’indépendance, il souhaite rester, car la Zambie, « c’était chez moi ». Mais les blancs sont expulsés de la fonction publique. Privé de son emploi et de son domicile (c’était une maison de fonction), il se contraint à partir, direction l’Australie, avec sa femme et sa jeune fille. Son frère décidera lui de migrer en Rhodésie du Sud, devenue indépendante, sous un gouvernement blanc (Ian Smith). Il abandonne de fait sa nationalité australienne, ce qui lui est rappelé lorsqu’il essaie de revenir, après l’ascension au pouvoir de Mugabe et le vent qui tourne pour les blancs du Zimbabwe. Il trouvera refuge en Nouvelle-Zélande.

Cette histoire, c’est beaucoup de colonisation, de rapports « raciaux » (de couleur) et d’appartenance à un Etat, une nation, un pays. Sa maison. Ses terres. Ce n’est pas toujours les méchants colons blancs et les gentils autochtones noirs. Devant moi, il y avait un autochtone blanc, qui se considérait comme zambien, et qui regrette encore ce qu’il appelait « mon pays ». C’est aussi une histoire de vie. Un doctorat aux Etats-Unis, un retour en Australie, où il enseigne le reste de sa vie à l’université. Et une relation à distance avec sa femme qui a tout changé. Ils se séparèrent il y a bien 30-40 ans. Et pourtant, je vous assure que j’entendais encore la souffrance et la tristesse dans son récit, à mesure qu’il me narrait cet épisode. Qu’importe, il est encore en vie, heureux d’être là et d’apprendre des choses sur le Rwanda et le Burundi, prêt pour un voyage de six semaines sur les traces de son passé, à travers la Tanzanie, la Zambie, le Botswana, la Namibie et l’Afrique du Sud. 79 ans. Classe.

Mpulungu l'orangé

[…]Une fille d’à peu près 16 ans interrompt mon écriture, me demandant si elle peut être mon amie. ??!! Elle est congolaise et veut mon numéro de téléphone. Etre un blanc, en Afrique, c’est encore de drôles d’histoires.

Mpulungu l'orangé

Le coucher de soleil est grandiose, l’orange laissant sa place au rouge. J’ai passé ma journée devant le lac, entre lecture et écriture. Puis j’ai retrouvé Nino pour écouter son récit, 3 poissons dans l’estomac.

18 mois à vélo, de Suisse aux Balkans, de Jordanie à l’Egypte, puis le long du Nil (Soudan, Ethiopie). Un arrêt de deux mois au Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et maintenant la Zambie. A vélo, tout le temps. Impressionnant. En sachant que le type a déjà fait la route de la Soie dans les mêmes conditions de Turquie jusqu’en Chine. « Le monde est tellement grand, pourquoi travailler ? ». Je ne l’ai pas contredit.

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