19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 00:51

Jeudi, veille des vacances. Le soleil brille et j'ai un moral gonflé. Moins de travail, football ce soir, la vie est belle. Il est 12h30, et ma classe de seconde vient de terminer une intervention « sexualité ». Ils ont bien ri. Ils sont bêtes. Nous l'étions tout autant à leur âge, au moment de prononcer les mots « sexe » et « orgasme ».

J'enfourche mon vélo, que dis-je, mon bolide. J'ai deux heures pour rentrer, manger, et revenir au lycée. Facile. Je pédale néanmoins très vite, dépasse quatre de mes secondes que j'entends faire un bruit, du genre « wooohh ». Je suis content. On est con des fois. Je slalome entre les véhicules et me retrouve dans la descente. Et je vois, cent mètres devant moi, un attroupement en sens opposé. Des voitures garées. Des gens qui semblent dépassés. Et, une fille, sur le sol, comme plaquée. Je ralentis. Un T-Shirt rose qui m'est familier. Une coupe de cheveux. Putain. Non. Si. Je me rapproche. C'est mon élève.

 

Je descends de mon vélo en quelques dixièmes de secondes. Je m'approche vite, tandis que les badauds accourent. Les voitures ralentissent. Le monde regarde. Que se passe-t-il ? Elle est sur le ventre. Son T-Shirt est remonté au niveau des omoplates, et un bout de verre, un seul, est enfoncé dans son dos. Là, une perle de sang semble accrochée au verre. Ça ne coule pas. Je lui remonte un peu les cheveux. Elle est consciente. Sur son visage, je lis la souffrance. « Emilie, tu m'entends ? ».

« Emilie !! » « C'est Emilie ! ». Quelques filles de la classe sont de l'autre côté de la route, et viennent d'apercevoir leur camarade. Elles traversent, paniquées. « Quelqu'un a appelé une ambulance ? » sont mes premiers mots à destination des gens autour de moi. Plusieurs sont au téléphone. Je reste accroupi à côté d'Emilie, « t'inquiète pas, une ambulance va arriver ».

Je crois que j'essaie de me rassurer, autant qu'elle. Je regarde vers le haut, on me dit qu'une ambulance est en route. Je regarde ses camarades, ordonne quelque peu que l'on appelle ses parents. (y'a le carnet de correspondance quelque part ?, regarde dans son sac). Emilie essaie de se redresser, elle pousse un peu sur ses bras. « T'inquiète pas, une ambulance va arriver ». Décidément, l'inspiration me manque. Je ne sais pas quoi faire. Personne ne sait quoi faire. Je me suis retrouvé accroupi à ses côtés car j'étais la première personne arrivée qui la connaissait. En habits de prof, blanc, j'ai l'impression que les gens me font confiance. S'ils savaient. Putain, pourquoi je n'ai pas suivi une formation premiers secours. « Il faudrait peut-être la mettre en position latérale de sécurité ? ». Le débat gagne les gens autour de moi. Je ne pense pas que ça soit une bonne idée. Par contre, je ne pourrais pas justifier mon opinion, et je ne suis pas sûr. Qu'est-ce qu'on fait ? Qu'est-ce que je peux faire ? Emilie essaie à nouveau de se redresser. « Reste calme, une ambulance va arriver, on va venir te chercher ». Je lui remonte les cheveux car elle a du mal à respirer. « J'ai mal au dos ». « Je sais, je sais, ils vont venir, ne t'inquiète pas ». Moi, je m'inquiète. Surtout qu'en remontant ses cheveux je viens de découvrir une énorme plaie au niveau du cou, le genre de plaie qui vous fait détourner le regard, avec un peu de sang autour de la tête. Putain, putain, putain. Il faut qu'ils arrivent vite. Ça s'agite autour de moi. Je ne sais toujours pas quoi faire.

Ça dure quelques minutes. Ça donne l'impression de durer des heures. Et un type arrive. Un autre prof je crois. Pas de mon lycée en tout cas. Il me regarde, et dit « quelqu'un a fait premiers secours ? » Je le regarde, au fond des yeux. « Non ». Il descend de son vélo, se saisit de son crâne. « Je vais la maintenir ». Toi, tu tombes sacrément bien. « On lui fait les tests, touche-lui la jambe ». Ok. « Emilie, est-ce que tu sens que je te touche la jambe ? ». Bof. Plus bas. Oui, un peu. L'autre jambe. Oui. Ok. Il faut la maintenir comme ça, jusqu'à l'arrivée des pompiers. Huit minutes, peut-être dix au total depuis mon arrivée, et j'entends le doux son du pin-pon.

Je me retrouve à tenir un protège soleil au-dessus d'elle. Les pompiers sont là, je me sens un peu mieux. Mon CPE est arrivé. On demande, plutôt on ordonne aux élèves de circuler et de repartir chez eux. Ils s'exécutent. Le père d'une camarade arrive, explique que le père d'Emilie est en route. J'ai le pare-soleil dans le main, mais je ne me sens pas en grande forme. Les pompiers sont autour, on a fini notre mission. J'ai fini ma mission. Je me recule de quelques mètres, et je vois le père d'Emilie arriver. J'ai la gorge nouée.

