9 avril 2019 2 09 /04 /avril /2019 13:36

Tribunal de Saint-Laurent du Maroni, mercredi matin. Un jeune homme est accusé d'avoir transporté 1,8 kg de cocaïne. Il est arrêté à l'aéroport de Cayenne, alors qu'il partait vers la métropole. Originaire du Surinam, il risque 10 ans de prison pour un voyage qui devait lui rapporter 10 000€. La valeur marchande de sa cocaïne est estimée à 76 700€.

Deuxième affaire. Un jeune homme, 1,1 kg de cocaïne. Soit 120 boulettes qu'il a ingurgitées.

Troisième affaire. Une femme, sans emploi, a ingurgité 4,320 kg de cocaïne. Menacée par quelqu'un, auprès de qui elle était endettée, elle aurait réussi, grâce à ce voyage, à éponger sa dette de 8 000€. La valeur estimée de sa cargaison est de 175 260€.

Quatrième affaire. Une femme, sans emploi. Elle est mère de 8 enfants. Son bébé de 6 mois est à l'hôpital militaire de Paris. Elle voulait le voir. Elle n'avait pas l'argent pour le rejoindre. Elle transportait 1,6 kg de cocaïne dans son corps. C'est son second voyage, la première fois, elle n'avait pas été payée.

Misère sociale. Argent facile. Envie de société de consommation. Prise de risque. Les mules, en Guyane, sont un phénomène de société. 500 personnes ont été arrêtées en 2018 aux aéroports de Cayenne et de Paris-Orly. Un chiffre en expansion, qui ne reflète qu'une partie de la réalité : les douaniers estiment qu'une dizaine de mules seraient présentes dans chaque avion quittant la Guyane pour la métropole. Selon l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies, quasiment un tiers du marché français de cocaïne vient de Guyane. Comment en est-on arrivé là ?

Saint-Laurent du Maroni (3/3), narco-city

Le Surinam, de l'autre côté du fleuve Maroni (juste au fond sur la photo ci-dessus), est un narco-Etat. Depuis les années 1990, un trafic de très grande intensité existe avec la Colombie, le Surinam envoyant des armes au cartel de Cali, quand celui-ci envoie la cocaïne au Surinam. Ce trafic se fait par les airs, avec des pistes d'atterrissage en pleine forêt amazonienne. C'est un trafic d'Etat, littéralement : le président du Surinam Desi Bouterse a été condamné pour trafic de drogue par le tribunal de la Haye (mais il est aujourd'hui encore le président en exercice....) tandis que son fils est en prison aux Etats-Unis pour la même chose. Le principal opposant politique, Ronnie Brunswijk, a été condamné par contumace pour trafic de drogue... La cocaïne corrompt l'économie du Surinam, et touche l'Europe : 60% de la cocaïne qui arrive au port de Rotterdam, l'un des plus grands centres de distribution d'Europe, provenait du Surinam.

Les deux "opposants"

Les deux "opposants"

Le Suri-cartel étant sous le feux des projecteurs, et, dans le même temps, Saint-Laurent du Maroni ayant un taux de chômage de 60% (85% pour les moins de 25 ans).... la rencontre s'est révélée inévitable.

Si le nombre de mules augmente, c'est aussi que la consommation française de cocaïne augmente. Il y a quinze ans, j'aurais été surpris de rencontrer quelqu'un ayant consommé de la cocaïne dans sa vie. Aujourd'hui, j'en connais plusieurs, et ça ne me surprend plus. La cocaïne est tendance, 1,6% d'usagers en 2017 contre 1,1% en 2014, multiplication des saisies par deux en dix ans, tandis que le nombre d'intoxications a été multiplié par six depuis 2010. Oui, petit rappel, la drogue, c'est de la merde. Pour celui qui en consomme. Pour celui qui la transporte aussi. En février 2017, une mère de famille de 35 ans voyage avec son fils sur la ligne Cayenne-Paris. Elle convulse. Un médecin la prend en charge. Elle meurt par overdose, une des boulettes s'est déchirée dans son ventre. Devant son fils. La drogue c'est aussi de la merde pour les pays producteurs (je ne reviens pas sur les guerres en Colombie et au Mexique, vous connaissez Pablo Escobar et El Chapo).

 

Alors, à Saint-Laurent du Maroni, on fait de la prévention. Dans mon lycée, on rappelle tous les mauvais côtés (risque pour la santé, risque judiciaire). Dans le même temps, j'ai des collègues... qui consomment de la cocaïne en soirée. Des infirmières aussi. Des médecins. En fait, beaucoup de monde. C'est quelque chose que j'ai du mal à comprendre. C'est la première fois que je vois autant de personnes consommer de la cocaïne. Et l'assumer. Ils ont l'impression que les lois ne sont pas les mêmes. On sniffe, on boit. On reprend même le volant. "C'est la Guyane". Ce n'est pas si grave. Quelques grammes, tellement pas cher en plus (10€ le gramme, 3€ au Surinam, quand tu l'achètes 80€ en métropole!).

 

C'est la demande qui crée l'offre. C'est une règle économique, quand il n'y a plus de demande, il n'y a plus d'offre, l'inverse n'étant pas vrai. Quel rôle jouons-nous dans le trafic de drogue ? Dans les guerres colombiennes ? Quel rôle avons-nous lorsque des gamins deviennent des mules ? Quand je dis « nous », je veux dire « les métros », ceux qui arrivent ici, en Guyane, grassement payés, et déterminés à en profiter. Nous sommes les consommateurs principaux. Nous sommes cette narco-city. J'aurai certainement des collègues qui vont lire cet article, j'aurai certainement des copains et copines qui vont se reconnaître. Je vous jette un peu la pierre, j'avoue, et j'assume.

Saint-Laurent du Maroni (3/3), narco-city

[on pourrait bien sûr avoir un gros débat sur ce sujet, évoquer l'échec des politiques répressives menées à tous les niveaux (français ou mondial), se poser la question de la légalisation, etc.]

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