13 mai 2019 1 13 /05 /mai /2019 20:36

Il y a des questions qui fâchent. Des mots aussi. La Guyane était une colonie française jusqu'à la seconde guerre mondiale. Elle est ensuite devenue, le 1er janvier 1947, un département français. Ce fut le sort réservé aux « vieilles colonies », avec la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion. Un choix pour elles ? Mieux, une demande ! Les députés de ces territoires réclamaient, comme apparemment une partie de la population, le droit à devenir des « vrais » Français, avec tout ce que cela impliquait. Ainsi, Gaston Monnerville, le député de la Guyane, futur président du Sénat. Ainsi Eugénie Tell-Eboué, femme de Félix Eboué (présent au Panthéon pour avoir été l'un des premiers à rejoindre de Gaulle et la France libre), députée de la Guadeloupe. Ainsi, Aimé Césaire, l'immense écrivain fondateur du courant de la négritude, député de la Martinique. On parle ici de monuments, des hommes et des femmes qui ont marqué leur territoire, et qui ont souhaité la départementalisation. Quelques voix se faisaient également entendre, comme celle de Léon Gontran-Damas, expliquant que l'égalité politique n'apporterait pas l'égalité économique. En métropole, ce n'était pas l'enthousiasme... c'est que la départementalisation de ces colonies allait coûter cher ! En cette période de reconstruction où chaque franc comptait, le ministre des Outre-Mer insistait sur le prix. En Outre-Mer on rappelait le prix du sang, payé par les soldats lors des deux guerres mondiales. On méritait le citoyenneté, on méritait de devenir des vrais Français. Et ainsi les quatre « vieilles colonies » sont devenues des départements.

 

70 ans plus tard. C'est surprenant d'arriver en Amérique du Sud, de traverser un océan, d'effectuer 7 000 kilomètres, et de se retrouver en « France ». J'utilise les guillemets, est-ce que je devrais ? Je ne le sais pas. C'est étrange tout de même d'être en Amazonie française, d'être frontalier du Surinam et du Brésil, de retrouver la Poste et la Caf à des coins de rue, tandis que les singes sauvages vadrouillent au loin. La France a gardé certaines de ses anciennes colonies, les a transformées. Vu de l'étranger, c'est stupéfiant. Les Britanniques ont bien gardé quelques îles dans les Caraïbes, 260 000 habitants aujourd'hui entre les Bermudes, les îles Caïmans, Gibraltar... (comment ça, tous des paradis fiscaux??!). Les Néerlandais ont conservé des îles caribéennes : Aruba, Curaçao, une partie de Saint-Martin, 310 000 habitants, mais avec une grosse autonomie. La France ? 2,8 millions d'habitants, avec des îles dans le Pacifique, dans l'océan Indien, dans les Caraïbes et donc sur terre, avec la Guyane. Et certains territoires sont des départements, où chaque loi de France est censée être appliquée. Alors j'ai quelques copains étrangers qui appellent ça des colonies. Je les corrige : ce ne sont pas des colonies, les droits politiques sont les mêmes : le droit de vote, et de représentation ; il y a 27 députés d'Outre-Mer à l'Assemblée Nationale, et 21 Sénateurs. Aujourd'hui, on a les mêmes droits à Cayenne ou à Paris. Et, en effet, le droit d'être soigné existe bien dans les deux. La Sécurité Sociale a été mise en place dès 1947. Mais, étonnamment, les droits économiques et sociaux sont parfois plus longs à arriver. Les allocations familiales ont été alignées sur la métropole en 1993 (elles sont arrivées en 1932 en France), l'assurance chômage établie en 1980 (au lieu de 1958), et l'égalité du salaire minimum en 1996... Un territoire de seconde zone, la Guyane ?

 

Il faut être franc : si l'égalité politique est permise avec le changement de statut, il n'en est pas de même pour l'égalité économique. La Guyane est pauvre, et ses quelques richesses sont détenues par une minorité. « Mais c'est pareil en France ?! ». Non, c'est pire. Le taux de chômage est deux fois plus élevé qu'en métropole. 30% des Guyanais vivent sous le seuil de pauvreté, établi à 420€ par mois (quand il est établi en 1015 euros dans l'Hexagone!). Dans le même temps, ceux qui payaient l'ISF en Guyane étaient... les plus riches de France en moyenne ! (2,6 millions d'euros de patrimoine, essentiellement foncier). Cayenne était numéro 3 en valeur moyenne de l'ISF. Comment en est-on arrivé là ? Qui détient ces terres ? Pourquoi l'Etat, propriétaire de 93% des terres de Guyane, n'a-t-il pas laissé comme dans les autres départements décolonisés leur gestion à la région ? Car c'est l'image d'une colonie qui est envoyée : une extrême minorité de riches très très riches, possédant tout, ou presque, et la grande majorité de pauvres, très très pauvres.

