8 septembre 2019 7 08 /09 /septembre /2019 20:02

Demain je dois quitter ma maison. Lui dire adieu. Je ne réalise pas. C'est chez moi, depuis ma naissance ou presque. Mes parents déménagent au cours de l'automne, et je pars sur un autre continent. J'ai trié mes affaires, fait des cartons. Qu'est-ce que je garde de 30 ans de vie ? Qu'est-ce que j'envoie à Emmaüs ? On accumule forcément quand on a une maison, c'est un luxe que le possédant d'appartement connait moins. Moi, quand je devais ranger ma chambre, je déplaçais mes affaires en haut, dans la salle de jeu. Une salle de jeu exceptionnelle, immense, où trône aujourd'hui un baby-foot qu'on a usé avec mon père, Alexandre et Romain. Le parquet a remplacé la vieille moquette bleue il y a plusieurs années, emportant ainsi le souvenir visuel des milliers de piétinements ressentis par les invités dans la salle à manger en bas pendant que nous gambadions en jouant aux gendarmes et aux voleurs et à cache-cache. Le tipi a été déserté depuis longtemps, et les jeux bien rangés dans leur boite (à une époque, après les gros repas de famille, on passait le lendemain à tout ranger, sacré souk !). En haut, il y a aussi un banc de musculation que j'ai voulu utiliser épisodiquement avec une motivation alternative, et une table de ping-pong made in papa, avec des grosses planches, nous faisait rire gamins. D'en haut j'aime la vue sur mon jardin, je peux voir celui de Gisèle à droite et celui des Helleboid à gauche. Devant, c'est chez Clément, puis le garage et ses vieilles voitures toutes cassées tandis que les Wavrant sont déjà un peu plus loin, et je les jalouse d'avoir un aussi grand trampoline.

Allez, je descends l'escalier, dans un salon qui a bien changé. Les vieux divans où on pouvait faire des cabanes et des batailles de pieds ne sont plus là, la télé a bougé deux fois, et c'était pas la même. L'horloge. Le tic tac. Le temps qui passe. Une maison, ça se construit, ça vit, ça bouge, ça se transforme. Et à la fin ça meurt. Revente qu'on appelle ça. Je m'imagine déjà passer devant dans quelques mois, alors qu'un autre gamin sera dans ma chambre. Salaud ! Rends la moi ! Puisque je te dis que c'est chez moi !

 

Chez moi. Ma maison familiale est peut-être encore plus importante pour moi que pour vous, qui lisez ces lignes. Car je n'ai pas d'autres chez moi. Je n'ai pas construit ma maison, je n'ai pas acheté un appartement, je ne suis même pas locataire ! Un SDF un peu particulier, je voyage, à gauche, à droite, mais je savais qu'à mon retour je retrouverais mon chez moi, ma maison, mon village, mes ami-e-s. Mes parents diront "le sud ça sera chez toi aussi, tu peux y mettre tes cartons". Oui, un peu. Mais pas tout à fait. Car chez moi j'éteins la lumière et je traverse le couloir pour rejoindre ma chambre dans l'obscurité la plus totale, je dis quelle heure il est en ouvrant les yeux en regardant par la fenêtre, et je trouve directement la vaisselle et la nourriture dans les placards. Chez moi je regarde l'herbe et je vois la balançoire qui font les poteaux du but, les fleurs qui seront bientôt détruites par le ballon, et Pépette et Lucky qui se baladent. Ma mère a les arrosoirs en main, mon père est dans le jardin ou coupe du bois. Je vais chercher le courrier en faisant signe aux voitures qui passent. Je vais dans le garage pour récupérer mon vélo et faire le tour du marais. Papy et mamy Didi arrivent à 12 heures pour le repas dans la 205 blanche, papy et mamy Jennifer à 13h30. Anthony est là, on va pouvoir jouer jusqu'à ce que la nuit tombe. 


Je sais, ce chez moi là n'existe plus, beaucoup sont déjà partis, trop tôt ou trop tard. Mais ce chez moi est incrusté en moi, je le revois quand je veux, au détour d'un coin de porte ou d'un coup dans le plafond de la cuisine. Ce chez moi, ce sont les bons et les mauvais moments, de ceux qui ont fait qui je suis aujourd'hui. Chez moi, c'est mes racines. Et on imagine mal couper un arbre pour le faire repousser ailleurs.

Alors demain, je serai déraciné, pour de bon. Je l'étais déjà en partie, comme tous ceux qui ont vécu un peu loin de chez eux. On a les ami-e-s d'enfance et les ami-e-s ailleurs, les souvenirs ici et là-bas, et plusieurs vies difficiles à relier. Frustrant c'est sûr, car la famille et les amis te manquent là-bas et là-bas te manque quand t'es ici. L'expatrié est un éternel insatisfait et je partais déjà avec une longueur d'avance sur cette thématique.

Reste une question : quand je rentre, où vais-je aller ? Le Nord, le Sud, ailleurs ? J'y ai déjà pas mal réfléchi et le Nord tient la corde. Où exactement ? Je l'ignore encore. Mais ça ne sera plus le 2 rue de Zutpré, Tilques. Allez, je dois dire au revoir à toutes les pièces de ma maison, comme quand on partait en vacances deux semaines. Cette fois, ce sera adieu. Les larmes aux yeux.

Déraciné
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