19 mai 2020 2 19 /05 /mai /2020 07:38

A l'issue d'une guerre rondement menée (sic!), la France se retrouve occupée. On ne va pas se mentir : le NPDC est en première ligne. Et pour cause, les Anglais restent en guerre. De ce fait, Tilques devient, comme toutes les communes de l'Audomarois, un lieu de cantonnement pour les troupes allemandes... on ne sait jamais, un débarquement allié est si vite arrivé... (quoi ?! La NORMANDIE?!?)

 

C'est le sous-préfet de Saint-Omer qui écrit aux maires des communes, dont celui de Tilques (Auguste Lurette). On demande notamment d'indiquer « les possibilités d'occupation de chaque commune », c'est à dire les maisons disponibles, mais aussi la place pour les chevaux, ou encore les garages permettant de garer des véhicules. A Tilques, le chiffre de 520 personnes est indiqué « dont 60 dans l'école, 80 dans les estaminets (ohoh c'est pas dangereux ça !?) et 196 dans les maisons « cantonnements de fortune »[1]. Dès le 7 novembre 1940 des « troupes venues pour cantonner peu de temps dans la commune se sont emparées d'une quantité importante de paille de blé dans une ferme et ont réquisitionné plusieurs locaux sans ordre émanant d'une Kommandantur (…) les troupes cantonnées dans la commune se ravitaillent aussi en pain sans produire de tickets »[2]. Oui, Monsieur le maire est tatillon sur les règles (vous verrez !). Des travaux sont effectués au cours de l'hiver 1940-41 pour ces lieux (les Allemands râlent d'ailleurs car ça ne va pas assez vite à leur goût)[3].

En plus du cantonnement il y a les réquisitions officielles : « par ordre de la commandanture de Tilques la commune (…) doit fournir tout cela : 7 rouleaux (…) 4 kg peinture huile, 6 kg peinture sèche, 9 interrupteurs, 2 abat jour modernes, 55 vis à bois.... »[4] Une vraie liste de courses !

La Kreiskommandantur de Saint-Omer s'interroge aussi sur les distilleries de Tilques : quel stock, quelle est la production d'alcool par semaine, comment peut-on transporter l'alcool ? Sauf que la réponse n'a pas dû plaire aux autorités : la production est... au chômage ![5]

 

Il y a aussi des réquisitions non officielles... Le maire de Tilques écrit ainsi au Commandant de la Kreiskommandatur pour signaler que « dans la journée du mardi 12 janvier, vers 16 heures, un camion militaire allemand s'est arrêté à Tilques […] des soldats descendirent de ce véhicule […] et s'introduisirent dans les lieux après avoir brisé un carreau et ouvert une fenêtre, s'emparèrent de la cuisinière achetée par la commune pour les besoins militaires habitant ces lieux, prirent également 12 draps, 3 bassins et un fauteuil dessus cuir, sous réserve d'autres objets moins importants […] je vous serais, en conséquence, Monsieur le Commandant, respectueusement obligé de vouloir bien faire procéder à l'enquête nécessaire pour recouvrer lesdits objets mobiliers. »[6]

Il faut remarquer le ton du maire, respectueux mais ferme ! Il faut dire que le logement était utilisé par… des militaires allemands pour leur cantonnement ! (et c'était la responsabilité de la commune, donc du maire…)

 

Ce n'est pas parce que c'est la guerre que le droit n'existe plus ! Le 11 mai 1943 c'est directement au préfet à Arras que le maire de Tilques écrit, pour faire parvenir les factures de commerçants ayant été réquisitionnés (10 personnes en tout, de 123 francs à 8 907,50 francs pour Fardoux !). Des factures et bons de réquisitions de paille de couchage sont également envoyées (16 personnes) ou encore des factures pour transport de matériel (2 personnes)[7]. L'idée est d'être remboursé !

 

Dans le même genre, une demande particulière est faite par Rossey Declerck à monsieur le maire : « j'ai dû quitter ma demeure pour me rendre auprès de ma fille institutrice à Moulle et durant une absence prolongée causée par les bombardements j'ai dû constater la disparition des objets suivants : 1 paire de draps, 1 couverture, 3 torchons, 2 serviettes de toilette, 2 paires de bas, vaisselles, casseroles et moulin à café » ![8]  Un soldat en retraite ? Un autre habitant ? Le mystère reste entier !

