16 janvier 2017 1 16 /01 /janvier /2017 07:15

Parmi les cinq principaux regrets des gens en fin de vie figure celui-ci : « d’avoir mené la vie que les autres voulaient que je mène ». Ces mots, cette idée, je ne les comprenais pas vraiment jusque récemment. Depuis que j'ai soutenu ma thèse, depuis que j’ai commencé l’enseignement dans un collège. Plusieurs fois, on m’a dit : « non, mais, quand même, tu ne vas pas être prof de collège ». L’air de dire : « attends, tu vaux mieux que ça ! ».

Car, oui, j’ai un doctorat. Et, apparemment, ça semble très bizarre à beaucoup de monde (famille, ami(e)s, et même collègues), que je puisse m’intéresser au collège. Surtout que les arguments ne manquent pas : « tu vas être mieux payé », « tu vas faire moins d’heures », « tu n’auras plus les chiants ». Mwé.

Ça ne m’a pas convaincu. Je veux être prof de collège. Je le veux vraiment. Je crois au métier, à la transmission des savoirs (et des compétences, car c’est le mot à la mode au collège aujourd’hui). Plus que je crois en la recherche. Surtout, je suis persuadé que tout se joue à cet âge-là. L’adolescence. En sixième, on sort du primaire, on est encore un bébé. En troisième, on fait des choix de vie. On arrive, sans s'en rendre compte, à la vie de jeune adulte. Entre les deux, la merveilleuse période de l’adolescence, de l’acné, et de la voix qui mue. Je sais, ça fait rêver. Pourtant, moi, ça me fait rêver, plus que l’université.

 

Car l’université, c’est un autre monde. Oui, il n’y a plus les chiants. Oui, tu es mieux payé. Mais tout est déjà joué. Ou presque. Ceux qui sont là, notamment à partir de la deuxième année, seront souvent là à la fin. Ils ont déjà trouvé leur voie, ils ont réussi de nombreux examens et contrôles surprises. Eux, ce sont les grosses têtes de mes classes de collège. Une certaine élite.

Il ne faut pas se mentir, l’université ne représente pas la France, pas les Français. Seulement une partie, la plus cultivée. Quoique. Disons, la plus scolaire. Celle qui apprend ses leçons. Celle qui est souvent bien suivie à la maison. C’est un fait.

Le collège, c’est la France, c’est les Français. Il y a des jeunes qui sont scolaires, et puis il y a les autres, tous ceux que je ne pourrais pas voir à l’université. Il y a les amusettes, qui avec un crayon et un bout de gomme sont capables de tenir une heure avec un sourire aux lèvres. Il y a les grandes gueules, qui répondent à chaque fois que tu les reprends. Il y a les bavardes, qui, croient-elles, arrivent à le faire discrètement. Il y a les déracinés, les enfants perdus, les malchanceux, que la vie n’a, déjà, pas épargnés. En foyer. Avec une famille très compliquée. Ou avec des parents dépassés. Ceux qui n’ont pas l’argent pour se payer une assurance. Celui qui s’est battu contre une leucémie. Celui qui a perdu son père dans un accident de circulation. Et ceux-là, on a envie de se battre pour eux.

J’ai envie. J’ai envie de leur dire qu’il ne faut pas lâcher, que la vie ce n’est pas que les cours. Que le bonheur ne se trouve pas forcément derrière un 20/20. Qu’il faut être curieux de tout, ouvert d’esprit. Qu’il ne faut pas rester derrière sa console ou sa télé (surtout Internet). Qu’il faut sortir. Que la vie est belle, qu’elle vaut le coup d’être vécue.

C’est un gros challenge que celui d’intéresser des gamins de douze ans à l’histoire française ou mondiale. A la géographie. A la mondialisation. Aux médias ou à l’Union Européenne. Sans doute un bien plus gros challenge qu’à l’université. C’est aussi cela qui m’attire. Je suis un homme de challenges, surtout lorsqu’ils paraissent impossibles. Alors, certes, je n’y arrive pas toujours, loin de là. C’est une première année, ce sont mes premiers mois. On ne peut pas être un bon prof tout de suite. C’est en forgeant que l’on devient forgeron, et c’est pareil pour l’enseignement. Et c’est pour cela que je me vois encore quelques années dans le secondaire.

 

De plus, enseigner au collège m’apporte une grande liberté. Une liberté géographique, car il y a 7 100 collèges et 4 200 lycées (contre 70 universités). Le fait d’être contractuel me permet de choisir où je veux être, dans quelle académie, en métropole ou dans les DOM-TOM (idée qui trotte dans mon esprit). Quand je veux travailler, et quand je veux voyager. Pourquoi irais-je passer le concours ? Pourquoi est-ce que je m’engagerais dans de longues et fastidieuses démarches pour parvenir à trouver un poste à la fac ? Ce n’est clairement pas pour moi. Pour l’instant.

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