30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 12:57

Les faits divers ce n’est pas trop ma came, clairement. Mais leur analyse dans la presse révèle un peu de l’époque. Pour mon histoire tilquoise je bénéficie d’une pépite : le journal Le Mémorial Artésien, dont le tirage est disponible de 1830 à 1914. Plutôt d’ascendance républicaine pour la période 1870-1914, il m’a permis d’apprendre beaucoup de choses sur mon village. Et notamment de son histoire judiciaire. Clairement, ça part dans tous les sens ! Ainsi, le 24 mai 1886, madame B., ménagère, est prise en flagrant délit de vente de pièces de beurre auxquelles il manquait quelques grammes… procès-verbal ! Complètement différente est l’audience du 9 mars 1887, où Louis Régnier est condamné à 16 jours de prison pour avoir donné plusieurs coups de pied dans le ventre de monsieur Flamend au sein de l’usine Legrand. Il avait auparavant voulu l’attaquer avec… une fourche[1].

J’ai surtout les informations de 1889 à 1914. 26 ans, où les habitants de Tilques sont appelés à la barre ou sanctionnés de contraventions. Le journal les énumère, peu importe la gravité. Au total, 86 affaires ! Oui, les Tilquois sont condamnés plus de 3 fois par an en moyenne !

Petit récapitulatif par catégorie :

 

Contraventions

Délits

 

Chien

Véhicule

Pêche

Estaminet

Vol

Insulte

Violence

Crime

Autre

Total

6

15

9

9

9

7

14

2

15

86

 

Là, vous vous demandez sans doute : « qu’est-ce que c’est que cette catégorie de chiens ?! » Allez je vous réponds directement ! Car ça prêterait à sourire aujourd’hui si ces affaires étaient notées dans la presse : ce sont les chiens sans collier ! 5 fois des ménagères Tilquoises prennent des contraventions (19 mars 1899, 15 avril 1899, 10 novembre 1899, 23 janvier 1900, 24 juin 1901). Là où ça devient cocasse, c’est la situation des époux Lefebvre-Limousin qui reçoivent une contravention le 18 janvier 1910 pour s’être fait traîner dans une voiture attelée de chiens ! La pratique était officiellement interdite, mais elle subsistait beaucoup dans le Nord. J’ai même dans mes archives une carte postale de Lille qui évoque ce sujet.

Tilques, un village de criminels !

En parlant de véhicules, je compte 15 contraventions sur cette thématique. Beaucoup ? Imaginez un peu aujourd’hui si la presse relatait tous les P.V. ! A l’époque ce sont essentiellement pour des défauts d’éclairage sur des véhicules (bien souvent des bicyclettes) : 19 octobre 1898, 29 novembre 1899, 28 janvier 1900, 14 décembre 1900, 27 février 1901, 3 novembre 1905, 9 août 1912, 30 mars 1914. Je pense que c’est la même chose pour la période précédente, même si le nom est presque romantique « contravention à la police du roulage » (27 septembre 1895,10 décembre 1895). Certains cumulent : le 2 juin 1899 contravention de roulage pour abandon de voiture et défaut de plaque. D’autres se retrouvent même au tribunal, ainsi le 16 octobre 1912, Charles Planquette, 55 ans, cultivateur, est condamné à 25 francs et 5 francs d’amende pour refus de s’arrêter et défaut d’éclairage[2]. Sur la même thématique toujours, le 12 mai 1899, contravention pour défaut de plaque à son véhicule ; pour abandon de véhicule le 1 avril 1898 et le 5 août 1899.

 

Autre chose, le marais de Tilques est, encore aujourd’hui, le paradis des pêcheurs (des pech’eux ! [prononcé Pékeu pour les non-Ch’tis]). Et certains avaient parfois des pratiques illicites. Ainsi P.V. pour délit de pêche le 23 avril 1901, pour pêche à l’aide d’un engin prohibé le 21 octobre 1895. La plupart se retrouvent même au tribunal correctionnel ! Pour délit de pêche : Denis Grenier, cultivateur de 53 ans, condamné à 5 francs d’amende, Augustin Planquette, pêcheur de 32 ans, condamné à 16 francs d’amende, Georges Mièze, cultivateur de 16 ans, 5 francs d’amende, René Planquette (sacrée famille !) domestique de 26 ans, 10 francs d’amende. Léon Becques, 26 ans, reçoit 10 francs d’amende pour pêche à l’aide d’engins prohibés quand Maria Mahieu, elle, écope d’un franc d’amende pour pêche à la houppe la nuit[3]. Mais notre champion est Monsieur D. qui pêchait avec un filet de 43 mètres de longueur (!!!) et qui avait déjà capturé un certain nombre de percots et de roches. P.V. est dressé le 14 mars 1896.