 

Là où c'est plus compliqué, c'est pour les châteaux ! Car ils présentent un avantage certain : la place ! Le mobilier est très important, ainsi on retrouve l'inventaire du château Hocquet, avec 31 matelas pour... 32 lits ! Mais aussi 96 chaises, 4 bancs, et... 3 chaises longues [9]! Tu m'étonnes qu'ils préfèrent être là ! Les Allemands évitent de faire n'importe quoi avec les deux châteaux, ils réquisitionnent même une vidange des fosses des châteaux du Hocquet et des Ombrages en avril 1944 ! A cette date, je remarque aussi une réquisition de 4 cendriers, 24 verres à vin, 24 verres à bière et 24 verres à champagne ![10] On savait aussi s'amuser en ce temps-là !

Le 14 mai 1943 est envoyé en allemand et en français un petit télégramme d'un « capitaine Hauptmann » : « le château des Ombrages est remis à la disposition du propriétaire, Monsieur Fichaux, qui est sinistré à Saint-Omer. L'occupation éventuelle du château par l'armée sera fixée par la troupe elle-même. »[11] Là aussi le ton est ferme !

Le propriétaire, négociant en épicerie et vin à Saint-Omer, témoigne le 4 mars 1943 des dégâts faits dans sa demeure par les troupes allemandes : « un hangar planché a été complètement démoli pour être brûlé ainsi qu'une grande porte de garage et des portes de poulailler (…) et dans la propriété ils ont scié cinq arbres ». Le PS vaut le coup d'œil : « les soldats ont laissé un fusil, j'ai chargé mon jardinier de remettre cette arme à la mairie ». Résumons : le soldat allemand pratique l'écocide en étant en plus tête en l'air !

Pour le château d'Ecou c'est une lettre du maire qui raconte les faits à « Monsieur le Kreislommandant (…) il résulte que les portes et fenêtres sont démolies, de nombreux carreaux sont cassés. Les fils de l'électricité nouvellement installée sont arrachés. Le parquet de deux pièces du 1er étage a été détérioré et des planches enlevées ainsi que des portes. Le chauffage central est aussi abîmé. De renseignements pris il appert que ces faits ont été occasionnés par les soldats cantonnés au château De Coussemaecker à Salperwick ». Il a le droit de balancer les coupables, c'était un sport d'époque ! Sauf que « la Kreiskommandatur de Saint-Omer m'inform[e] que ces dégradations avaient été commises par des civils (sabotage civil) », lors d'une réponse début 1944. Le maire décide alors de visiter la propriété : « ce château est aujourd'hui dans un état de délabrement complet. Une bombe qui aurait explosé à l'intérieur n'aurait pas fait plus de dégâts. Une seconde enquête me fit connaître par des civils qui avaient eu en cantonnement des troupes courant janvier et février dernier, déclarant avoir vu ces soldats transportant du bois, portes, fenêtres, panneaux et planches de toutes sortes pour faire du feu ». Cette lettre du 6 mars est adressée au capitaine commandant la brigade de gendarmerie de Saint-Omer, lui demande une enquête.

Le résultat ? Une lettre en allemand datée du 14 mars « la communication concernant les dommages au château d'Ecou n'a pu obtenir par nous aucun résultat, car l'unité qui occupait alors le château a trouvé les choses dans l'état (…) la population civile a pu se livrer à toutes sortes de déprédations et de sabotage, desquels l'armée allemande ne peut en aucun cas être responsable. Nous remettons la chose à vous, pour que vous cherchiez les auteurs parmi la population civile ». Signé « Der Kreiskommandant »[12]. Autant dire que les positions restent figées !

