3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 18:30

Tout d’abord, petit rappel chronologique local : le 23 mai 1940 Saint-Omer tombe. La libération a lieu le 5 septembre 1944 dans cette même ville par la 1ère DB polonaise. Entre les deux, un peu plus de quatre années où le Nord Pas-de-Calais est occupé. Un bouleversement dont Tilques est témoin.

Je commence ma découverte de ce conflit dans le village avec le monument aux morts.

Tilques et la seconde guerre mondiale : tués, prisonniers, et le bombardement de Saint-Omer (1943)

Ainsi nous avons 10 personnes du côté militaire, avec des circonstances très variées (une vraie différence par rapport à la 1ère guerre mondiale) :

- Louis Bertin (235e RA), mort pour la France, décédé le 22 mai 1940 à Saint-Etienne du Mont (Pas-de-Calais). L'info arrive début 1943 à Tilques...

- Paul Devynck (161e RI), mort pour la France, trouvé décédé le 24 juin 1940 sur le territoire de Saint Nicolas du Fort (Meurthe et Moselle). L'info arrive 2 ans plus tard à Tilques...

- Marcel Delmetz, décédé à Tilques le 29 mars 1942 des suites d'une maladie contractée à l'armée.

- Julien Dubout (227e RA), mort pour la France, décédé le 20 juin 1942 à Eschwege-Werra (Allemagne) → prisonnier décédé ?

- Alphonse Guilbert (61e RA), mort pour la France, décédé en captivité de guerre le 1 novembre 1942 à l'hôpital de Thorn (Allemagne)

- Marcel Stopin, mort à Tilques le 20 décembre 1943, 40 ans. Mort pour la France ? Pas d'info [j'ai l'évocation d'un Stopin dans un document sur la résistance, dont je perds la trace ensuite].

- Philippe Thomas, mort pour la France (avis du 9 juillet 1946) à Tilques le 21 décembre 1943. A son propos j’ai deux histoires, venant de deux sources différentes : la première, Philippe a 26 ans et demi et il est tué sur la route nationale par les Allemands. On aurait entendu un bruit de moteur et une rafale. Apparemment c'était quelqu'un d'engager dans la résistance. La seconde : il avait fait la guerre, et il était revenu blessé, il avait attrapé des coups de crosse par les Allemands. Et il est mort de ça chez Jean-Marie Thomas (la maison au coin nationale/rue de Zutpré)

- Lucien Leroy, mort pour la France, décédé le 5 septembre 1944 face au n°185 rue du Maréchal Pétain (rue de Dunkerque) à Saint-Omer. Résistant, combattant pour la libération de Saint-Omer (déjà évoqué dans l'article précédent).

- Raymond Beauchamp, mort à Tilques le 30 août 1946, 42 ans, mort pour la France. A été déporté (interné à Malines, revenu de déportation avant les autres prisonniers). Des suites de blessures ?

- Fernand Mahieu, mort pour la France, décision du Ministère des Anciens Combattants le 28 mars 1963, résistant (déjà évoqué dans l'article précédent).

Alphonse Guilbert, Marcel Delmetz, Marcel Stopin et Louis Bertin
Alphonse Guilbert, Marcel Delmetz, Marcel Stopin et Louis Bertin
Alphonse Guilbert, Marcel Delmetz, Marcel Stopin et Louis Bertin
Alphonse Guilbert, Marcel Delmetz, Marcel Stopin et Louis Bertin

Alphonse Guilbert, Marcel Delmetz, Marcel Stopin et Louis Bertin

Il y a également la présence de cinq civils :

- Marie Gouillard, morte pour la France (avis du Secrétariat Général aux Anciens Combattants du 9 novembre 1943), décédée le 13 janvier 1943 à Hellemmes des suites d'un bombardement.

- Alfred Brioul, mort pour la France (décision du 12 juin 1961 (!) du ministre des Anciens Combattants), décédé le 24 juin 1944 à Saint-Momelin au bois du Ham, blessé mortellement par éclat de bombe. Allait ramasser du bois.

- Georges Pourchaux, résistant, décédé le 9 septembre 1944 à Diez-sur-Lahn (déjà évoqué dans l'article précédent... mais pourquoi est-il dans les civils alors que Fernand Mahieu est dans les militaires ? Parfois les monuments aux morts ne sont pas logiques)

Pour les deux derniers (Roger Leblond et Madame Legrand-Lengaine), j'y reviens plus bas.

