4 février 2019 1 04 /02 /février /2019 11:53

Je sors de chez moi. Je traverse un petit morceau de forêt. Et me voici, trente secondes plus tard, dans un bidonville français.

Saint-Laurent du Maroni (2/3) : Un bidonville français

« On ne lance pas de fusée sur fond de bidonville ». En 1985, Mitterrand semblait découvrir, effaré, la situation sociale et sanitaire dans la ville de Kourou, lieu de prestige pour la France et l'Europe de par son programme spatial. Où en sommes-nous aujourd'hui, à 200 kilomètres de là, dans une ville française, ma ville, Saint-Laurent du Maroni ?

 

Les chiffres sont catastrophiques. L'INSEE me donne les chiffres de 2015 : 60% de chômage, 85% chez les moins de 25 ans ! Pourtant, il suffirait de traverser la rue... hum. Ca devrait être le branle-bas de combat, tout le monde sur le pont, les politiques mobilisés... enfin, ça devrait. Difficile dans ces conditions de motiver tous les élèves quant à leur avenir. J'essaie de rester honnête, de leur expliquer qu'avec un bac, ils ont toujours plus de chances de trouver un travail, que ce soit ici... ou plutôt ailleurs. Partir, rejoindre Cayenne, et surtout la métropole. Est-ce la seule solution ? Presque, car il reste la fonction publique (administration, santé, éducation), qui fournit 60% des emplois de la ville. Pour le reste ? Seulement 3 000 emplois, pour une ville qui comptait 44 000 habitants en 2015.

 

Si les chiffres sont alarmants, c'est que 56% de la population a moins de 20 ans ! Le taux de fécondité ? Plus de 5 enfants par femme ! Le plus élevé de toute l'Amérique du Sud (et hormis quelques pays africains, l'un des plus élevés du monde). Tous les enfants ne sont pas scolarisés (2%). Et, si la courbe continue ainsi, c'est 130 000 habitants qui peupleront la ville dans 10 ans. Comment est-ce possible ? C'est que Saint-Laurent du Maroni a une histoire particulière. La petite bourgade de 5 000 habitants en 1975 a vu sa population multipliée par 9 en 40 ans, conséquence des mouvements de population avec la guerre civile du Surinam (1986-1992). Près de 10 000 personnes se sont installées, et beaucoup ont choisi de rester. Ainsi, 38,5% de la population de SLM ne possède pas la nationalité française en 2015. Elle vient essentiellement du Surinam et d'Haïti, avec un peu de Brésil.

 

Derrière chez moi, c'est justement le « quartier haïtien ». Enfin, ce n'est pas comme ça que ses habitants l'appellent, on a entendu le terme « Sabla », ou « Chez bibi ». Nous autres, métropolitains, on appelle ça quartier haïtien. Qu'importe la terminologie, c'est un quartier qu'on ne peut pas manquer aujourd'hui, notamment avec son mur de boîtes aux lettres à son entrée. Il y a quinze ans, pourtant, ce quartier n'existait pas. Aujourd'hui, il y a des centaines de maisons. Se balader derrière chez moi, c'est entrer dans une plantation de tôles. Vous les connaissez, ces fameuses tôles ondulées, que l'on retrouve partout, sur les toits des hangars, dans les bidonvilles africains, et ici. Que se cache-t-il derrière ? A première vue, je voyais ça comme un immense bidonville, ressemblant à ceux que j'avais vus à Nairobi ou Bujumbura (en moins gros quand même, faut pas abuser). Dans les faits, derrière les tôles se cachent souvent... des vraies maisons. En dur. Et qui ont l'air plutôt jolies et bien faites en plus. En tout cas, c'est la sensation que j'ai eue. Mais l'apparence extérieure trompe parfois sur l'intérieur (ça marche aussi avec les humains!). Les chiffres sont clairs : 23% des logements de SLM n'ont pas l'électricité. 39% n'ont pas les WC et la douche à l'intérieur. L'INSEE appelle ces logements des « cases traditionnelles ». Jolie terminologie politiquement correcte. Dans les faits, ces cases traditionnelles ont doublé entre 2010 et 2015 (comme quoi, ce n'est pas une vieille tradition!). Et ainsi il existe aussi ici des bidonvilles.

Saint-Laurent du Maroni (2/3) : Un bidonville français
Saint-Laurent du Maroni (2/3) : Un bidonville français
Saint-Laurent du Maroni (2/3) : Un bidonville français
Saint-Laurent du Maroni (2/3) : Un bidonville français

Ce n'est pas le seul quartier. Colombie. En plus d'être un pays que j'ai visité il y a quelques mois, c'est aussi le nom d'un nouveau quartier dans la ville. Même chose que pour le quartier haïtien, ça n'existait pas il y a quinze ans, les gens se sont installés, ont construit des maisons, se sont raccordés d'une façon ou d'une autre à l'électricité. Les fils courent, tandis que les chemins sont gorgés d'eau. Le risque est là, et un incendie ou une électrocution ne sont pas loin.

Pour la mairie, pour l'Etat français, la situation est cornélienne : est-ce que l'on détruit ces habitations non-autorisées, non-déclarées ? Alors il faut reloger les habitants. Où ? Et on revient au point de départ : l'absence de logement en ville. Nous-autres, de métropole, on se plaint parfois de la difficulté de trouver un logement. Pourtant, avec nos salaires rondelets, ça reste assez facile (enfin, on est juste difficile). C'est une autre histoire quand vous arrivez d'un autre pays, ou que vous voulez bouger de chez vos parents à 23 ans, alors que vous êtes toujours sans-emploi.

 

L'espoir ? Il paraît que ça fait vivre. Oui, la jeunesse de cette ville est belle, oui, elle pourrait faire de grandes choses. Mais avec quels moyens ? L'avenir est sombre, et ça finira par péter, ça ne peut pas en être autrement. Quand je vois mes élèves sortir du quartier haïtien après avoir traversé des flaques qui ressemblent à des mares, rouler dans la latérite rouge parce que le goudron n'existe pas là-bas, ou quand j'observe un homme transporter des bidons sur sa tête pour aller chercher de l'eau à la crique, en FRANCE, dans un pays où des gens n'ont donc pas encore accès à l'eau potable, ça me révolte. Eux-aussi se révolteront, ce n'est qu'une question de temps.

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