25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 09:07

Un autre dossier concerne la « défense passive ». Pas de résistance là, puisque ce sont des courriers envoyés par le chef de la Kreiskommandantur militaire de Saint-Omer : « Des attaques aériennes dans l'Ouest de la France ont eu parfois comme résultat l'anéantissement de quartiers entiers parce que la population civile, au lieu de s'employer à combattre les bombes incendiaires, quittait les lieux sinistrés sans se préoccuper des mesures de défense passive. »[1] Il est marrant le chef de la Kreiskommandantur ! Il rappelle notamment qu'en cas de bombardement il ne faut pas fuir ! Plus facile à dire qu'à faire à mon avis ! Un autre texte explique « les bombes incendiaires ne sont pas dangereuses pour autant qu'on les neutralise rapidement et efficacement » ...

Tilques occupé : la défense anti-aérienne

Ce sont les pompiers de Tilques qui se retrouvent en première ligne de cette défense passive, qui consiste essentiellement à lutter contre les incendies et à l'évacuation des blessés, une cinquantaine de pompiers en tout, avec quelqu'un de désigné « pour sonner le tocsin », ou encore des infirmières et des brancardiers. Il n'existe qu'un seul véhicule dans la commune, un camion, il est donc réquisitionné en cas d'intervention. Un ordre de réquisition est aussi envoyé le 27 janvier 1944 à Joseph Caffray « tueur de porcs […] qu'en cas de bombardement ayant occasionné la mort de bestiaux, il est requis pour avoir à saigner et vider les dits animaux » ! Hummm

En plus du bombardement de Saint-Omer de mai 1943 où deux Tilquois perdent la vie, le village est concerné par le bombardement du 27 août 1943 qui cible (plutôt bien cette fois) le blockhaus d'Eperlecques. Ainsi, dans un rapport du sous-préfet adressé à son supérieur, j'apprends qu'un avion a été abattu à Tilques[2]. Où ? J’ai le récit de la chute d’un avion allié dans le village (pas sûr à 100% que ce soit celui-là, il y en a peut-être d’autres). « L’avion était touché et j'ai vu un type qui a sauté en parachute, le parachute ne s’est pas ouvert du côté de l'épinette. J'ai été voir tout de suite, j'étais jeune, il avait tous les os cassés. L'avion s'est écrasé du côté de la terre Bédague au niveau de la nationale, on le voyait plus tellement il était encastré dans la terre. »[3] Par qui cet avion a-t-il été abattu ? Par les Allemands, oui, je sais. Mais est-ce que ce sont ceux positionnés à Tilques ? Car, sur le toit de l’église du village « ils avaient mis une mitrailleuse de la DCA [défense contre l’aviation], elle était amarrée »[4]. Et elle avait donc pour objectif d’abattre les avions !

Ce n’est pas la seule défense anti-aérienne, il y a aussi les pieux Rommel (aussi appelés asperges de Rommel !) : ce sont des piquets anti-planeurs dans les champs. « Il y’en avait tous les 20 mètres, c’était des piquets de 4-5 mètres de haut, et ils étaient reliés par des fils barbelés, une sorte de grande toile d’araignée, pour empêcher les avions et les parachutistes d’atterrir.  Les agriculteurs cultivaient entre les piquets. Ils allaient couper ça dans le bois d’Eperlecques »[5]. Tous mes interlocuteurs vivants à Tilques à l’époque m’en ont parlé, il semble que ça marquait dans le paysage.

