15 août 2019 4 15 /08 /août /2019 14:28

Après 6 mois allemands, voici la deuxième étape du service militaire de mon grand-père : Châlons-sur-Marne, à partir du 8 avril 1957. Dès la première lettre, écrite le soir de l'arrivée, papy a un pressentiment « à première vue, je ne suis pas trop mal tombé ». Le lendemain, c'est confirmé « j'ai reçu mon affectation, je suis de nouveau dans un bureau!  […] nous avons été passés en revue par le colonel, il nous a dit que nous avons de la chance de venir là, et qui si nous ne faisions pas le con, nous serions les plus heureux de la Terre […] à part ça la nourriture n'a pas l'air d'être trop mauvaise, c'est surtout ça le principal. Ce soir je change de chambre, j'espère que je serai mieux que dans celle où je suis en ce moment car nous sommes trop nombreux à..... 32, ce n'est plus la piaule de Reutlingen où nous étions trois ! Enfin je serais sous la tente dans un djebel quelconque ça ne serait pas mieux ».

 

De retour en France, un mot apparaît de plus en plus dans les lettres « pour les PERMS, je peux prendre 24 heures tous les dimanches, où je ne serai pas de service. Mais vous savez chers parents 24h ce n'est pas lourd ! ».

 

Le 13 avril, papy a reçu une lettre « de Rousselet qui lui est à Tozeur en Tunisie. Il n'est pas gai, sous la tente isolée à 60km à la ronde, du sable partout, mal nourri, et presque pas de flotte, il se lave une fois par semaine, pour pouvoir en boire un peu plus et avec ça les coups durs sont à craindre dit-il car les fellagas vont se reposer par là, et c'est pour ça que ce poste là a été créé, alors vous savez chers parents je suis un rude veinard. […] PS : je suis grossi de 3kg ! »

 

Une semaine après son arrivée, c'est le retour au travail « vous savez chers parents, je suis vraiment un veinard, car je me retrouve magasinier au magasin des transmissions de l'école, je suis avec 4 anciens mais il y en a un qui a la quille et c'est moi qui vais le remplacer. Je vais changer de piaule sûrement jeudi, d'une chambre de 32 je vais passer à une de 4, plus d'appel, exempt de rassemblement, et de corvées, mais pas exempt de garde, enfin je n'ai pas le droit de me plaindre. Mon boulot consiste à donner aux élèves les postes qu'il leur faut le matin, et à les reprendre le midi, ou le soir, je vais apprendre aussi à les régler, et à contrôler leur état de marche, je travaille au son de la musique car il y a un poste qui marche en permanence (Europe 1 et Luxembourg) je suis vraiment très bien, la responsabilité que j'ai est assez importante, mais cela n'est rien car le boulot me plaît vraiment. […] 2ème canonnier Guilbert Alexandre, Service des transmissions, E.A.A. ».

 

Le 21 avril, « c'est vraiment une drôle de fête de Pâques qui se prépare pour moi car je suis de garde de ce soir 7h à lundi soir 7h, et en plus de ça mercredi matin je défile dans les rues de Châlons pour la venue d'un général, grande tenue, boutons astiquées, etc, etc, le grand merdier quoi ! Où sont les dimanches de Pâques où je montais sur les planches ? C'est loin tout ça.... mais ça reviendra, dans 18 mois !  […] tu sais chère maman, tu peux te rassurer, il n'est plus question de faire de la moto, car après un essai le colonel a dit que je n'étais pas assez lourd, car dans les virages je faisais de sacrées embardées, et si je n'avais pas rencontré un grillage je serai peut-être à l'heure qu'il est dans la région d'Honolulu ! Je viens de faire ma lessive, et pour un essai c'est pas brillant, car j'ai fait bouillir mon blanc avec..... des chaussettes de l'armée, et alors tout a déteint.... « putain » c'est pas jojo !»

 

Fin avril c'est la première permission, avec le train jusqu'à Paris Est, puis Gare du Nord, et direction Saint-Omer. « Mon retour s'est bien passé, à Paris j'ai vu Montmartre, mais je n'ai pas vu la tour Eiffel ! Enfin, ça sera pour la prochaine fois ! » A mi-mai, deuxième perm, « tu sais chère maman, je vais te donner du boulot à laver, c'est surtout pour ça que je repars ! ».

