7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 06:01

Drôle de situation. Je crois que je ne réalise pas encore ce qui vient de se passer. Je l'ai pourtant vu arriver, je l'ai même souhaité. La décision de rester un soir de plus a sans aucun doute été prise dans ce but. Mais, tout de même, quelle étrange sensation. Je ne sais pas vraiment quoi en penser, quoi ressentir. Du contentement ? De la fierté ? De l'indifférence ? Ou une légère honte ? Non, ça, clairement pas. Il n'y a pas de raison, quoi qu'en présentant la situation par les faits, on pourrait parvenir à se moquer. Mais qu'importent les moqueries, les quolibets ou les jugements de valeur. L'histoire mérite d'être comptée.

Je pense que cela débute par son sourire. De celui qui montre l'ensemble des dents supérieures. J'étais parvenu jusqu'à elle après de multiples péripéties. Pourtant, j'avais bien réussi la route Mama..-Pondicherry. Arrivé dans cette ville, j'ai un gros rejet. Bon, c'est le quartier de la gare routière, et il ne faut jamais juger une ville sur le quartier de la gare. Mais, tout de même, les gens partout, le bruit, les klaxons, la circulation, la pollution...un beau mélange auquel je tente d'échapper en rejoignant mon hôte du jour. J'ai les instructions, je les montre à un type, puis à un deuxième, on me montre un bus, puis un autre, et me voilà assis. On sort de la ville, on traverse une voie ferrée, une rivière (quoi que le terme indien de rivière est égout), une deuxième et on prend une petite route. Après vingt-cinq kilomètres, le contrôleur me fait signe de descendre (c'est dans ces moments-là qu'il faut avoir une confiance aveugle envers les Indiens !). Tout le monde me regarde, et j'ai déjà l'impression d'être l'attraction de la ville. Je vois un petit marchand, et il m'explique que le lieu que je cherche n'est pas ici, mais a deux kilomètres de là. Bon, pas grave, je reprends un bus, en sens inverse. Je descends au niveau d'un hôpital, et un policier m'explique que le village que je cherche est dans la rue en face. Je demande au chauffeur de tuk-tuk d'appeler mon hôte, pour la prévenir de mon arrivée, et savoir où elle habite exactement. Après 3 minutes, il me la passe. Il se trouve que je ne suis pas dans le bon village. Je suis en fait à... 50 kilomètres !!! Merde. Deux villages de la région portent le même nom, et je me suis fait piéger. Me voilà reparti en bus à mon point de départ. Putain de carte sim qui ne fonctionne toujours pas. Arrivé à la gare de Pondicherry, pas question de refaire la même erreur. J'appelle mon hôte grâce à un type qui me prête son téléphone. Elle est en ville, et vient me chercher !

Me retrouver à ses côtés me met donc d'excellente humeur. Sans doute communicative, puisqu'elle ne tarde pas à arborer ce formidable sourire. Son regard a un je ne sais quoi, difficilement descriptible. Les yeux sont sombres, perçants, lui donnant un air sévere et une drôle de contradiction avec le reste du visage. Ses joues sont tachetées, et sa peau se divise alors en une palette de couleur brune. Les cheveux sont d'un noir intense, envoyés vers l'arrière. Elle parle français avec un accent indien. Je me noie dans ses paroles, buvant la tasse à chaque petite faute grammaticale. Mon regard se porte rapidement sur son poignet gauche, abîmé a la suite d'une récente mauvaise inspiration thérapeutique. Elle appuie sur le klaxon et se faufile à travers les rues de Pondicherry, celles-là même qui combinent des noms indien et français.

La ville prétend avoir une "french touch". Cette expression anglaise, visible sur l'autoroute, permet toutefois de relativiser le côté francophone ou francophile de Pondi. La population parle anglais dans sa grande majorité. Certes, c'est sans aucun doute le lieu où le français est le plus apparent, sur les panneaux du nom des rues (comme à Vientiane au Laos). Et il y a quelques bâtiments déroutants : un monument pour les soldats indiens morts en 1914-18, l'institut français ou encore la maison du soldat (tout ça en français dans le texte), où j'aperçois... le Général de Gaulle en personne ! Amusant ! Tout comme le marchand de fruits qui demande "cent soixante" (en français dans le texte), Quelques baguettes, des bonjours. Elle est là, cette "french touch".