Les pieux Rommel, Schneiders T., Frankreich, "Spargelfelder", juin 1944, Archives fédérales allemandes, Bild 101I-582-2122-31

Les pieux Rommel, Schneiders T., Frankreich, "Spargelfelder", juin 1944, Archives fédérales allemandes, Bild 101I-582-2122-31

Quelques mois plus tard, le 22 mars, alors que les bombardements se sont intensifiés, le maire écrit pour aviser le Kreiskommandant que « trois bombes non éclatées sont tombés dans les champs sur le territoire de la Commune. Point de chute entre Tilques et Cormettes ». Dans l'ensemble ce sont 25 bombes qui sont tombés dans les délimitations du village[6], dans des champs, en direction de Zudausques [c'est Cormette qui est visé : le village est bombardé à 9 reprises en l'espace de 6 mois, alors qu'une base de lancement de V1 était mise en place sur la commune]. Ce n'est pas la première fois car le 12 janvier 1943 le maire avait déjà écrit à ce propos, pour la même zone (« deux bombes d'avions ont été trouvées […] par des cultivateurs travaillant aux champs »[7]).Tilques reste néanmoins épargné (au contraire de certains de ces voisins le village ne possède pas d'objectif militaire).

Ce qui marque les habitants ce sont aussi les V1 et les V2 « j’en ai vu 2-3, derrière la maison. C’était un autre son que les bombes ou les avions » ; « surtout au soir j'men souviens, c'était comme une fusée, ça passait pas haut, et un bruit que ça faisait, souvent ça passait du côté de Cormette, au loin là-bas, on entendait bien que c'était pas un avion, on avait toujours peur que ça se retourne » ; « J’me rappelle encore les V1, il y avait une flamme derrière, au départ ils devaient partir dans le sens de l'Angleterre et ça partait dans tous les sens »[8]. La Kreiskommandantur avertit d’ailleurs la population en août 1944 de ne pas toucher les pièces pouvant provenir des V1 et qui pourraient être trouvées, surtout en ce moment pendant la moisson[9]. Pour se protéger des bombardements, certains construisent des abris de fortune sur leur terrain, « enfin un abri.... s'il tombé quelque chose… c'était de la terre, un truc de fortune »[10].

 

A mesure que les troupes alliées avancent le préfet collaborationniste insiste sur la défense passive, ainsi, au cours de l'été 1944 il faut creuser des tranchées pare-éclats, des trous-abris etc. En octobre, alors que la région a été libérée, le nouveau préfet souhaite connaître le matériel allemand présent sur place « ce matériel est considéré comme butin de guerre ». Le 9 novembre une lettre est adressée à propos du « désobusage et enlèvement des engins non éclatés ou douteux ». 

 

A la fin de la guerre les choses évoluent et cette fois c’est un avion allemand qui est abattu : « un coup on a vu un avion allemand en flamme, touché, et il tournait au-dessus des maisons… on est descendu à la cave, puis on est remonté… il tournait encore ! On a redescendu, et il est tombé au bout de l’impasse des 20 mesures »[11]. D’autres souvenirs reviennent, comme « quand les Allemands se sauvaient, ils passaient ici, devant la maison, ils étaient nombreux avec les mitrailleuses, mais ils ne nous embêtaient pas » [12]. « Des Allemands ont logé à la maison au moment du débarquement et la libération, ils étaient pressés, ils logeaient n'importe où ! »[13]. Et, quelques semaines plus tard « on a vu passer des bœufs, des centaines, des centaines et des centaines qui allaient à Calais (qui venait d'Argentine), certainement plus de 1000, tout le long de la nationale ». Les Alliés sont arrivés, la guerre est terminée à Tilques.

 

[1] Mairie de Tilques, Archives, série H11, Défense passive.

[2] Archives du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 667, Bombardements.

[3] Interview Daniel Bouton, 20 février 2020.

[4] Interview Jacques Dercy, 24 janvier 2020.

[5] Interview Roger Thomas, 6 mars 2020.

[6] Archives du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 667, 4Z 668, Bombardements.

[7] Archives du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 668, Bombardements.

[8] Interviews Roger Thomas, 6 mars 2020 ; Daniel Bouton, 20 février 2020 ; Jacques Dercy, 24 janvier 2020.

[9] Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 667, Bombardements.

[10] Interview Marguerite Dercy, 24 janvier 2020.

[11] Interview Roger Thomas, 6 mars 2020.

[12] Interview Roger Thomas, 6 mars 2020.

[13] Interview Daniel Bouton, 20 février 2020.

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