7 août 2019 3 07 /08 /août /2019 19:23

J'ai de la chance. Des vieux cartons chez mes grands-parents. Certains ont été rongés par... bah, des rongeurs du coup. Et l'un d'entre eux, quasiment intact, avec des cartes postales. Pas n'importe lesquelles, puisque des enveloppes arborent le bleu-blanc-rouge avec un « F.M. » en haut à droite (pour Franchise Militaire) tandis qu'un tampon « poste aux armées » en décore d'autres. Le carton contient 242 cartes postales (!) écrites par mon grand-père à destination de ses parents. Du 8 novembre 1956 au 29 janvier 1959, à un rythme très régulier, mon papy écrit. Il faut dire qu'à l'époque le téléphone était très rare (je ne parle pas d'Internet hein!). Allez, je vous emmène dans un voyage militaire assez particulier.

Papy fait son service militaire (1/3) : un hiver allemand (1956-57)

La première carte a été postée à Amiens. « Chers Parents, je suis arrivé à bon port, tout va bien. Je suis avec un gars de St-Omer qui va au 32ème aussi, nous partons ce soir. Bons Baisers. Alexandre. » Adressée à ses parents Elie Guilbert et Rose Dubois, elle est datée du 8 novembre 1956. Mon grand-père part de son village natal de Houlle et prend le train.

La durée légale du service militaire est alors de 18 mois. Mais les « événements d'Algérie » prolongent bien souvent le service, parfois jusqu'à 30 mois. On y reviendra.

 

Le lendemain, suite du voyage : « Je vous écris du centre d'accueil de Strasbourg, d'où nous allons être dirigés vers l'Allemagne. Je suis avec un gars d'Audruicq, et un de St-Omer et nous allons tous les trois sur le 111/32 qui est à Coblence parait-il. [...]Le moral est toujours 1m90 ! comme aurait dit Pierre et surtout ne vous faites pas de bile avec moi car ça va très bien. Je passe pour un veinard car la plupart des gars qui vont en Allemagne ont un frère en A. F. N. [Afrique Français du Nord], et la plupart en Algérie. […] Recevez chers parents mes baisers les plus affectueux et surtout maman ne te fais pas de bile car ça va très bien. Alexandre ».

 

Dans cette lettre trois choses intéressantes  : la première, c'est l'importance d'être avec des gens que tu connais quand tu pars seul ! Alors deux gars du même coin, c'est clairement un plus pour mon grand-père. La deuxième, c'est la destination, qui semble inconnue ! (« parait-il »!). Ça paraît fou ! Enfin, il y a la peur d'être envoyé en Algérie, et l'insistance de mon grand-père à rassurer sa mère. Quelque chose qui reviendra énormément dans les autres lettres.

 

Le 11 novembre, la lettre est postée à Reutlingen. C'est là que mon grand-père effectuera la première partie de son service. Où diable est-ce ? A deux heures de Strasbourg, plein Est ! Oui, en Allemagne ! A l'époque la France y a des soldats pour l'OTAN (les T.O.A.) mais lui fait partie des Forces Françaises d'Allemagne.

Papy fait son service militaire (1/3) : un hiver allemand (1956-57)

« Je reviens de la prise d'armes où nous avons assisté en spectateurs, deux de nos capitaines ont reçu la légion d'honneur par un Général […] ceci nous fait entrevoir un bon dîner. Pour la nourriture nous avons pas à nous plaindre, ce matin nous avons déjeuné du fromage et deux quarts de cacao, le plus dur c'est le réveil à 6h30 ! […] nous sommes en dehors de la ville et le paysage est très beau, devant nous il y a un grand mont qui me rappelle le mont Cassel. Dans la chambrée nous sommes déjà tous copains. Il y a un gars de Boulogne, un de Lille, nous sommes très bien, car il n'y a pas d'anciens avec nous pour nous faire de vacherie. J'espère que ça va toujours et que les betteraves s'arrachent. […] les copains me réclament pour faire une belote. Je vous embrasse bien tous les deux et surtout maman ne te fais pas de bile. Alexandre 2ème CST (canonnier, servant, tireur), 1ère batterie. » [24 régiment d'artillerie]

"Souvenir du 11 novembre 1956, Reutlingen"

"Souvenir du 11 novembre 1956, Reutlingen"

Le lendemain, il rassure sa mère à nouveau « j'espère que maman ne se fait pas trop de bile, car tu sais maman tu aurais tort, bien entendu ce n'est plus le bois de Houlle, mais après ce que racontait Guy Lips et compagnie, il n'y avait pas un mot de vrai, bien entendu la discipline est là, on ne fait pas à sa mode mais ce n'est pas terrible ».

