16 mai 2018 3 16 /05 /mai /2018 01:21

La sonnerie retentit. Les élèves quittent ma classe. Quatre restent, trois filles et un garçon. Ils veulent me parler. Je suis leur professeur principal, et je soupçonne de nouvelles tensions dans la classe. Je suis derrière mon bureau, je m'active à ranger mes affaires. Ils mettent plus de temps que d'habitude à commencer leur propos.

Elle : « On vient vous voir à cause de la vidéo ».

Moi : « La vidéo ? »

Elle : « Vous savez, la vidéo. »

Moi : « Quelle vidéo ? »

Elle : « La vidéo de Madame N. »

Moi : « La vidéo de Madame N. ? »

Elle : « Les photos aussi »

Moi : « De quoi vous me parlez ? »

Ils se regardent et sourient. Ils n'osent pas. « Allez, ne tournez pas autour du pot, qu'est-ce qui se passe ? ».

Elle : « Bon. Les vidéos pornos de Madame N. »

Moi : « ... » [regard interloqué, plusieurs pensées me traversent alors l'esprit : putain, un élève a pris une vidéo de Madame N. sous son bureau ! Qu'est-ce qu'ils sont bêtes parfois!]

Elle : « Il y a des photos et des vidéos qui circulent ».

 

Je mets du temps à comprendre. Les élèves m'expliquent peu à peu. Ma collègue a tourné une vidéo porno, vidéo qui existe aujourd'hui sur un site. En tout cas, les élèves y ont eu accès. Qu'importe, les élèves ne sont pas là pour ça : ils viennent me voir car ils veulent faire une lettre d'excuse.

Moi : « Pourquoi ? »

Elle : « Parce que nous n'avons pas eu un bon comportement. Certains se sont moqués dans la classe ».

Je les encourage dans leur démarche. Je compte faire un point sur le comportement de la classe dès le lendemain.

Elle : « et il y a aussi ceux qui se moquent dans la cour ». Lui : « il y en a qui lui disent merci Jacquie, merci Michel »

 

Au fond de moi, j'explose de rire. Mais je suis leur professeur principal. Je garde un visage neutre. J'écris les informations que je reçois, pour me donner une contenance. Je clos cette conversation.

 

Ma collègue, ma collègue timide, qui a l'air très fragile, ma collègue a tourné dans un film porno. Bon, c'est son droit. Mais il y a les conséquences. Je souhaite lui parler de la conversation que j'ai eue. Mais, le lendemain, elle est annoncée absente. Je vais voir la direction. On aborde la situation. Elle est mise à l'arrêt deux semaines, « le temps que ça se tasse ».

Le temps que ça se tasse. Imaginez vous, 16 ans, votre prof a tourné un film porno. Clairement, ça ne se tasse pas vite ! Je fais une heure de cours d'éducation civique. Au menu : la vie privée, les vidéos et les photos que l'on poste sur Internet, les conséquences de celles-ci, mais aussi le sujet de fond. Nous parlons porno, nous parlons respect de l'autre, nous parlons corps de la femme. J'ai séparé ma classe en deux, les garçons d'un côté, les filles de l'autre. Les réactions divergent. Les garçons sont beaucoup plus bloqués, considèrent qu'elle ne peut pas revenir faire cours, pensent que le fait qu'elle soit une femme ne joue pas dans leur réaction. Les filles me semblent plus matures (oui, comme souvent), elles seraient prêtes à retravailler avec Madame N., elles l'encourageraient d'ailleurs à revenir. Surtout, elles considèrent que le fait d'être une femme joue contre elle.

« Quelle aurait été votre réaction si ça avait été moi ? »

Les garçons comprennent enfin. Oui, ça aurait été différent, selon eux. La grande injustice de l'inégalité des sexes face au sexe, déjà au lycée.

 

Ca, c'est fait. La pression est retombée dans la classe. Je croise mes collègues. Personne ne connaît la situation. Tous les élèves sont au courant, ont vu des extraits de vidéos, et le personnel enseignant vaque à ses occupations quotidiennes. J'informe deux collègues proches de Madame N. Ils sont sur le cul (ceci n'est pas un jeu de mot). L'un d'eux appelle la principale intéressée. Je l'imagine au fond du trou (ceci n'est pas un jeu de mot). En vérité, elle va très bien ! Elle nous a invités à son anniversaire. Et je la vois en grande forme. Elle assume pleinement sa situation : « oui, j'étais actrice porno ! ». Elle nous raconte l'envers du décor, les salaires (de 250 à 400€ pour une vidéo), évoque ses différents films. Un job alimentaire, couplée d'une réelle curiosité. Elle appréciait des acteurs, elle appréciait des réalisateurs. Elle en parle comme moi je vous parlerais de mon boulot de journaliste pendant mes études !

 

Depuis, elle est officiellement écartée du lycée « pour sa propre sécurité ». Elle a reçu des menaces. Surtout, le lycée a reçu une quantité d'appels de parents d'élèves « ma fille a pour prof une actrice porno, c'est inadmissible !! ». Ambiance particulière, sujet très compliqué : peut-elle encore enseigner ? Selon moi, c'est oui. Au final, le porno n'est pas interdit, et le fait de faire des vidéos est du ressort de sa vie privée. Elle n'en fait pas la publicité en classe. Surtout, ses compétences n'ont pas changé en trois semaines. Elle était la même professeure. Seul le regard des élèves a changé vis-à-vis d'elle. Faut-il dès lors la punir ?

 

Je sais, la Guyane, c'est des histoires parfois folles. Entre la crise de baclou et l'accident de mon élève, je pensais avoir assez d'annecdotes professionnelles à vous raconter à mon retour. Là, c'est le bouquet final. Le feu d'artifesse. Oui, ceci est un mauvais jeu de mot.

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