Pour le château du Hocquet (NDLR château de Tilques), le lieu est plus respecté. Le 2 février 1944 le capitaine Gauer précise : « le château occupé par l'unité 00035 a été évacué et doit être libre en ce moment. Vous êtes au courant, que quand celui-ci n'est pas occupé par la troupe, vous êtes dans l'obligation de prendre le mobilier et le bâtiment en consigne. Veuillez vous mettre pour cela en rapport avec la Standortkommandature de Tilques. Veuillez me faire part également, si des dommages ont été causés soit au bâtiment lui-même, soit à son installation. Ce château ne doit pas être occupé à nouveau sans autorisation formelle par écrit de la Kreiskommandature de St Omer »[13].

Une autorisation arrive justement le 23 février, avec « l'unité de la Feldpostnr. 73074 A 3 est autorisée par la Kreiskommandature à occuper le Château Hocquet de votre Commune ». Même chose le 5 avril pour l'unité FN. 56034. Ce château et celui des Ombrages, occupés, ne sont jamais bombardés, et pour cause… les Allemands ont installé une grande croix rouge sur chacun d’eux, une manière de dire « ici c’est un hôpital, ne bombardez pas ! » (pas cons les Allemands !)[14].

Au final, le château du Hocquet cesse d'être occupé le 12 août 1944. A cette époque les propriétaires ne sont plus à Tilques, puisque Madame Veuve de Taffin de Tilques est partie à Blassé (Rhône). Joseph Philippe, le propriétaire du château d'Ecou, est quant à lui prisonnier en Allemagne[15]. C'est son père Henri, domicilié à Cysoing (Nord), qui essaie de faire respecter les droits. Son fils Joseph entreprend en octobre 1945 un état des lieux, fait par le maire de Tilques : 10 pages de dégâts ! Des 61 arbres coupés dans le jardin aux canalisations arrachées, des trous dans le plafond au mur percé... autant vous dire que le château n'est plus vivable ! (ce n’est pas le seul lieu endommagé, l’école présente une facture de 6 850 francs de dommages de guerre).

 

Beaucoup de maisons sont réquisitionnées, comme celle de Monsieur Caron de Fromentel, sur la route nationale, ou celle des Thomas : « le soir les Allemands avaient pris la salle à côté, dans la maison. Une fois on a eu une équipe qui buvait c’était pas fameux. Mais il y avait aussi un Allemand qui venait souvent dormir ici, fort gentil »[16]. Parfois c'est juste une réquisition d'électricité, comme dans la ferme Legrand (et s'en suit un échange de 7 lettres entre le préfet, le sous-préfet, le maire et Monsieur Legrand pour savoir qui va payer !).

 

Le 23 février 1944, Auguste Lurette écrit à nouveau : « j'ai l'honneur de vous faire connaître que la compagnie des Pionniers 12949 C et la Compagnie d'Artillerie 33.776 qui ont logé dans les deux classes de l'école des filles ont emporté les deux poëles avec chacun 12 mètres de tuyaux. Je vous serais, Monsieur le Kreiskommandant, très obligé de vouloir bien me permettre de rentrer en possession desdits poëles et tuyaux »[17]. Décidément, on va finir par croire que ce sont des voleurs !

 

Beaucoup plus étrange : une lettre est envoyée par le Capitaine Foque [j'ai une tombe d'un général Foque ? Le même?], stationné à Clermont-Ferrand. Je vous la retranscris car elle vaut le coup :

Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande

Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande

Là ce n'est plus être ferme, ça en devient presque menaçant ! Et toujours pour gagner plus d'argent... (le temps passe, les fléaux restent)

 

A noter que si les réquisitions matérielles sont nombreuses il existe aussi des réquisitions d'hommes !

Tout d'abord, il y a le S.T.O. (Service de Travail Obligatoire), avec 15 Tilquois concernés. En plus des prisonniers, en plus du S.T.O., le 2 octobre 1943, le sous-préfet écrit au maire de Tilques : « vous devez requérir 50 ouvriers pour combler entonnoirs, commune de Longuenesse. Ces hommes munis de pelle doivent se rendre porte d'Arras à Saint-Omer d'où ils seront dirigés sur Longuenesse par soins Service Ponts et Chaussées »[18]. L'ordre est envoyé à toutes les communes du coin, l'objectif étant de réparer les dégâts des bombardements (parfois précisé « les entonnoirs de bombes »). La mission dure deux semaines (les hommes alternent chaque jour).