 

Le 14 novembre, petit récit de sa vie de militaire. « Ce matin nous avons passé la visite d'incorporation, alors j'ai dit que mon cœur battait vite par moment. Ils m'ont pris à part et il m'ont fait mettre un appareil spécial. Il m'avait trouvé 16 de tension alors comme j'ai cru bon de dire que j'étais essoufflé par moment et que j'insistais, le major m'a demandé si je me foutais pas de sa « gu____ » et il m'a déclaré « bon pour le service […] nous ne sommes pas crevés au boulot nous faisons 7 km par jour, et encore nous avons un quart d'heure de repos toutes les heures. Nous sommes commandés par deux Marseillais dont la devise est « si nous en faisons trop ce jour-ci, nous ne saurons quoi faire demain ! ».

 

Le 18 novembre, Alexandre signale l'achat d' « un poste d'occasion que nous avons payé 8 000 francs à 12. Nous écoutons Radio Luxembourg et Europe 1 ». Oui, car dans la chambre ils sont douze ! « nous sommes la chambre la plus gaie de l'étage ! Nous avons un trompettiste qui a joué dans un bal, deux harmonicas, un chanteur (premier prix amateur à Amiens) et moi qui fait le zaz avec deux fourchettes et le casque lourd ! Nous avons du succès dans l'étage et notre chambre est enviée par beaucoup d'anciens ».

La caserne. le petit point bleu en haut à droite représente sa chambre.

La caserne. le petit point bleu en haut à droite représente sa chambre.

A partir de cette date, c'est l'instruction (à l'intérieur dans des salles chauffées, c'est mieux, car il fait – 12°C dehors! et parfois « il neige des flocons comme des pièces de cinq francs ! ») et des exercices (longue marche, tir au fusil, champ de manœuvre, même la nuit). La messe le dimanche, et parfois le cinéma, ainsi que... des piqûres ! (des vaccins)

 

Quelques demandes parfois. Le 26 novembre, alors qu' « il y avait trois doigts de neige », Alexandre demande « voudriez vous m'envoyer mes gants fourrés, car ceux de l'armée ne sont bons à rien ! Vous n'avez qu'à bien les envelopper je ne crois pas que ça doit coûter bien cher, je voudrais bien les avoir car quand on a froid aux mains, on n'est vraiment pas heureux ». Une semaine plus tard les gants sont arrivés, avec deux plaques de chocolat et des bonbons « ces friandises m'ont fait bien plaisir ! ». Un beau cadeau qui sonne comme une récompense « tous les samedis nous avons un examen, la première semaine j'ai été dixième, la deuxième j'ai eu la seconde place et cette semaine je suis premier sur 43 alors vous voyez chers parents que je ne suis pas encore si bête que ça ! » Du coup, le lendemain, après l'achat d'un rasoir électrique, Alexandre réclame un peu d'argent. Le surlendemain c'est des timbres, et trois jours plus tard, « un petit mandat siou plait » !.

La caserne sous la neige

La caserne sous la neige

Pour mon arrière grand-père, poilu de 14, les lettres s'attardent parfois sur le côté militaire, les pelotons, les régiments, le fusil etc. « souvent je pense aux histoires que tu m'as racontées ». Sans pouvoir toujours tout expliquer « tu me demandes ce que c'est que l'OTAN, je sais que le régiment en fait partie, mais je ne sais pas au juste ce que cela veut dire ! Il est question d'entraide atlantique... et je n'en sais rien. » A l'époque, c'est la guerre froide, quoique l'année 1956 soit plutôt chaude : en novembre une insurrection est réprimée à Budapest tandis que la France et la Grande-Bretagne font un fiasco diplomatique sur le canal de Suez. Pour mon grand-père, c'est clair : « ces salauds de Russes commencent à nous faire chier ».

Le fantôme de l'Algérie inquiète, surtout que certains de ses copains y sont, « alors ma chère maman, le jour tu attrapes le cafard en pensant que je suis ici, pense aux copains qui sont là-bas, exposés au danger, et qui ont faim, et que je pourrais être là-bas aussi moi ».

