13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 22:02

J’avoue, j’ai eu un petit pincement au cœur. Un sourire a dû apparaître à ce moment-là sur mon visage, et j’ai baissé la tête. Elles se tenaient devant moi, tandis qu’un grand bruissement parcourait la salle. Vendredi. 15h. Mon derniers cours. Ma dernière classe.

 

Je vécu quatre mois formidables. Foooormidables. Car oui, même eux trouvent que je ressemble à Stromaé, avec mes cheveux courts. Eux, ce sont mes élèves. 150. 150 gamins. 150 adolescents et adolescentes. Au départ, je ne pensais pas être capable un jour de les reconnaître. Ils se ressemblaient tous pour moi. Et retenir leur prénom…. Et pourtant… Après ces quatre mois passés au collège, je pouvais les reconnaître entre 100. Ils étaient uniques. Chacun avait ses caractéristiques. Forcément, on retient d’abord les phénomènes, les plus bruyants, les plus bavards, ceux dont on répète le prénom dès les premiers cours. Puis, peu à peu, semaine après semaine, ce sont ceux qui lèvent la main pour participer, puis, à la toute fin, les plus timides. En corrigeant les copies je savais souvent à quoi m’attendre après la deuxième note. Il y a celui qui travaille. Et celui qui travaille moins. Certains ont leurs raisons, tout à fait excusables. D’autres sont flemmards, et préfèrent la play ou l’entraînement de foot. On dirait moi. A leur âge.

 

Mes derniers cours ont été un peu particuliers. Il y a une drôle d’atmosphère lorsque l’on annonce à ces 25 élèves que l’on s’en va. Enfin, ses 25 élèves. Car c’était devenu les miens. C’était à eux que je pensais le soir, en finissant, parfois (souvent) très tard, mes cours. C’était à eux que je pensais dès ma première heure de réveil, alors que je finissais mon petit-dej en regardant encore ma présentation powerpoint. Et c’était même eux qui venaient parfois me hanter la nuit, au plus profond de mes rêves. Professeur est un métier ultra-prenant. Encore plus quand on y croit. Et j’y croyais vraiment. Je croyais en chacun d’entre eux, parfois plus qu’eux-mêmes croyaient en leur chance. « J’y arriverai pas ». Non, tu y arriveras.

J’ai trop voyagé pour ça. J’ai trop vécu. Je sais la chance qu’ils ont d’être ici, dans une salle de classe, avec un professeur et des conditions de vie supportables, même si elles ne sont pas toujours idéales. J’ai vu l’Afrique Centrale, j’ai vu les gosses dans les rues d’Addis Abeba ou sur les plages cambodgiennes. Oui, certains ont des problèmes. Oui, certains ont une enfance compliquée. Et c’est justement pour ça qu’il faut se battre ici, à l’école. Qu’il faut y croire. Car c’est la seule vraie chance de changer tout ça. Encore faut-il s’en donner les moyens. Et, peut-être, rencontrer les bonnes personnes.

 

Je voulais être l’une d’entre elles. Je voulais qu’ils se souviennent de moi, comme moi je me souviens de mes très bons profs, de ceux qui m’ont un peu changé, de ceux qui m’ont un peu amené là. Alors j’ai tout donné. J’ai voulu faire des cours intéressants, et que les heures passent vite. Je redoutais l’ennui et l’indifférence plus que tout. Du rythme, du rythme, du rythme. J’arrivais dans ma classe avec une pêche d’enfer, et je repartais souvent avec une certaine satisfaction. Mais, pas toujours.

 

Avant-dernière journée de classe. Je renvoie une élève de ma classe. J’ai ressassé le moment plusieurs fois, cherché d’autres solutions. Il y a des moments où l’on est fier de soi, après un cours qui a bien fonctionné. Et il y a ces moments-là, où tu reviens chez toi avec de l’amertume et un goût d’inachevé. Je n’ai pas réussi à apprivoiser cette élève, je n’ai pas réussi à l’aider. Voulait-elle être aidée ? Je me pose la question. J’ai voulu essayer, peut-être pas de la bonne façon. Comment faire ? Je reste avec mes questions, sans réponses. Je trouverai peut-être, un jour, avec un peu plus d’expérience. Je l’espère en tout cas.

 

Néanmoins, je retiens surtout les sourires. Les rires. Les visages. Les yeux qui s’illuminent quand je mets la photo d’un zèbre. Et que je leur raconte une histoire de voyage. Mon dernier quart d’heure de cours, c’était ma vie. Un résumé. Je voulais leur expliquer qu’un petit gars né à Saint-Omer pouvait décider un jour de faire le tour du monde. Que rien n’interdit de rêver en grand, surtout ici, en France. Qu’il ne faut pas toujours écouter les pessimistes, les rabat-joie. Qu’ils n’ont qu’une vie, et que Carpe Diem.

 

Et ces filles, devant moi, avec un petit cadeau. Des chocolats. Des dessins. Des lettres. Quelques mots. Des élèves qui passent la tête à la porte. Une grande salve d’applaudissements. Une émotion. Mes premiers enfants.

Mes premiers enfants

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Published by Phileas Frog - dans Enseignement
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