1944 est l'année décisive à Tilques, et les réquisitions sont croissantes : 57 demandes de remboursement entre le 18 janvier et le 29 février 1944, 29 en mars-avril-mai, et 16 bons de cantonnement sont déposés sur la période 6 juin (débarquement) – 31 juillet. Pas sûr que ces derniers aient été remboursés ! De même pour 37 764 francs de mobiliers achetés à Saint-Omer le 14 juin 1944 pour l'armée allemande de Tilques (notamment deux grands fauteuils confortables suspendus à soufflets garnis satin... quand tu vois la défaite arriver tu te lâches clairement avec l'argent du contribuable !).

Le maire écrit au commandant de la Kreiskommandantur une dernière fois le 30 août 1944 (pour un remboursement de bois!) tandis que le 21 septembre c'est un nouveau préfet de libération qui écrit.

Concernant les réquisitions après la libération, le 39 régiment d'infanterie (1er Bataillon, 1ère Compagnie) est détaché à Tilques et s'y cantonne du 7 mai au 22 mai 1945 (4 chambres). Et où demeurent ces braves soldats anglais ? Dans les châteaux pardi ! Ainsi au château des Ombrages jusqu'au 22 mai 1945, tandis que le château du Hocquet a été occupé du 18 janvier au 29 avril 1945[19].

Le 16 juin 1945 un avis de levée de réquisition est envoyé, la seconde guerre mondiale s'arrête pour de bon à Tilques.

 

Enfin, je termine avec des choses un peu étonnantes. Ainsi, dans le dossier des affaires militaires on a par exemple un dossier « recensement des chevaux » ! 50 seront réquisitionnés ! (dont 2 attelages en permanence pour le champ d'aviation des Bruyères !)[20]. Il y a le même recensement pour les... bicyclettes ! Et il faut faire une demande d'achat au service pneumatique du département ![21] Et, sans surprise, il y a aussi le recensement et les réquisitions... d'armes à feu ![22] Là, pas trop de choix : il faut déposer ses armes à la mairie sur ordre de l'autorité allemande... pas de chasse ces années-là ! Autre chose assez marrante : une rue des Poilus et une rue du Maréchal Pétain sont apparus à Tilques à ce moment-là ! Bizarrement on ne les retrouve plus !

Il y a aussi un dossier rationnement des textiles et chaussures. J’observe ainsi que le 26 février 1944 la mairie demande à la sous-préfecture de Saint-Omer 187 paires de chaussures, surtout… des pantoufles (56 paires) ! En mai 1944 ce sont… 115 paires de pantoufles qui sont demandées ![23] On est donc des pantouflards à Tilques !

 

[1]     Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[2]     Archives départementales du Pas-de-Calais, Danville, 4Z 687, Réquisitions.

[3]     Archives départementale du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 679.

[4]     Mairie de Tilques, Archives, série H22, Réquisitions de matériel de la part des Allemands.

[5]     Archives Départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 670, Correspondances 39-45.

[6]     Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[7]     Ibid.

[8]     Mairie de Tilques, Archives, série H24, Dégradations de demeures privées par l'occupant.

[9]     Mairie de Tilques, Archives, série H22, Réquisitions de matériel de la part des Allemands.

[10]    Ibid.

[11]    Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[12]      Mairie de Tilques, Archives, série H24, Dégradations de demeures privées par l'occupant.

[13]      Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[14] Interviews Jacques Dercy, 24 janvier 2020 ; Daniel Bouton, 20 février 2020.

[15]      Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 687, Réquisitions.

[16] Interview Roger Thomas, 6 mars 2020.

[17]      Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[18]      Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 668, Bombardements.

[19]      Mairie de Tilques, Archives, série H21, Cantonnement allié.

[20]      Mairie de Tilques, Archives, série H22, Réquisitions de matériel de la part des Allemands.

[21]      Mairie de Tilques, Archives, série H27, Réquisitions de bicyclettes.

[22]      Mairie de Tilques, Archives, série H28, Réquisitions d'armes à feu par les Allemands.

[23] Mairie de Tilques, Archives, série Q22, Rationnement des textiles et chaussures.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Plus De Blogs