A côté de ceux-là, comme au temps de la colonisation, il y a l'administration. Les fonctionnaires. Nous. Moi. Ceux qui font tourner la région, alors que le secteur privé est presque inexistant. Surpayés, grâce à un bonus de 40% par mois. Une classe moyenne plutôt riche au regard de ceux qui nous entourent.

 

Au-delà d'une injustice économique, miroir à peine déformant du temps de la colonie, il y a la question de la colonisation des esprits. J'en suis un acteur central, je suis enseignant. C'est moi, parmi d'autres, qui éduque la jeunesse guyanaise. Je leur évoque l'histoire mondiale, l'histoire européenne et française, l'histoire de l'Amérique du Sud, l'histoire locale aussi. Le programme est adapté, ainsi j'ai évoqué la colonisation et la décolonisation de la Guyane. J'ai lancé cette question un peu taboue de l'indépendance. Clairement, ça n'a pas pris. Les contre-exemples du Guyana et du Surinam voisins n'enthousiasment pas les foules et c'est compréhensible (respectivement pays le plus pauvre du continent, et pays sortant d'une guerre civile). La France, on y voit les intérêts. Le social revient souvent, l'éducation justement, la santé, et tout de même des libertés. Mes élèves se sentent Français, et ils ont vibré comme moi lors de la dernière coupe du monde. Ils suivent les gilets jaunes avec curiosité, ils parlent de Macron plus que lui ne parle de la Guyane. C'est ainsi. Je leur inculque des idées qui me semblent universelles, la liberté, l'égalité, la justice. Est-ce là imposer une vision occidentale ? Peut-être un peu. Pour le meilleur je l'espère. J'entends aussi d'autres discours, notamment chez les collègues. La question de l'eugénisme revient souvent : ne faut-il pas que les Guyanais arrêtent de faire autant d'enfants ? « Ils ne vont jamais réussir à se développer dans ces conditions ». Des discours à la chinoise reviennent, maximum deux enfants, trois pour les plus généreux (on est à plus de cinq à Saint-Laurent du Maroni). Les discours sont conservateurs, pour ne pas dire réactionnaires. Quand tu commences à vouloir déposséder les femmes de leur corps, quand tu veux légiférer sur ce qui se passe dans la chambre à coucher, tu te rapproches doucement du temps des colonies. Les discours sont parfois sévères : les élèves ne peuvent pas apprendre ça, car c'est trop difficile pour eux (mais ça ne le serait pas en métropole). Et quand certains demandent plus d'autonomie, voire l'indépendance, les discours sont enflammés : comment osent-ils ? Quand on va partir, ce sera foutu pour eux. Tant pis pour eux. Bien fait ! Ils ne se rendent pas compte de la chance qu'ils ont de nous avoir.

 

Hum. Pas sûr. Disons que c'est très compliqué. Les Guyanais d'aujourd'hui sont majoritairement des descendants d'anciens esclaves, quand les fonctionnaires sont majoritairement des blancs, européens, venant des pays qui ont colonisé. Forcément le rapport est particulier. Quand je fais cours à 28 noirs devant moi, 28 Français, que je considère comme tels, que je leur évoque l'esclavage, j'utilise parfois le nous, et le vous. Vous, descendants d'esclaves. Nous, européens, esclavagistes. Pas à titre personnel, je le rappelle (mes ancêtres étaient majoritairement des pauvres paysans), mais au niveau collectif.

La question de la langue est aussi très importante. Je fais mes cours en français, quand la majorité de mes élèves ne parle pas français à la maison. J'impose ma langue, j'impose de fait certains concepts. Il y a une multitude de langues en Guyane, à Saint-Laurent c'est encore plus compliqué, et le français est la langue officielle, qui fait s'entendre amérindiens, hmongs, djukas, bonis ou haïtiens. Est-ce là une sorte de colonisation par le langage ?

 

Bien sûr, tout ceci n'est que mon opinion, et je ne prétends pas donner la vérité. Juste poser quelques questions, et des pistes de réponses, très incomplètes. Et lorsqu'on me demande si je suis un acteur de la colonisation, je hausse les épaules, et je réponds simplement que c'est une bonne question.

 

Suis-je un acteur d'une nouvelle colonisation de la Guyane ?
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