3 août 2017 4 03 /08 /août /2017 21:51

Ardres, en voiture. Un homme marche le long de la route. De loin, j'hésite entre un "migrant" (terme inadéquat, mais entré dans le langage courant) et un autostoppeur/backpacker : une sorte de voyageur quoi, avec un sac sur le dos. Mais il ne lève pas le pouce. Je décide de m'arrêter quand même au-milieu de la départementale. Ouverture de la vitre. "Tu vas où ?" Dans un français hésitant, il me dit : "je ne parle pas très bien français". Bon, je passe en anglais. Il me dit qu'il est du Canada, et qu'il va dans la direction de Lille, quoiqu'il n'ait pas l'air très sûr. "Allez, monte". Le type est un peu surpris. 

 

Je l'observe du coin de l'oeil en posant mes questions traditionnelles (tu viens d'où, qu'est-ce que tu fous là ?). Une barbe fournie, des vêtements crades, une odeur corporelle appuyée. Clairement, ce type doit dormir dans la rue. Il m'explique qu'il s'est fait rejeter par la douane britannique, et il ne comprend pas pourquoi (moi non plus d'ailleurs, avec un passeport canadien ça passe logiquement). Est-ce que son look l'a handicapé ? Je crois. Je n'ose lui dire. J'essaie tout de même d'entrer dans le vif de la conversation, mais l'entrée d'autoroute est déjà là. C'est l'anniversaire de sa mère. Je lui file mon téléphone. Je l'entends, elle. Un soulagement mêlé à une colère. Si j'ai bien compris, ça fait 3 semaines qu'il n'a pas donné signe de vie. J'imagine ma mère dans cette situation. Il essaie de les rassurer, et leur dit qu'il va écrire un mail prochainement. il raccroche et me remercie. Je le laisse.

 

Ca m'emmerde.

 

Après 30 secondes, je m'arrête. J'appelle ma mère. Elle me dit que je peux le ramener. Demi-tour. A nouveau surpris de me voir. Nouveau trajet.

 

Où dort-il ? Où il peut qu'il me dit. Que mange-t-il ? Ce qu'il trouve. Les réponses sont floues. Il m'explique qu'il "voyage" en Europe depuis octobre. Il avait un ticket retour, mais il a décidé de rester. Il parle avec hésitation (on est pourtant dans sa langue maternelle). J'ignore depuis combien de jours il n'a pas eu une conversation suivie. Il arrive à la maison. Ma mère voit un SDF. Je vois aussi, de moins en moins, le backpacker. Je lui montre sa chambre et je l'emmène manger. 

"Broke artiste". L'artiste fauché. Jay, car c'est son nom, avait cet idéal de voyage, d'être un artiste fauché à Paris. Image romantique du XIXème siècle. La réalité a l'air différente. Il a l'air paumé. Complètement perdu. Il ne sait pas où il va, géographiquement. Il ne sait pas où il est, mentalement. J'essaie de l'aider. Pas de trouver les réponses, mais au moins de lui poser des bonnes questions. De temps en temps, il me demande si j'ai déjà ressenti "le fait de changer en voyage". "Comment est le retour". Je lui donne mon point de vue. 
Il est canadien. Il a fait quelques études et puis a tout lâché pour découvrir l'Europe. Et, surtout, se trouver. Enfin, c'était l'idée. Il a vu Paris, il y a même travaillé. L'Italie. La Croatie. La suite ? Il l'ignore.

Après un repas où il garde les restes, une vraie douche. Il y reste un temps fou, nous nous demandons même avec mes parents s'il n'a pas fait un malaise ! Je lui propose de laver ses vêtements. Il acquiesce. Une connexion Internet. Une bonne nuit dans un lit chaud. Le petit dej'. Un sandwich pour le midi. 80 kilomètres de plus direction Arras. Paris n'est plus très loin, c'est ce qu'il veut. Enfin, il n'était pas tout à fait sûr. Mais il avait l'air content de mon accueil. 

Je lui devais. Je le voulais. Car ils ont été nombreux à m'accueillir au cours de mes quelques périples. Parfois, j'étais dans la merde, comme sous un pont allemand à 23h, sans possibilité d'avancer, ou sous une drache de fou au milieu de la Champagne, le pouce en l'air. Les deux fois, quelqu'un est arrivé, et m'a hébergé. Sans rien attendre en retour. Pour le geste. Savoir le faire. 

Partager cet article

Repost 0
Published by Phileas Frog - dans Autre
commenter cet article

commentaires

Plus De Blogs