 

Ce qui revient également souvent sont les contraventions pour fermeture tardive des cabarets (c’est-à-dire des bars !) : 31 mai 1898, 11 août 1898 (n’a également pas pu présenter aux gendarmes le registre où sont inscrits les noms des logeurs), 31 mars 1899, 2 juin 1899, 30 mai 1901, 30 novembre 1905, 20 décembre 1905, 3 juin 1912. Une cabaretière est également sanctionnée le 6 juillet 1898 pour avoir servi à boire à un individu déjà en état d’ivresse !

 

Avec ces quatre types de contraventions (chiens, véhicules, pêche et estaminets), nous en sommes déjà à 39 affaires de traitées sur les 86. Autant qu’on ne pourrait plus lire aujourd’hui dans la presse. Par contre, pour la suite…

 

Les voleurs

Neuf situations jugées par le tribunal correctionnel de Saint-Omer, avec d’abord Céline S., ménagère de 70 ans, condamnée à 3 ans de prison en application de la loi Béranger, pour détournement d’objets saisis[4]. Oui, ça ne rigole pas, qu’importe le sexe ou l’âge ! Augustine D., ménagère de 40 ans, condamnée à 15 jours de prison le 4 juin 1890 ; Joseph Courbot, journalier, condamné à 25 francs d’amende pour complicité de vol de récoltes le 6 novembre 1891 ; Eugène Caffray, journalier de 38 ans, 9 jours de prison le 28 février 1895 ; Denis Corvais, manouvrier de 40 ans, condamné le 24 novembre 1897 à 4 mois de prison.

Puis viennent les récidivistes : Denis Gervais journalier de 46 ans, condamné le 11 novembre 1903 à 15 jours de prison, et à nouveau le 4 janvier 1905 à 6 jours de plus ; Charles Scotté, ouvrier-vidangeur de 20 ans, condamné le 2 mars 1911 à 4 mois de prison (vol de vêtements) puis le 12 août 1911 à 3 mois de prison (vol dans un estaminet).

 

Les insultants

Apparemment les Tilquois n’ont pas toujours leur langue dans leur poche, surtout contre les autorités. Félicie Carpentier, femme Chaput, ménagère de 53 ans, condamnée à 16 francs d’amende pour outrage à agent. P.V. contre un journalier qui insulte M. Fribourg, directeur de distillerie. Célina Roere, contravention pour avoir insulté le maire ! Hyacinthe Chaput, manouvrier de 30 ans, 6 jours de prison et 5 francs d’amende pour outrage à agent. E.L. cultivateur de 32 ans, 15 francs d’amendes pour « outrages à des employés des contributions indirectes » (c’est-à-dire le percepteur !)[5]. Pour les deux derniers, ça va plus loin : Léon Canieux, cultivateur de 61 ans, condamné à 50 francs d’amende pour menaces de mort sous condition le 27 décembre 1911 ; quand à F. et N., ils prennent une contravention pour ivresse, bris d’objets de cabarets et insultes au garde (19 août 1913).

