22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 18:36

Mercredi

 « Odi ? » « Odi ! ».

Odi est un terme générique. Il faut l’utiliser à chaque fois que tu rencontres quelqu’un ou que tu passes sur son territoire. « Odi ? » C’est une sorte de « toc toc », « knock knock » en anglais. Ca prévient de ta présence, et demande si quelqu’un est là. « Odi ? » Bref, j’ai entendu « Odi » 300 fois aujourd’hui !

La famille s’agrandit, puisqu’une autre volontaire américaine, Nicole, qui habite à 25 km, nous rejoint. Elle est venue à vélo aux aurores pour partager les crêpes du petit-déjeuner (je compte d’ailleurs très prochainement ajouter « crêpes » sur mon CV). Elle est d’origine serbe, a grandi en Corée du Sud mais elle est belle et bien américaine (non, non, il n’y a pas de faute). Elle fait des études de biologie. En discutant avec ces deux Américains, je me rends compte de la chance que nous avons, Français, de ne quasiment rien payer pour notre université. Mes deux homologues ont 45 000 dollars de dette et une licence comme seul diplôme. Et encore, ils m’expliquent que leur université n’est pas chère ! Forcément, je passe pour un extraterrestre avec mes 300 à 700 euros de frais par an, et mes bourses.

Aujourd’hui, ce fut un peu « Jérémy à la ferme ». Tout d’abord séance « planter des graines de tomates et de courgettes » dans le compost de Ben. Découpe des bouteilles, insertion du compost, les graines, de l’eau et le tour est joué. On fait pareil dans le jardin, que l’on arrose à gogo (60 litres d’eau sur un m²).

La vie de brousse

Puis direction la petite forêt, totalement brûlée, car oui, ici, on brûle à tout va pour régénérer les sols (et pour les désherber). Ce sont des feux « contrôlés ». Les guillemets sont importants, car j’ai vu des photos de la semaine précédente, et les flammes étaient impressionnantes, elles ont même mis le feu au mausolée des chefs coutumiers… contrôlés qu’ils disent… Bref, toujours est-il que nous sommes ici pour ramasser des feuilles. Cela va durer une bonne heure, l’objectif étant de réaliser un nouveau compost.

La vie de brousse

On croise de temps en temps des petits animaux sympas, ayant survécu d’entre les flammes.

La vie de brousse

Jeudi

Ce rythme. Ces secondes qui durent des minutes, ces minutes des heures. Les journées paraissent longues. Quel bonheur ! Non pas que je m’ennuie, mais je les vois passer, contrairement à l’Europe. Je suis content d’être là. Ce voyage me fait du bien et me rappelle à quel point j’aime être sur les routes du monde, libre. Mes derniers déplacements africains ne pouvaient pas être dénommés voyage car il y avait les recherches, les demandes d’interview, la thèse. Aujourd’hui, même si je pense encore aux délais de ma thèse, je voyage vraiment, sans véritable destination, sans but, si ce n’est de découvrir un pays. Je suis à Mpande, et demain ? Je ne sais pas encore. C’est cette belle incertitude qui fait le voyage. Et qui me confirme mon envie de repartir après la thèse.

La vie de brousse

Aujourd’hui, c’est journée randonnée après un gros porridge. De longues heures de marche sous un soleil de plomb, en direction d’un agriculteur souhaitant avoir les conseils de Ben. L’occasion de voir ses cultures, ses « fermes de poissons » (sans poisson, mais l’idée est là), ses bananes, etc. Une vraie traversée sauvage avec lui pour seul guide. Route. Petit chemin. Puis plus de chemin du tout. L’impression d’être Livingstone. Les sourires, les conversations auxquelles je ne comprends rien. Pas grave, on comprend beaucoup avec les gestes, avec les regards. C’est une langue universelle, le rire.

La vie de brousse
La vie de brousse
La vie de brousse
La vie de brousse
La vie de brousse

Nous reprenons la route. Des enfants nous suivent. D’autres sont trop occupés à charrier des marchandises ou à laver du linge.

La vie de brousse

Direction un autre agriculteur. Celui-là a un beau terrain, et de belles cultures. Il semble vraiment travailleur… il a aussi 11 enfants ! Forcément, il a un peu plus la pression ! Après avoir fait le tour de son terrain, nous nous asseyons devant sa maison. La fumée remplit la hutte ouverte, il nous explique comment fabriquer ses propres cigarettes (il cultive son tabac). Je me retrouve avec une canne à sucre dans les mains (que j’essaie désespérément de croquer, mais j’ai tellement peur de me fracturer une dent… (et vous avez vu l’ambulance dans le dernier article !)). Sur le retour je me fais les épaules pour revenir à la maison, avant de poursuivre mon invincibilité au rami (aucun rapport avec Adil).

La vie de brousse
La vie de brousse
La vie de brousse
La vie de brousse

Vendredi

Ça y est, j’ai quitté Nicole, Ben et le village de Mpande. Une expérience magnifique. Une vie de brousse. Certes, seulement quelques jours, et ça serait faire preuve d’une certaine arrogance que de penser que j’ai tout vu ou tout compris. Mais il y a bien quelque chose que je retiens par rapport à mes deux Américains : quel courage. Deux ans de vie, dans des conditions tellement différentes des nôtres, cela force le respect. Surtout pour 250 dollars par mois, somme assez limitée, même dans un petit village zambien.

Ce que j’ai vu aussi, ce sont les ravages des maladies. Tout d’abord, si le chauffeur du bus a la réputation d’être le plus riche du village, il semble que dans les faits ce soit plutôt le vendeur d’alcool. C’est clairement un gros problème ici, et plus généralement dans le pays. Autre chose, le SIDA. Environ 13% de la population vit avec le virus. Le chiffre est énorme, c’est l’un des pays les plus touchés au monde. Sujet un peu tabou, surtout dans les villages. Au niveau économique, j’apprends que les paysans locaux sont payés 8€ le sac de 50 kg de céréales. C’est 3 fois plus en Tanzanie. Vous ne serez donc pas étonnés d’apprendre que la contrebande de céréales bat son plein dans la zone frontalière…

Surtout, ces voyages n’informent jamais autant que sur nos propres vies. Ils me rappellent ce que valent l’eau potable et l’électricité. Mais ils me permettent également d’observer notre faiblesse d’échanges directs. Ce qui est vraiment impressionnant ici, c’est le temps que tu utilises à discuter avec tes voisins, avec l’ensemble du village. C’est également le cas en ville. Tu t’assois, et tu discutes. Ce sera mon plus gros choc à mon retour en France : les rues désertes, l’absence de regard quand tu croises quelqu’un. Et ces mots, absents, qui révèlent un peu de nos maux : individualisme, surconsommation, absence de réelle communauté. Dommage, car ça me plait bien là-bas.

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Published by Phileas Frog - dans Zambie
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