Une photo de George Pourchaux que j'ai récupérée ce week-end

Une photo de George Pourchaux que j'ai récupérée ce week-end

Les prisonniers de guerre

Après la défaite (ah, on dit branlée à ce niveau-là), ils sont nombreux les soldats français à se retrouver prisonniers de guerre. Rien qu'à Tilques 58 sont recensés à l'été 1941 ! (pour une population de 813 habitants selon un document officiel pour l'armée allemande)). Quelques-uns sont en fait dans des centres de démobilisation (notamment à Amiens) et reviennent au cours de l'été (Edmont Chaput, Edmond Leulliette, Raymond Beauchamp, Roger Wavrant...). Le 18 octobre 1942, les chiffres donnés par le maire sont les suivants :

- nombre de prisonniers de guerre en Allemagne : 48

- nombre de rapatriés : 9

- nombre de décédés : 1[1]

Le 7 février 1944, ils sont encore 41 (plus les deux résistants, pas sur la liste...).

Mairie de Tilques, Archives, série H 23, Prisonniers de guerre.
Mairie de Tilques, Archives, série H 23, Prisonniers de guerre.

Mairie de Tilques, Archives, série H 23, Prisonniers de guerre.

Beaucoup de courriers sont envoyés à la mairie de Tilques (le dossier d'archive comporte 126 pièces, c'est le record), notamment concernant l'aide aux prisonniers. Ainsi la « maison du prisonnier » réalise des collectes pour des sous-vêtements, des effets chauds (chemises, caleçons, flanelles, tricots, chaussettes, pull-over, cache-nez, gants) tandis que d'autres documents ont trait aux colis que l'on peut leur envoyer (5 kilos tous les deux mois pour les stalags et oflags, 1 kilo tous les mois). Ce sont neuf prisonniers qui ont été rapatriés qui doivent se charger de la collecte (!), ils reçoivent d'ailleurs trois lettres (notamment une du préfet !) pour leur rappeler !

Dans une lettre, j'apprends « qu'une petite fête organisée en la Commune pour le bénéfice des prisonniers [a rapporté] 2000 francs », destinés aux familles des prisonniers. Le gouvernement demande aussi « d'organiser dans chaque commune un Noël du Maréchal [avec] une semaine de quêtes » ! L'argent devra aller aux prisonniers et à leur famille (sur la base du 50/50). Une autre façon de récolter de l’argent : l’organisation d’un match de football ! Ainsi, la J.S.T. affronte Ruminghem et Moulle-Houlle le 26 avril 1942, avec deux victoires à la clef : « après une partie disputée avec le fair-play inhérent à ces rencontres, sans pour cela en exclure l’ardeur y déployée, les carottiers qui affirmèrent plus de cohésion dans l’ensemble et de technique par leurs avants, l’emportèrent par quelques buts ».[2]

La J.S.T. en 1942 En haut : Roger Grébert (dirigeant), André Hermel, René Devos, Alfred Foulon, Emile Taine, Gaston Bonnet, Charles Roussel. En bas : Eugène Butin, Jean Evrard, Paul Macrel, Robert Demaretz, Gaston Auxenfants (capitaine).

La J.S.T. en 1942 En haut : Roger Grébert (dirigeant), André Hermel, René Devos, Alfred Foulon, Emile Taine, Gaston Bonnet, Charles Roussel. En bas : Eugène Butin, Jean Evrard, Paul Macrel, Robert Demaretz, Gaston Auxenfants (capitaine).

Une liste des familles de prisonniers de guerre et de tués susceptibles de bénéficier d'une indemnité spéciale sur le fonds de solidarité est faite, avec cinq mères sans ressources signalées dans le village (de 1 à 3 enfants). Je revois une liste du même acabit présentée en septembre 1943, où seulement 3 femmes sur les 5 reçoivent des indemnités (les deux autres voient leur demande refusée).
La thématique de la correspondance est aussi évoquée, avec des cartes données aux enfants, à la famille ou encore aux parrains et marraines de guerre (la carte est « vendue dix francs (!) au profit de la famille du prisonnier »).

 

Le 24 mai 1943 une demande très particulière est faite par le maire dans une lettre que je vous retranscris intégralement :

 

« Objet : demande de libération d'un prisonnier de guerre.

 

Monsieur le Sous-Préfet,

A la demande de Madame Veuve Leblond-Lurette, Marie, cultivatrice à Tilques, j'ai l'honneur de vous exposer que :

Madame Vve Leblond sus-nommée exploite à Tilques, une ferme d'environ 15 hectares, où travaillaient ses deux fils jumeaux Paul & Roger.

Qu'à la suite du bombardement aérien dont fut victime la ville de Saint-Omer, le 13 mai courant, son fils Roger âgé de 23 ans a été tué.

