27 octobre 2017 5 27 /10 /octobre /2017 03:13

Il y a bien des choses que je n'aime pas dans cette vie, du sable qui me colle aux pieds au moustique qui passe à côté de mon oreille en pleine nuit (et qui revient toutes les deux minutes, tandis que je claque des mains à chacun de ses passages, faisant ainsi croire à mes colocs que je danse un flamenco, chose étrange à trois heures du matin, mais tout le monde a le droit d'avoir des hobbies). Il y a aussi des gens que je n'aime pas, des situations, des mots (« tradition » par exemple, que je vomis de par son utilisation). Mais, assez généralement, je pense que j'aime la vie.

 

Et puis il y a elle. Pourtant, à première vue, elle a l'air comme tout le monde. Même plus enjouée que la moyenne. Elle a un large sourire, des yeux pétillants. A n'en pas douter, elle est festive. Sur une piste de danse, elle se déhanche et fait vivre le rythme. Mais cette façade cache une personnalité complexe : elle aime la mort. « Je veux ne pas être, je veux le néant ». Elle est cartésienne, elle est professeure. Et elle est suicidaire. Deux tentatives déjà, une défenestration et un découpage de veine dans le bain. « Vous avez eu beaucoup de chance » lui a dit le docteur. « Non, je n'ai pas eu de chance, je voulais mourir » a-t-elle répondu. La mort ne veut pas d'elle, ou quelque chose la retient à la vie. Qu'importe. Elle a décidé de vivre à nouveau, pour quelques années en tout cas.

Elle a presque mon âge. Elle a les cicatrices. Et elle en parle comme moi je vous le décris. En souriant. En riant même parfois. Complexe. Je ne l'ai pas lâchée de la soirée, je voulais la comprendre, saisir ses motivations, trouver une piste, quelque chose qui puisse expliquer. Et je suis rentré presque bredouille. Pourtant je me plais à faire parler les gens, à m'incruster dans leurs idées, leur réflexion. A les pousser dans leurs retranchements. J'ai l'impression de pouvoir peu à peu les comprendre. Là, nous étions trop éloignés.

 

Quoique. Il a suffit de parler d'amour. Son assurance a un peu disparu. Elle semblait plus fragile. Elle a évoqué une peine de cœur. Et c'était clairement ça, son antidote. Seul l'amour la sauvera. Comme beaucoup. Moi compris.

 

[…]

 

Je la recroise quelques jours plus tard. Elle porte une robe. Une cicatrice est bien visible, sur sa jambe. On pourrait croire qu'elle est tombée à vélo, un jour. Ou autre chose. Pas moi. Plus maintenant. Elle est assoupie. Tout semble paisible. A quoi rêve-t-elle ?

 

A son enfance ? Son frère peut-être. Lui aussi a fait une tentative de suicide. Sauf qu'elle a fonctionné. « Il a réussi ». Elle le dit sans tristesse. Limite avec une sorte de petit plaisir, voire même une jalousie. Je me demande bien ce qui se cache derrière cette famille. Est-ce dans les gènes ? Est-ce une autre histoire familiale douloureuse ?

 

[…]

 

Visite d'un hôpital en construction. Elle est à mes côtés. Sa bonne humeur est transmissible. Nous arrivons devant ce qui doit être la morgue, « où je voudrais être » me glisse-t-elle à l'oreille. Je la regarde. Et elle sourit.

 

[...]

 

Etrange cette sensation. Non pas qu'elle soit méconnue. Mais cela fait quelque temps. Quelques mois. Quelques années. Quoique. Non, quelques mois. Elle revenait régulièrement, malgré le temps qui passe. Là, elle est neuve, et, pourtant, ressemblante. Une histoire qui commence. Une histoire qui finit. Rapide.

Rapide, c'est le mot. 3 jours après mon arrivée, j'étais en couple. Elle était là, à la gare routière. Elle était venue me chercher. C'est la première fille que j'ai rencontrée à Saint-Laurent. Elle était souriante, pleine de vie. Elle me plaisait pour ça, moi qui avais parfois tendance à ressentir un certain mal-être, et qui ne savais peut-être plus apprécier le grand ensemble. Elle m'a pris par la main, elle m'a montré la ville, elle m'a montré sa vie, elle m'a donné envie de vivre la mienne, à 100%. C'était la bouffée d'oxygène initiale, l'adaptation facile et parfaite. Elle était Française, en plus. Comme quoi, ce n'est pas impossible pour moi.

J'ai un peu de mal à analyser la fin. Sur le papier, nous nous correspondions. En réalité, il n'y avait pas l'étincelle. Ce quelque chose que l'on n'explique pas, ce quelque chose de magique, ce quelque chose difficilement descriptible.

Mais elle m'a rassuré. J'y crois encore. J'y crois toujours. Je serai patient. Car ma vie sera longue. Et belle. Pleine de flamenco.

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Published by Phileas Frog - dans Autre
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