Inquiet, mais digne. Je pense que j'aurais hurlé à sa place, et je n'ai pas d'enfant. Il lui parle en chinois. Je ne comprends pas, mais qu'importe, elle sait qu'il est là, c'est le plus important. Il croise mon regard. Je le connais, il est venu à la rencontre parents-profs il y a deux mois, et je l'ai persuadé que sa fille devait rester dans l'établissement. Il voulait l'envoyer en métropole.

Je recule de quelques mètres supplémentaires. Mon CPE me demande si ça va. En vérité, non. Je réponds « oui oui, ça va ». Je m'assois à l'ombre. Je veux la voir dans le brancard, emmenée dans le fourgon. Là, je me sentirai mieux. Mais elle est toujours sur le ventre. Ils sont extrêmement précautionneux. Toujours l'éclat de verre au milieu du dos, et toujours la perle de sang. Eux, ils sont concentrés sur son cou. Une ambulance est arrivée, les gendarmes, etc. On m'interroge. Qu'est-ce que j'ai vu ? « Rien ». Je raconte mon arrivée, je présente le père aux gendarmes. Apparemment, elle a traversé avec son vélo pour rejoindre le chemin en face, et repartir vers le centre-ville. Une voiture est arrivée en face, peut-être un peu vite. Le choc fut brutal. La roue avant du vélo le prouve. Mais ça, je m'en fous. Ça traîne. Je me relève. Je croise son regard, pendant plusieurs secondes. Me voit-elle ? A quoi pense-t-elle ? Ils refont les tests. Elle ne sens plus ses deux jambes. « C'est pas bon ça » me dit le CPE. Oui, j'avais compris. Elle est sur le brancard. Elle va partir vers l’hôpital.

 

Je reprends mon vélo. Une heure s'est écoulée. Je n'ai plus le temps de repartir chez moi, je n'en ai plus l'envie. La faim est passée. Je remonte vers le lycée. Je passe devant la R5 à la vitre défoncée. Je suis vide. Je ne sais pas si c'est le mélange de colère, de tristesse. Je déambule dans le lycée. Une prof vient me voir : « tu sais pour Emilie ? ». J'explique. Le proviseur adjoint me demande si je veux mon après-midi. A quoi bon. Devant les élèves ça passera plus vite. D'ailleurs, ça passe vite. Je fais une intervention d'une minute dans chaque classe pour réexpliquer l'importance de faire attention à vélo, mais j'ai l'impression que je tiens surtout le discours pour moi. 17H30. Fin des cours. « On a des nouvelles ». Je vais voir le proviseur. Elle est emmenée en Martinique. Le pronostic vital n'est pas engagé. Et elle devrait pouvoir retrouver l'usage de ses jambes.

Un poids qui tombe. J'avais l'impression d'être Atlas, le poids du monde sur mes épaules. Je souris un peu plus. Putain, elle m'a fait peur. J'imaginais le fauteuil roulant, ou pire.

 

20h. Je pars au foot. 22H, je rentre. Je vois deux appels manqués à 21H37 d'un collègue, le collègue toujours au courant de tout plus vite que toi, et un message sur ma boite vocale. Je dois passer par Internet pour la consulter. J'ai aussi reçu un SMS à 21h38 d'un autre collègue : « J'ai appris pour ton élève, toutes mes condoléances, quel drame ».

 

Non. Non, non, non, non non non non. C'est pas possible. C'est pas possible. Il doit y avoir une erreur. Putain non. Pourquoi. C'est pas possible. Je reprends une claque. Je suis au bord des larmes. Pas Emilie. Je revois son sourire et son rire à plusieurs reprises ce matin. Je la trouvais tellement joyeuse. Là, fini, comme ça ? Non. Non, non. Je pense à comment va-t-on gérer ça dans le lycée. Et ma classe, où je suis le prof principal. Je vais annuler mon ticket d'avion, pour l'enterrement. Je me reprends. Je le connais, ce collègue, il peut avoir des difficultés de communication. C'est un Sheldon. Je me connecte à ma boite vocale. Mon collègue qui connaît tout me donne les infos de 17h30, elle part pour la Martinique. Alors, pourquoi ce sms de l'autre ? Je vais aux nouvelles.

Elle est bien en Martinique. Elle est vivante.

 

Putain. Une petite joie. Et une colère. Si mon collègue avait été devant moi, à ce moment là, c'eût été pour lui les condoléances. « Désolé, une erreur de formule » m'a-t-il dit le lendemain. Heureusement que je l'apprécie. Et ce soir, c'est les vacances. La métropole m'attend. Le karma y sera forcément bon.

[Faites gaffe tout le monde, roulez tranquille, on n'est pas pressé de vous enterrer]

L'accident
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