 

Le 23 décembre « une grande nouvelle, hier soir je suis sorti en permission de spectacle (jusqu'à une heure du matin) ». Un resto, un film « en couleur » au foyer « et en rentrant nous sommes entrés dans un petit bal de quartier, mais nous n'y sommes pas restés longtemps, car ici pour se faire comprendre « tintin » ». Le lendemain « un bon petit gueuleton [...] et après entre copains dans la chambre nous avons réveillonné !... avec les moyens du bord, ce fut le bordel dans toute la batterie, nous nous sommes couchés ce matin à quatre heures ! Vous voyez que l'armée a quand même du bon ! »

Papy fait son service militaire (1/3) : un hiver allemand (1956-57)
Papy fait son service militaire (1/3) : un hiver allemand (1956-57)

Après un gros mois de routine, deux semaines de manœuvres en février ! « Le pire c'est le temps car il neige la nuit et pleut le jour, alors vous voyez un petit peu le bourbier que cela fait ! Enfin on se console car il n'y a pas que nous qui sommes dans le merdier, car ici il y a une concentration incroyable de troufions, nous sommes au moins 10 000, il y a de tout, depuis des tanks jusqu'à de l'aviation, des paras, des tirailleurs marocains, algériens etc etc ». Pour mon grand-père ce sont les tirs aux lance-grenades, aux grenades antichars et anti-personnels et au lance-roquettes deux fois ! « Bien souvent je pense à toi tu sais grand-père et à tous les anciens de 14, et je me demande comment ils ont pu tenir pendant si longtemps dans cette vie de taupe ! ».

"Souvenir des 35 kms, février 1957, Reutlingen"

"Souvenir des 35 kms, février 1957, Reutlingen"

A carnaval, c'est la première permission d'une dizaine de jours. Mais au retour une mauvaise nouvelle « nous sommes tous séparés, la chambre est désunie, logée un peu partout […] on ne nous a pas encore parlé de l'Afrique et nous ne savons rien ».

Le 13 mars la nouvelle tombe « je suis passé bureaucrate ! Oui chers parents, je suis un gratte-papier, je travaille au bureau de batterie, et je suis à la disposition du Lieutenant Couturier, chef de peloton.[...] Pour le moment je classe le courrier comme le chef du bureau m'a appris et je suis chargé d'aller porter des papiers […] je suis muni d'une bicyclette et je ne me presse pas trop ! Pour la planque c'est la planque espérons que ça va durer. » Pour les autres de la chambre ? « tous les copains sont partis ou vont s'en aller ces jours-ci […] deux direction la Tunisie, 4 dans le Constantinois [Algérie] les autres Oran [Algérie]. […] Vous voyez que j'ai du pot hein ! ».

Le lendemain, le moral alterne « le plus dur c'est que tous les copains sont partis, je me retrouve tout seul de la piaule, ils sont en route pour l'A.F.N. Alors quand je pense à eux j'ai le cafard. Puis je pense à vous, et le cafard s'en va....... ».

 

La vie continue de l'autre côté du camp. Les parents d'Alexandre, plutôt content de son nouveau poste, lui écrivent tout aussi régulièrement, envoient des mandats, de la nourriture et des nouvelles. Ainsi sa sœur accouche : « Monique de nouveau mère ? Six filles, c'est vraiment pas de chance ».

 

Et alors que l'Algérie devait arriver au mois de mai voilà qu'une nouvelle tombe le 3 avril : « école d'artillerie de Chalon sur Marne, car nous sommes tous affectés là-bas, cela ne me déplaît pas car je serai en France […] le colonel nous a passés en revue à 11h et nous a fait un petit speech, en disant que nous étions des veinards ».

4 jours plus tard, mon grand-père quitte l'Allemagne et Reutlingen. Un séjour qui lui a plutôt bien plu -bonne bouffe, bonnes rencontres- et qui lui aura permis d'éviter l'Algérie par un gros coup de chance. Car le 7 janvier a débuté la bataille d'Alger, avec des attentats et des embuscades meurtrières pour les soldats français. Une chance pour moi aussi, je ne serais pas là à vous écrire ces lignes si mon grand-père était tombé là-bas !

Papy fait son service militaire (1/3) : un hiver allemand (1956-57)

[A suivre]

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