 

Les nouvelles de la famille arrivent aussi, ainsi pour sa grande soeur « j'espère que le ménage Massemin va mieux, il ne changera pas, elle doit l'user comme il est, mais c'est vraiment un drôle de coco ». Quelques mois plus tard « j'ai eu des nouvelles de Marie-Rose, elle m'a appris que son « fou » avait fait une démonstration de « brisetout », il ne changera pas ce con là, le plus qu'elle regrettait c'était le poste, vous parlez d'un fellaga ce con là, je vais finir par croire que sa place est à l'hosto à St-Venant, le plus malheureux c'est pour René-min ». Le mois suivant « le ménage a l'air d'être rétabli, enfin le « fou » avait plutôt une sale gueule, mais c'est l'habitude alors... » [j'en discute avec ma mère et ma tante, j'en apprends un peu plus sur ma famille et ses secrets!] De même quelques jours plus tard « bonjour chez Monique et si Hanscotte emmerde le monde, François n'a qu'à lui faire une grosse tête il a de grandes paluches lui ! ». C'est tout de même étrange de lire ces lettres et de remonter le passé. Papy me parle d'une comète qu'il a vue dans le ciel, de la défaite de ces « cons du LOSC » 7-1, de Jacques Anquetil ou des manifestations du 1er mai 1957.

 

24 mai 1957. « Je profite de ma lettre pour te souhaiter une bonne fête des mères chère maman, et je regrette bien de ne pouvoir te la souhaiter de plus près, car tu sais ici au régiment on s'aperçoit que sans sa mère on est bien perdu, surtout au début du service, avec le temps ça se tasse, mais tu sais rien ne peut te remplacer ».

Rose Dubois, la mère de papy

Rose Dubois, la mère de papy

Le 2 juin, « pour ma perm agricole j'en ai parlé au margis qui est au bureau, il me conseille de prendre mes 21 jours d'un seul coup, car plus tard on pourrait me chercher des misères pour les quelques jours qu'il me resterait à prendre, il me faut m'a-t-il dit un certificat du maire comme quoi grand-père tu me réclames pour la durée de la moisson, et que le maire certifie que je suis cultivateur ». Une perm justement arrive à la Pentecôte pour 48 heures. Fin juin, une nouvelle perm de 6 jours est posée « j'ai écrit à St-Omer pour demander des ustensiles de pêche car je vais faire l'ouverture ! ». De même pour le 21 juillet. Quant à la perm agricole, elle est posée du 7 au 17 août.

 

Très clairement papy est chanceux ! Ces lettres parlent plus des perms à venir que du travail, qui a l'air plutôt léger, et pas fatiguant pour un sou (« cette semaine le boulot est vraiment introuvable, et on passe le temps à jouer aux cartes et à discuter le coup »). A une époque où ils sont nombreux en Algérie, c'est un luxe ! Justement, dans l'un des trains du retour, il croise « le fils à Lanchan de la Panne, à qui grand-père a vendu un poulain, lui est en Algérie, il a un an de fait et c'était sa première perm, il est dans le bled, à Tizi-Ousou, et il est déjà 3 fois tombé dans une embuscade, et je vous prie de croire que c'était pas gai sur le quai de la gare de St-Omer en quittant son père et sa fiancée, ils étaient 4 qui repartaient en Algérie, et on ne voyait que des pleurs partout, et bien je vous prie de croire que malgré un moral à bloc ça fait une drôle d'impression de voir ça ».

 

Est-ce que mon grand-père se plaît à être un militaire ? Pas sûr. En tout cas, dans son discours, ça ne transparaît pas, au contraire ! Ainsi, à l'approche du 14 juillet, « je suis convoqué demain matin à Changy pour un exercice de défilé, mais j'espère bien me tirer des pieds, car le service transmission fait une sonorisation et j'espère bien en être car ça m'éviterait de faire le con toute la matinée avec un flingue sur l'épaule ». Deux jours plus tard, « j'ai bien reçu vos lettres, et celle que vous avez re-décachetée est celle de dimanche ? Je n'y comprends rien, car je suis sûr de l'avoir cachetée, peut-être que la censure est passée dessus, c'est certainement ça car c'est arrivé à un de mes copains d'Allemagne faut toujours qu'ils nous emmerdent, car nous ne sommes pas en Algérie et la censure n'a rien à voir à Châlons ».

 

Le 1er août, un peu d'animation « j'ai passé le permis de conduire poids-lourds, car avec celui-là on a le V.L. mais manque de pot, j'ai calé le moteur dans un demi-tour et j'ai monté sur une bordure donc je suis recalé […], alors Geneviève Mesmacre va être sœurette alors, il y a pas à dire chère maman, ta famille est une famille de culs-bénis ! Deux-trois curés, deux bonnes sœurs, des organistes !! (mon cher frère) si je vais au barouf avec tout ça je ne comprends plus rien ! »

 

