6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 17:49

Ah, les lieux de sociabilisation ! Je suis sûr qu’aujourd’hui certains paieraient assez cher pour retrouver leurs ami.e.s dans des cafés ou autres boîtes de nuit (peut-être pas 135€ non plus !). Dans ce nouvel épisode de l’histoire de Tilques, me voici à fréquenter les bars, appelés à l’époque estaminets et surtout cabarets, mais aussi les distilleries et les brasseries. Vous allez voir que le village est une plaque tournante pour l’alcool dans l’Audomarois.

 

Les distillateurs

 

Deux épopées, très différentes.

 

La première est celle de la famille Legrand. Ils vont fabriquer de l’alcool pendant plus d’un siècle : de 1831 avec Maximilien, jusqu’à la seconde guerre mondiale. Maximilien s’installe dans la commune peu après la défaite finale de Napoléon et le retour de la monarchie. Absent de Tilques en 1820, on l'y recense en 1831 : il est officiellement distillateur. Il décède 5 ans plus tard, marchand-fabricant de sucre, alors que ses deux enfants, Maximilien fils et Adolphe sont respectivement marchand en gros et distillateur. Ce mélange va perdurer pendant cent ans.

Il faut comprendre que la culture de la betterave sucrière n’en est qu’à ses débuts puisque la première extraction industrielle de sucre date de 1811, à une époque où la France napoléonienne est coupée de ses colonies par le blocus britannique. Faute de canne à sucre, la culture de la betterave est encouragée, et le Nord de la France sera l’un des cœurs de production du « sucre indigène » (en opposition au « sucre exotique »). La famille Legrand est pionnière dans son domaine.

Les deux fils prennent la relève jusqu’au décès précoce d’Adolphe (distillateur en 1836, décède en 1845). Maximilien fils fabrique alors du sucre et distille de l’alcool de 1836 à 1870 (on évoque du genièvre en 1846 !). La famille dispose aussi de nombreuses terres (elle vend pour 70 hectares de blé, avoine et escourgeon en 1871). Les usines grossissent, « deux établissements considérables » selon la presse en 1868, devenant rapidement le plus gros employeur du village. C’est le neveu de Maximilien, Adolphe (oui, le fils d’Adolphe, car ils ne se fatiguaient pas à trouver des prénoms !) qui poursuit l’œuvre de son oncle : la fabrique de sucre existe toujours de 1872 à 1887. Quant à la distillerie, elle devient le cœur de métier familial : je retrouve sa mention de 1872 à 1905, avec Adolphe fils et… petit-fils (trois générations avec le même prénom !). Nous bénéficions d’une description de l’usine à la suite d’un grand incendie en 1890 : « D’un côté est la fabrique de sucre qui, depuis un certain temps, ne fonctionne pas ; de l’autre la distillerie composée d’un immense bâtiment à trois étages, d’une longueur de 80 mètres sur 46 mètres de large. Ce bâtiment industriel, parfaitement outillé, renfermant tous les agencements que nécessite une distillerie importante, est isolé de tous les autres. (…) Dans la meunerie (…) se trouvaient entassés dans d’immenses greniers, plus de 600 000 kilos de grains de toutes sortes : maïs, blé, fèves, avoine, etc. »[1]. Les pertes sont estimées à 230 000 francs de l’époque [aux alentours d’un million d’euros aujourd’hui]. Cet incendie n’est pas le seul incident auquel est confrontée l’entreprise Legrand, puisque des accidents, parfois mortels, ont lieu à plusieurs reprises (ce qui nous rappellent les difficiles conditions des ouvriers à l’époque).

Après la première guerre mondiale les informations sont plus rares : Adolphe Legrand petit-fils habite à Saint-Omer en 1906 et est chef fabricant de lingerie. Il est à nouveau industriel à Tilques en 1921 et 1926, avec l’héritier Jacques. En 1936, Adolphe est simplement cultivateur (avec beaucoup d’employés néanmoins). La distillerie se serait arrêtée au début de la seconde guerre mondiale (conjugué au décès d’Adolphe petit-fils en 1941)[2].