Que sa présence était indispensable à la bonne marche de sa ferme, et que pour le remplacer elle vous prie respectueusement, Monsieur le Sous-Préfet, de vouloir bien intervenir auprès de la Kreiskommandatur de Saint-Omer aux fins de la libération de son ancien ouvrier agricole, âgé de 42 ans, père de famille, actuellement prisonnier en Allemagne sous l'adresse suivante :

Vor – und Zuname : BEAUCHAMP Jules

Gefangenenummer : 29 385

Lager-Bezeichnung : M Stammlager I B

Deutschland (Allemagne)

Profond respect »[3].

 

Le bombardement aérien dont fait état cette lettre est très important pour Saint-Omer, et pour cause : il a fait 115 morts civils et 300 blessés[4]. C’est la 8ème Air Force Américaine qui a la charge de bombarder l’aérodrome des Bruyères. C’est leur première sortie, peu après leur arrivée en Angleterre. Peu habitués aux conditions climatiques de la zone, ils effectuent un lâcher de 489 bombes, en ne prenant pas assez en compte le vent…. les bombes tombent deux kilomètres plus loin, au sud de la ville, notamment la rue d'Arras (223 maisons entièrement détruites, 471 touchées).

Carte des impacts de bombes lors du bombardement de Saint-Omer le 13 mai 1943, (plus de 15% des maisons de la ville sont touchées). Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 668, Bombardements.

Carte des impacts de bombes lors du bombardement de Saint-Omer le 13 mai 1943, (plus de 15% des maisons de la ville sont touchées). Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 668, Bombardements.

Face au n°41, il emporte, en plus de Roger Leblond, Madeleine Lengaigne mariée à Jacques Legrand (domicilié à Tilques ? elle a aussi une adresse rue Carnot). Les deux sont officiellement « morts pour la France » suivant un avis de la mairie de Saint-Omer du 26 décembre 1944. Le traumatisme est grand, une messe est célébrée à Paris, un film de propagande rend compte de cette horreur, et 3195 francs sont récoltés jusqu'au 10 juin par le secours national à Tilques, « somme destinée essentiellement aux sinistrés de Saint-Omer ». Des aides en nature sont envoyées, ainsi « un panier haricots, 40 kilos de pommes de terre, 4 morceaux de lard, 7 œufs ». [Saint-Omer a été touché par plusieurs bombardements, ça reste celui qui fait le plus de victimes]

Rue Allent, Archive départementale du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 623, Epuration.

Rue Allent, Archive départementale du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 623, Epuration.

Rue de Valbelle (au fond la rue Carnot), Archive départementale du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 623, Epuration.

Rue de Valbelle (au fond la rue Carnot), Archive départementale du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 623, Epuration.

Maison Matton, Rue Courteville, Bibliothèque de Saint-Omer, 3Z 51

Maison Matton, Rue Courteville, Bibliothèque de Saint-Omer, 3Z 51

Angle du boulevard Clémenceau et de la rue du Griffon, Bibliothèque de Saint-Omer, 3Z 43/7

Angle du boulevard Clémenceau et de la rue du Griffon, Bibliothèque de Saint-Omer, 3Z 43/7

Bon la lettre n'a pas dû avoir beaucoup d'effets, car Jules Beauchamp est encore prisonnier sur la liste de février 1944...

 

Une situation plus personnelle touche André Moclyn, prisonnier, qui habitait au Rossignol. Sa femme décède pendant sa captivité. Son exploitation est vendue. La maison du prisonnier de Bailleul interpelle le maire : « vous serait-il possible de me faire savoir quelle est la personne qui a recueilli la succession de Mme Moclyn après son décès. D'autre part, on me signale que la petite Jacqueline Moclyn se trouve en ce moment presque sans effets alors que les siens seraient sous scellés à Tilques en attendant le retour de son papa ». On propose alors que la tante de Jacqueline puisse récupérer les effets...[6]

 

Leur retour au village ne donne pas lieu à des documents (je ne vois rien dans les archives en tout cas).

 [à suivre]


[1] Mairie de Tilques, Archives, série H 23, Prisonniers de guerre.

[2] Bulletin Audmarois, 1er mai 1942, Archives Départementales du Pas-de-Calais, Arras, PE 81/1.

[3]    Mairie de Tilques, Archives, série H 23, Prisonniers de guerre.

[4]    Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 668, Bombardements.

[5]    Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 668, Bombardements.

[6]    Mairie de Tilques, Archives, série H 23, Prisonniers de guerre.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Plus De Blogs