Le mois d'août, c'est la perm agricole, qui permet à mon grand-père d'aider son père à la moisson. Enfin, pas que.... « je viens de rentrer à l'instant, et mon retour s'est bien passé […] à part une gueule de bois épouvantable tout va bien ! ». A peine rentré que papy enchaîne trois permissions en septembre (chaque week-end!) puis une autre pour la ducasse d'Eperlecques, et une bonne nouvelle : Follette a eu un petit toutou, j'espère que tout va bien, que la « mère et l'enfant se portent bien » !! surtout soignez les bien, grand-père ne parle pas de le supprimer j'espère ? Sacré Follette va ! ». Mais dans la lettre suivante du 18 septembre 1957.... « alors le petit toutou est crevé, pas de chance... ». Un peu de mouvement néanmoins « comme vous l'avez sans doute appris par la radio et les journaux, nous sommes consignés, et les gardes doublées, toutes les casernes de France sont en état d'alerte, parce que les Nations Unies sont en train de discuter sur l'Algérie, ils ont peur que les bougnoules se révoltent pour faire voir leur puissance, ici à Chalons il y a une équipe de Marocains qui arrangent un pont, ils sont 500 et ils ont dit que s'ils voulaient, ils se rendaient maîtres de toutes les casernes, ça a été rapporté à toutes les casernes, ça a été rapporté à l'état major, et depuis lundi c'est l'état d'alerte, 60 gars de garde tous les jours au lieu de 15, et armés avec ça, et défense de sortir du quartier, remarquez on n'y pense même pas ! ».

En octobre 1957, « j'ai essayé de capter « bébé lune » j'ai bien entendu des tips-tips, des tuts-tuts et des bips-bips, mais ils ne venaient pas de Spoutnik, et comme aujourd'hui il fait plutôt froid je reste dans le piaule, et... mer-e pour les Russes ».

Papy en permission, avec Follette

Papy en permission, avec Follette

Le 6 novembre, papy craque ! « cette fois c'est sûr je ne serai pas en perm encore cette semaine, car le quartier est consigné cette fois-ci pour la grippe, vous voyez un peu le bordel […] et vraiment j'en ai marre, j'en ai plein le cul, voilà la deuxième fois que ma perm va au panier et bien pour le moment je n'ai rien, je suis toujours dispo, mais je crois que je ne vais pas tarder à me faire « porter pâle » pour une bricole quelconque, et vraiment depuis que je suis à l'armée je crois que je n'ai jamais eu la boule aussi grosse sur l'armée, car c'est la deuxième fois qu'ils me roulent avec une perm ces salauds-là, il faut pas qu'ils me fassent défiler le 11 novembre avec ça, car je crois que mon flingue va plutôt se balader dans tous les côtés, je commence à en avoir assez de toutes leurs conneries, ça devient le vrai bordel […] c'est bien pour nous faire chier, il faut qu'ils trouvent toujours quelque chose, les bougnoules, les grèves, et vous voyez ça tombe justement pour le 11 novembre, un fait vraiment curieux hein ! ». Dis-donc, il est énervé ! Le contexte, c'est dans la lettre suivante « j'avais fait les plis, astiqué chaussures et boutons et préparé ma valise, rendez-vous compte du coup de foudre ! Et aussi sec je t'empoigne le stylo à bille et crac je vous ai mis au courant de la situation ». Tout en relativisant « remarquez que j'aurais tort de me plaindre car j'en ai déjà pas mal eu de ses sacrées perms, et franchement j'en connais pas mal qui voudraient bien ma place ». Comment la famille a-t-elle pris sa lettre de complainte ? Pas toujours bien à priori « j'ai bien reçu le colis et […] avec l'engueulade à grand-père […] une lettre de Saint-Omer (consolante), une de Monique (également engueulade!) »

 

Le 8 décembre, alors que papy se retrouve à nouveau en manœuvre, un PS : « il y a 14 mois que j'ai quitté Houlle, avec leurs politiques d'économie les grands chefs du gouvernement vont peut-être nous donner la quille à 18 ou 20 mois ?? ». Noël se passe en famille, je n'ai plus d'info du 19 décembre au 5 janvier. Dommage, car beaucoup a dû être dit à ce moment là. A moins que papy n'ait préféré tout annoncer à l'oral. Car la lettre suivante est essentielle : « demain je rends mon paquetage à Châlons, le séjour au camp est terminé, nous partons pour Marseille mardi soir à 6h avec le rapide Lille-Dijon, un wagon spécial en queue, et de là, Lyon, et le camp St Marthe près de Marseille où nous serons logés quelques heures avant d'embarquer, j'embarque le 9 vers midi sur le« raffiot » « la ville de Tunis » et destination Casa Tanger ».

 

L'info est confirmée, « d'après nos guides nous resterons à Casa même, j'espère me retrouver aux transmissions avec un boulot peinard pour les quelques mois qui me restent à faire. […] Canonnier Guilbert Alexandre 1/39e RA, Casablanca, Maroc ».

 

Là-bas, ça sera une autre histoire, avec la guerre d'Algérie...

[A suivre]

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