 

Nous bénéficions de deux photographies de cette distillerie, avec des bâtiments aux fonctions complémentaires : la genièvrerie et la malterie.

La genièvrerie Legrand

La genièvrerie Legrand

La malterie Legrand.  Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 15.

La malterie Legrand. Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 15.

L’autre histoire concerne la famille la plus « historique » du village, puisqu’ils en ont même le nom (en plus d’en avoir donné le blason) : c’est Agénor Taffin de Tilques. C’est un exemple typique d’une aristocratie qui essaie de retrouver une place importante dans la société, devenue républicaine. Cela passe souvent par des mariages avec la bourgeoisie d’affaires ; c’est aussi le cas, comme ici, d’une prise de risque et d’investissement industriel. Il est officiellement distillateur entre 1895 et 1911. Auparavant je le retrouve propriétaire en 1881 puis rentier en 1886. Un investissement tardif devant le succès de l’usine Legrand ? Ce n’est pas impossible. Déjà, en 1891, un distillateur Alfred Vallez habite à côté d’Agénor (je présume que c’est son employé en chef). Son fils est également distillateur en 1906. Je pense qu’une sucrerie pouvait aussi coexister. Toujours est-il que l’histoire de cette distillerie est beaucoup plus brève, environ une quinzaine d’années. L’ensemble est-il stoppé à la suite de la première guerre mondiale ? Agénor est officiellement propriétaire en 1921 (et il n’habite plus à Tilques en 1926). A noter dans les documents ci-dessous la demande pour obtenir une dérogation à la loi de 1906 sur le repos hebdomadaire pendant la durée de la fabrication de l’alcool !

Agénor puis la distillerie Taffin (au fond, la cheminée derrière le château). Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 17.
Agénor puis la distillerie Taffin (au fond, la cheminée derrière le château). Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 17.
Agénor puis la distillerie Taffin (au fond, la cheminée derrière le château). Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 17.

Agénor puis la distillerie Taffin (au fond, la cheminée derrière le château). Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 17.

Les brasseurs

 

A l’heure où les micro-brasseries pullulent, revenons sur une époque où « ils faisaient tous de la bière »[3]. Tous ? Peut-être pas. Mais clairement plus qu’aujourd’hui : j’ai recensé cinq grandes brasseries.

 

 

La plus connue aujourd’hui est celle qui est restée le moins longtemps au village : en 1914, la brasserie St Arnould est la possession d’Alfred Henry, brasseur à Tilques[4]. Ses publicités sont très nombreuses dans Le mémorial artésien au début du XXème siècle. D’après les informations à ma disposition, Alfred Henry aurait repris la brasserie à Auguste Lambin, brasseur en 1886 et 1891 à la même adresse, au croisement de la rue de Zutpré et de la route nationale. Officiellement négociant en spiritueux en 1898, Alfred Henry devient brasseur puis marchand brasseur entre 1906 et 1911 quand son fils Guislain est brasseur.

C’est l’ancêtre de l’actuelle… brasserie de Saint-Omer ! Oui, la même qui fait la Goudale et Secret des Moines. Auparavant St Arnould est un cabaret sur la route nationale détenu par Cappe[5]. A priori les Henry déménagent après la première guerre mondiale (je trouve le père à St-Omer en 1921, son fils en 1920 et lui en 1946 sont ensuite en Algérie, à Oran !).

  Un village de soiffards : distilleries, brasseries et cabarets (1/2)

Les quatre autres brasseurs sont des Tilquois pur jus, avec des noms qui restent encore aujourd’hui largement associés au village : en septembre 1940 on retrouve des brasseries chez Annocque, Bédague, Dassonneville et Regnier[6].