 

Les violences

S’ils n’ont pas la langue dans leur poche, les Tilquois ont aussi le sang chaud. Nous n’avons que très rarement les raisons d’une bagarre, quoique les lieux soient souvent les mêmes : les cabarets ! La plus belle histoire est sans aucun doute la première : le 5 avril 1896, « un procès-verbal a été dressé par la police au sujet d’une rixe qui s’est produite entre deux campagnardes de Tilques dans un estaminet du Marché aux poissons. Le motif de cette rixe est, parait-il, la jalousie. Une de ces dames aurait été abandonnée par son amoureux qui accorderait ses faveurs à l’autre. Ce duel, qui avait lieu à coups de parapluie, avait amassé devant l’estaminet un rassemblement assez conséquent »[6]. Pour le reste, les explications sont souvent absentes, seules sont rapportées les amendes, toujours pour coups, d’une valeur de 16 francs : à Léon V, 43 ans, journalier ; pour Félix D., 27 ans, bourrelier (à la suite d’une bagarre ayant pour trait le général Boulanger) ; à Marcellin P., 62 ans, cabaretier ; pour Eugène Vanhove, 21 ans, marchand de chiffons[7]. Les peines évoluent ensuite, selon la gravité des gestes : H. G. cultivatrice, et J. V., cultivateur, 5 francs d’amende chacun (avec application de la loi Bérenger) ; Hyacinthe Chaput, 27 ans, journalier, 6 jours de prison et deux amendes de 5 francs pour coups et blessures, ivresse. En parlant de Chaput, une bagarre entre les frères Désiré et Henri, journalier, où Désiré utilise un piquet en bois pour frapper son frère, lui vaut 25 francs d’amende. Et dans la série j’utilise un objet contondant, Gaston Gastalle, cultivateur de 42 ans dans le marais, reçoit deux coups de couteau au visage et à la main ; son agresseur, P. C., cultivateur de 46 ans, est condamné à un mois de prison avec sursis et 100 francs d’amende ; H. S., briquetier, PV en raison d’un coup de bâton à Léon Cagneux, cultivateur (et un autre P.V. pour insultes envers la fille Cagneux). René Becque, batelier, condamné à 25 francs pour un coup de poing dans la figure de Marie Planquart, cabaretière à Houlle ; Victor Flan, journalier, 8 jours de prisons avec sursis et 30 francs d’amende.[8]

Alphonse Ducrocq, journalier, reste le grand perdant du jour, puisqu’il est condamné deux fois la même année pour coups et blessures volontaires, puis coups volontaires et bris de clôture : 2 fois 15 jours de prison[9].

 

Les crimes

Là, nous avons deux histoires plus graves.

Le 31 décembre 1911 René Vigniacourt est tué avec un fusil par son frère Elie à Longuenesse. Les deux sont nés à Tilques mais n’habitent plus dans la commune. Elie bénéficie finalement d’un non-lieu (un peu à la surprise générale, notamment de la presse !)[10].

La seconde affaire est traitée la cour d’assises du Pas-de-Calais, Henri Broussart, 21 ans, journalier, est accusé d’avoir tué Narcisse Renaux, 68 ans, journalier, dans la soirée du 16 octobre 1903. Les deux hommes sortaient ensemble du cabaret de la veuve Caillaux-Dufour. Le corps de Renaux est repêché dans un fossé le lendemain, sa paie a disparu. Les témoins s’accordent à dire que les deux hommes n’étaient pas ivres en sortant du cabaret, contrairement à la déposition de Broussart. « Broussart a la réputation d’être paresseux et ivrogne » dit le journal. Son discours est changeant. Il n’a rien fait, puis il regrette. Verdict négatif sur la question du meurtre, il prend néanmoins 6 ans de prison pour le vol[11]. (jugement assez bizarre ! cher payé pour un vol !).

 

Reste les histoires amusantes, les enfants, et les inclassables.

Histoire amusante

E. Anthine, vidangeur, prend une contravention le 3 février 1911 pour « travaillait encore à 8h40 du matin dans la rue Jacqueline Robins » à Saint-Omer. Oui, prendre une amende pour travailler !

Auguste Leclercq, haleur de bateau, prend une amende le 2 juillet 1910 pour avoir laissé ses chevaux sur une route fréquentée alors qu’ « il était assis (…) en train de boire une choppe dans un estaminet ».

 

Les enfants

Pour la fête nationale, le 14 juillet 1899, une contravention est dressée à deux jeunes pour… outrage public à la pudeur. Hum.

En parlant des jeunes, un écolier prend un P.V le 30 avril 1904 pour avoir cassé deux godets isolateurs fixés aux poteaux électriques quand Charles S. est de ceux qui, le 20 mai 1905, ont violé des sépultures à Serques.

