18 février 2019 1 18 /02 /février /2019 23:20

« La Société de Géographie organise régulièrement des déjeuners-débats dans le Salon Pourpre du Sénat auxquels participent entre 50 et 80 personnes. Accepteriez-vous d'être notre invité et de nous parler du Rwanda ? […] L'invité prononce une allocution de 25 à 30 minutes au milieu du repas et répond aux questions des participants à la fin de celui-ci ».

C'est le genre de mail qui me fait sourire, qui me fait plaisir (et pas seulement parce que c'est précédé d'un très officiel « monsieur le professeur »). Ca me questionne aussi. Il fait suite à une série de sollicitations qui concernent mes recherches de thèse : un article pour la société de géographie, un appel de France Culture pour les éclairer, une autre demande d'article pour une autre revue, pour un livre et maintenant ça. Et j'ai une grande chance : je ne fais aucune démarche et on vient me chercher. Et pourtant, comme à chaque demande, je vais répondre par la négative.

 

A quoi sert une thèse ? C'est une question que l'on m'a posée 1 000 fois. Pour avoir soutenu il y a deux ans, j'ai maintenant plusieurs réponses (qui ne sont sans doute pas les mêmes qu'à l'époque).

A titre personnel, j'ai fait la thèse pour moi. Pour mon plaisir. Ca peut paraître fou de faire un travail de 3 ans minimum en le prenant comme un hobby. C'est pourtant le cas, car ma thèse n'avait pas de vrai projet professionnel derrière. Pour beaucoup de mes copains-copines qui ont fait ce travail, il y avait une ambition : travailler dans le monde de la recherche. Pour moi, ce n'était pas le cas. Et clairement, après 4 ans de recherche, ça ne me faisait toujours pas rêver, bien au contraire. Je pourrais insister sur les choses qui ne fonctionnent pas à mon goût dans la recherche française (les moyens dédiés, l'administratif, le rapport au public, etc.) mais, en vérité, c'est surtout que ça ne m'intéresse pas de travailler autant ! Car, être un bon chercheur, c'est être toujours au fait de l'actualité scientifique de son domaine. Etre un bon chercheur, c'est partager ses connaissances via les articles, les livres, les conférences, les cours. Etre un bon chercheur, c'est savoir se vendre, et mettre sa carrière au-dessus de sa vie personnelle quand on veut un poste. Etre un bon chercheur, c'est travailler beaucoup. Trop à mon goût ! (je reste un peu feignant!).

 

Si la thèse ne m'a pas servi à cela, m'a-t-elle néanmoins servi à trouver du travail ? Oui et non. Non, car je n'ai pas besoin d'un doctorat pour enseigner. Ce qui est « officiellement » nécessaire c'est un concours de l'enseignement (CAPES ou Agrégation). Un doctorat ne me donne pas de passe-droit. Dans les faits, les contractuels sont recrutés sans concours, et le fait d'avoir un doctorat (en plus d'un peu d'expérience aujourd'hui) me fera, sans doute, passer avant d'autres possibles contractuels en histoire-géographie (la prime au diplôme en quelque sorte). Ce fut le cas pour ma venue en Guyane, où l'inspecteur m'a dit par téléphone qu'il m'avait appelé en premier/dans les premiers, m'a parlé très vite de ma thèse, et m'a proposé un poste en lycée « à la vue de votre diplôme ».

 

Ma thèse me sert aussi au jour le jour, dans le métier d'enseignant. Etre carré. Organisé. Structuré dans son travail. C'était des choses où je ne pensais pas être totalement mauvais avant la thèse, mais le doctorat fait de nous des toqués : ne pas mélanger les documents sinon on va les perdre, classer ses idées au fur et à mesure pour ne pas être submergé etc. Le doctorat et les conférences apprennent aussi à présenter à l'oral des idées pas toujours faciles à comprendre : c'est un bon exercice d'enseignant. Et puis c'en est fini de la timidité : quand on fait une présentation via le ministère de la défense devant une centaine de personnes dont quelques hauts-gradés, on n'a plus peur d'être devant 28 adolescents ! Le doctorat est une grosse charge de travail (4 ans bon Dieu!), et ça prépare bien aux sacrifices de la première année de l'enseignant (celle où il faut faire tous ses cours!). Enfin, par rapport au métier, le doctorat amène, ou plutôt renforce, un côté perfectionniste.

 

A quoi sert une thèse ? Je pense aussi que ça sert à être regardé bizarrement. Quand les gens apprennent que vous êtes docteur, ils vous regardent un peu interloqués (surtout s'ils vous ont vu trois minutes plus tôt « interpréter » Pour que tu m'aimes encore en karaoké). Etre un docteur, en soirée, c'est être un animal de laboratoire. Les gens vous observent, et se disent : « c'est donc ça, un docteur. C'est bizarre, j'imaginais cela très différent de nous ». Car, être docteur, finalement, ça ne change pas grand chose. Je ne pense pas avoir pris plus la grosse tête qu'auparavant (« tu m'étonnes, vu d'où tu partais... » eh ! Je vous entends commenter cet article!). Et je ne pense pas le crier sur tous les toits dès qu'on me rencontre. Souvent, quand on me pose la question sur mes études, je préfère répondre qu'elles ont été longues, sans insister. A quoi bon ? Ca m'a déjà pris la tête pendant 4 ans !

 

Et si, aujourd'hui, on me proposait de refaire une thèse ? Hum. C'est une expérience de vie, certes. Mais je n'en ferai, je crois, pas deux ! Trop de sacrifices, trop de travail, trop de prise de tête, de charge mentale etc. Je le dis d'ailleurs à ceux que je croise et qui me parlent de leur envie de faire un doctorat : « es-tu bien sûr-e de te rendre compte ? ». Car, deux ans de recul plus tard, c'est là où je me rends compte qu'une thèse est un travail de maso, qu'il faut aimer se faire du mal, et rédiger des lignes et des lignes d'informations glanées au cours des heures, des jours, des semaines, des mois et des années de travail. A quoi sert une thèse ? A me rappeler qu'il ne faut surtout pas trop travailler si je veux être heureux dans la vie !

Le repas des sénateurs : de l'après-thèse
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