Pondy chérie
Pondy chérie
Pondy chérie
Pondy chérie

Je parcours la ville avec Sacha (Alexandra) et Roman. Lui est russe, parle un petit peu anglais, musclé, fin, 68 kilos, a participé aux JO de Sotchi sur son snowboard. Elle est biélorusse, et arbore l'important bronzage qui témoigne de son année et demie passée dans le pays. Elle a notamment travaillé comme pom pom girl pour une équipe de sport (football ? cricket ? je ne me souviens plus) et elle me raconte les matchs arrangés. Elle porte un haut très court, laissant apparaître l'ensemble de son dos. Les Indiens se retournent à chacun de ses pas, et je pense qu'elle est, à ce moment-la, la fille la plus désirée de Pondy. Nous nous faufilons à travers les petites rues coloniales, zigzaguant entre les motos (ou l'inverse). Les petites échoppes, des restaurants, et un joyeux bordel. Le front de mer est plus respirable mais impossible de s'y baigner : les rochers sont partout. Apèes une longue marche pour enfin faire fonctionner ma carte SIM (15 kilomètres selon le smartphone de Sacha, en plein cagnard et dans les rues autrement délabrées de la ville), nous nous reposons dans un parc, alternant mangues, biscuits coco et noix toute entière. L'Asie, le paradis des fruits.

Pondy chérie
Pondy chérie
Pondy chérie
Pondy chérie
Pondy chérie
Pondy chérie
Pondy chérie

Ce pays me fascine déjà. Je suis particulièrement curieux (et ignorant) des religions locales. Je vois des temples, je vois des cérémonies, je vois un type maquillé (aucun rapport avec le carnaval de Dunkerque il me semble) et je n'y comprends rien. Pour l'instant, car je compte un peu lire sur le sujet, afin de ne pas confondre les hindous et les bouddhistes. 

Pondy chérie
Pondy chérie
Pondy chérie
Pondy chérie
Pondy chérie

Nous l'attendons chez sa soeur. Elle ne tarde pas à apparaître, revenant de son cours de natation et nous ramène dans sa ferme.

C'est tout de même amusant de se retrouver dans une laiterie alors que j'ai grandi à côté d'une. A 6h20, je me retrouve à la traite : ici cela se fait encore à la main. Il y a un total de 120 vaches, dont 60 sont laitières. Des holsteins (la vache que l'on voit le plus par chez nous), mais aussi des variétés indiennes. 5 employé(e)s sont à la tâche, et la traite va prendre 1h30 (308 litres récoltés). Plus de vingt personnes travaillent pour elle. Nous sommes dans une exploitation agricole d'un pays en développement, et c'est, comme je le disais à mes élèves, beaucoup de main d'oeuvre pour peu de productivité. La maison est immense, une grande partie de la famille est là lors de mon arrivée.

Pondy chérie
Pondy chérie

Je passe mes 3 jours à ses côtés, m'occupant essentiellement des tâches informatiques quand Sacha et Roman sont affectés aux tâches manuelles. Nous mangeons tous ensemble dans l'immense cuisine où pourraient s'entasser 50 personnes. Les filles ont souvent la parole, difficile de les arrêter (je ne suis pas aidé par le faible anglais de mon Russe). 

Pondy chérie
Pondy chérie
Pondy chérie

Le soir, avant d'aller nous coucher, elle me propose de faire un peu de sport. De la danse tonique le premier soir, quelle catastrophe ! Puis quelques abdos fessiers le lendemain. C'est ce jour-là que je l'ai compris. C'est une mangeuse d'hommes. A deux, sur le balcon, elle me raconte ses expériences. "Je vois le sexe comme un bon gâteau". "Je différencie le sexe et les sentiments". etc. Pendant plus d'une heure, j'écoute ses histoires, alors qu'elle doit être aujourd'hui bien incapable de dévoiler une seule anecdote me concernant. Parler c'est semer, écouter c'est récolter. Elle se trouve grosse. 52 kilos. Nous n'avons pas la même définition du terme. Elle est obsédée par la balance, me montrant une fiche de ses pesées depuis près de dix ans ! Dans un tiroir, elle me montre des photos de 2015 qui témoignent, selon elle, de sa prise de poids. Ce sont des nus.

Nos contacts physiques sont de plus en plus réguliers (main sur l'épaule, petite caresse sur le bras). Je doute un peu au départ : est-ce bien du rentre-dedans ? En plus d'être indienne, il y a un autre point capital : elle a 45 ans.

[instant moquerie, allez-y [...] voila, reprenons]

Le dernier soir, alors que je travaille à l'écriture de cet article, sans en trouver l'orientation, elle vient me chercher. Elle doit travailler, mais elle est fatiguée. "Où est ma motivation ?" Je décide de lui donner un mini-massage, qui se prolonge indéfiniment. Je décide toutefois de me stopper, et de lui demander si elle a enfin trouvé la motivation. C'est le cas. Elle descend les escaliers, et je repars à mon écriture. 

Une heure plus tard, libérée de son fardeau, elle remonte. Nos corps ne seront bientôt plus qu'un.

 

 

Fantasme ou réalité ? Espoir ou fait ? Folie ? Qu'importe. L'histoire s'est écrite, à Pondicherry.

Partager cet article

Repost 0
Published by Phileas Frog - dans Inde
commenter cet article

commentaires

Angelilie 10/03/2017 13:31

beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte et un enchantement.

Plus De Blogs