 

Autres

Ce sont des inclassables, quand je n’ai pas d’explications précises, ainsi les P.V. pour « voies de fait » : Monsieur D. le 9 décembre 1898 sur les nommées Elise Courtin, sa sœur Clémence et Octavie Lefort, toutes trois ménagères ; des cabaretiers le 8 mars 1899 sur la nommée Joséphine Bugnon, ménagère ; une cabaretière sur la nommée Marie Baudry, femme Dercy, ménagère, le 26 juin 1899. Est-ce des insultes ? Des pressions ? Mystère.

Il y a aussi les uniques condamnations dans une thématique, dont je ne pouvais pas faire une catégorie : Alphonse Stopin, batelier, condamné à un mois de prison pour avoir tiré un coup de fusil pour faire peur aux employés des ponts et chaussées ; Henri Maerle, journalier, 500 francs d’amende pour colportage de tabac ; Marcelin Pouchain et Célina Roera Pouchain, 60 et 53 ans, cabaretiers, 16 francs d’amende chacun pour violation de domicile avec violences ; PV pour ivresse dressé à un journalier ; Alfred Vasseur, sans domicile fixe né à Tilques, envoyé en prison à la suite d’un abus de confiance.

J’ai aussi « l’arrestation d’un incendiaire » : Eugène Dusautoir, cultivateur, voit une de ses meules de foin partir en fumée du côté de la bourse trouée. Il soupçonne un de ses anciens employés qu’il avait renvoyé, employé qui l’a menacé. Or, Rodolphe Coulon a laissé une empreinte de pas à côté de la meule… « il s’était enivré ce jour-là »… il est écroué.[12]

 

Enfin, je rappelle que la justice peut toucher tout le monde. Ainsi, le 10 mars 1899, Adolphe Legrand, distillateur de 26 ans, fils de l’ancien maire, est présenté au tribunal correctionnel le 8 mars 1899 en raison du versement de « substances à détruire le poisson ». Pas d’information sur le jugement de cet écocide !

 

Bon, si je vous fais cette liste, ce n’est pas tant pour le plaisir du fait divers que pour permettre de relativiser le présent. Car, souvent, j’entends des anciens dire « on voyait pas tout ça, avant ». Quand ils parlent de tout ça, ils veulent dire les crimes, les agressions, les vols ou la violence, surreprésentés dans les médias. Et bien, preuve en est, ça a toujours existé.

D’ailleurs le taux d’homicides n’a jamais été aussi faible qu’à notre époque (c’est important de le rappeler).

 
Tilques, un village de criminels !

Et, honnêtement, beaucoup de ces affaires se déroulent autour des cabarets. Coïncidence ? Je ne crois pas ! D'ailleurs, je vous ai dit que Tilques est un village de soiffards ? (à suivre !)

 

[1] Le mémorial artésien, 12 mars 1887.

[2] Le mémorial artésien, 18 octobre 1912.

[3] Le mémorial artésien, 17 juin 1892, 29 juin 1894, 21 juin 1895, 14 août 1896, 13 juin 1913.

[4] Le mémorial artésien, 19 juin 1896.

[5] Le mémorial artésien, 10 avril 1891, 7 mai 1898, 10 novembre 1900, 18 décembre 1901, 5 août 1908.

[6] Le mémorial artésien, 6 avril 1896.

[7] Le mémorial artésien, respectivement 25 janvier 1889, 16 septembre 1889, 12 décembre 1890, 28 avril 1893.

[8] Le mémorial artésien, respectivement 8 novembre 1895, 29 juillet 1898, 23 septembre 1901, 14 août 1903, 11 juin 1905, 3 mars 1905, 5 décembre 1913.

[9] Le mémorial artésien, 7 avril 1911, 24 novembre 1911.

[10] Le mémorial artésien, 5 janvier 1912.

[11] Le mémorial artésien, 6 janvier 1904.

[12] Le mémorial artésien, respectivement 29 septembre 1890, 26 novembre 1897, 29 avril 1899, 25 juillet 1902, 8 mai 1911, 22 novembre 1905.

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