 

La brasserie Bédague semble être fondée par Elie Bédague (1839-1901, marié à une Bayard) : il est recensé brasseur entre 1886 et 95. Son fils, Arthur, révolutionne un peu l’entreprise familiale : « il est l’un des premiers à mettre la bière en bouteille à la place des fûts »[7].  Il est recensé brasseur sans discontinuité de 1897 à 1936, avec son fils Maurice en 1931 et 1936. La bière était notamment amenée dans les estaminets que possédait la famille Bédague à ce moment-là, une petite dizaine, par exemple sur la place de Saint-Omer. Le décès d’Arthur en 1940 conjugué à la captivité de Maurice pendant la seconde guerre mondiale mettent un terme à l’aventure familiale. Maurice semble avoir essayé de continuer le brassage en rentrant d’Allemagne mais « c’était trop compliqué pour tout remettre en état ».

A noter que ce n’est pas l’actuelle maison Bédague, mais celle juste à côté.

Chose intéressante, la brasserie Bédague de Roquetoire vient de la même famille (ils brassent jusque dans les années 1960, puis deviennent négociants).

 

La brasserie Dassonneville est apparemment la plus ancienne : Ferdinand Dassonneville et son fils Louis sont déjà brasseurs rue de Zutpré en 1846 et 1851 ! On évoque la brasserie en 1862 puis Ferdinand se déclare à nouveau marchand-brasseur en 1870. Je ne vois plus cette mention de brasseur ensuite, il faut attendre Eugène en 1906 pour la retrouver. Celui-ci est le brasseur en chef jusque 1931, accompagné par son fils dès 1926, jusqu’en 1936. Là encore il semble que la seconde guerre mondiale ait stoppé net la production. Bernard Dassonneville aurait tenté de reprendre le flambeau, sans succès (à confirmer auprès de la famille Dassonneville). Certains dans le village ont encore des souvenirs de cette époque : « Dassonneville, il faisait de la bonne bière, on a encore livré de l'orge pour grand-père Marcel. Il aimait bien picoler ! »[8].

 

Une autre brasserie est celle de Benoit Regnier. Elle est située… dans l’actuelle maison Bédague ! A priori ce sont ses parents qui mettent en place la brasserie : Chérie Sailly est la brasseuse en 1906, c’est la seconde femme d’Eugène Regnier (décédé en 1905). Benoit est ensuite brasseur entre 1911 et 1936, celle-ci est reprise par sa femme Gabrielle Dubuis (1940).

 

Enfin la brasserie Désiré Annocque, à priori la plus petite et la moins historique des quatre : elle est évoquée entre 1921 et 1940. Elle serait située en face de l’actuelle boucherie (ferme Leullieux).

 

Comme nous pouvons le remarquer, la seconde guerre mondiale met fin à l’aventure de la bière dans le village.

La brasserie Bédague pendant la seconde guerre mondiale.  Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 10.

La brasserie Bédague pendant la seconde guerre mondiale. Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 10.

Plus anciennement, j’ai retrouvé la trace d’autres brasseurs : en 1881 veuve Augustine Mièze sur la nationale (n°15), Eugène Grébert sur la place (n°28), Eugène Caffray rue de Henneboque (n°23) (il est né à Tilques mais est considéré Anglais ! Son grand-père est un militaire né à Dublin), Aimé Devalkenaère (né à Steenbecque) chemin de Zutpré (n°3) ou Angeline Dassonneville, évoquée comme ancienne marchande-brasseuse en 1882.

Et à qui vendaient-ils leur bière ? Aux estaminets de la commune !

 

Les cabarets (à suivre !)

 


[1] Le mémorial artésien, 25 avril 1890.

[2] Interview Max Legrand, 5 avril 2020.

[3] Interview Daniel Bouton, 28 février 2020.

[4] Le mémorial artésien, 3 juin 1914.

[5] Le mémorial artésien, 26 mars 1879.

[6] Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 670, Correspondance 39-45.

[7] Interview Patrick Bédague, 2 avril 2020.

[8] Interview Daniel Bouton, 28 février 2020.

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