19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 20:23

Repas de famille. Tous nous y sommes passés. Tous nous y repasserons.

Aujourd'hui, chez moi, c'était repas de famille. Oncle et tante, marraine et cousins. Une famille ordinaire en soi. Des repas réguliers, des invitations souvent lancées et ma présence de plus en plus assurée.

 

Au départ, les repas de famille sont une fête. L'enfance est une fête permanente, mais un peu plus encore quand tu partages tes journées avec tes cousins et tes cousines. Ca crie, ça joue, ça chante, ça vit. Ca sourit, ça rit. Je me rappelle encore ces parties de cache-cache autour de la maison des grands-parents, des matchs de foot durant une éternité, des repas de Noël et ses jouets par milliers.

 

Entre 15 et 20 ans, les repas de famille était plus une obligation qu'autre chose. Limite une corvée. L'adolescence et la jeunesse font qu'on aimerait se détacher un peu de sa famille, surtout le week-end. Lorsqu'on rentre de boîte à 6 heures, le repas de famille du lendemain apparaît dès lors comme une souffrance certaine, où chacun de tes oncles et tantes te rappelleront l'importance d'arriver frais le dimanche, sous peine d'une journée éprouvante.

 

J'avoue que depuis quelques années maintenant, la famille a repris de son importance. Et pas seulement chez moi. Les visites chez mes grands-parents se font de plus en plus nombreuses, de même chez les oncles et tantes. Plus besoin que mes parents me traînent, j'y vais de mon plein gré.

De mes quelques mois à l'étranger, j'ai compris que la famille est un phare, un rocher, sur lequel on peut toujours échouer. La lumière reste allumé, la porte est ouverte, et ce pour l'éternité.

 

Certes, les pires histoires sont souvent celle de famille. Je sais que certains d'entre-vous n'ont pas cette chance. Les familles déchirées sont nombreuses autour de moi, et même un peu chez moi. Mais pourtant on fait avec. On ne choisit pas sa famille, alors on s'adapte. Certains réussissent, d'autres pas. Mais je pense qu'il existe un manque chez ces gens-là.

 

Surtout, le temps qui passe me fait peur. J'ai perdu 2 grand-pères sur 3. Quand au dernier...

Le dernier est atteint par une terrible maladie qu'on appelle Alzheimer. Non pas qu'elle fut terrible pour lui. Il ne souffrait en rien physiquement. Mentalement, il nageait souvent dans le bonheur. Mais la maladie était atroce pour ses proches.

 

C'est sans aucun doute la seule maladie qui faisait mal aux proches mais pas au malade. Ma grand-mère est passé plusieurs fois proche de la folie. Envie de tuer mon papy qui répétait inlassablement qu'il voulait rentrer chez lui alors qu'il n'avait plus bougé depuis plusieurs mois. Elle a écrit plusieurs lettres à son médecin qui ne croyait pas vraiment à cet état d'Alzheimer. Et pour cause, à chaque fois qu'il venait faire une visite aux domiciles de mes grands-parents, il tombait sur l'un des ”bons jours” de papy. Ma grand-mère finit par croire qu'il le faisait exprès.

 

Alzheimer est une maladie sournoise puisqu'elle fonctionne selon le principe du up and down. Des hauts et bas. Papy était dans les hauts quand il y avait du monde. Et il touchait le fond lorsqu'il était seul avec sa chère et tendre. Mamy expliquait son état de fatigue permanente, sa dépression qui s'aggravait au fur et à mesure des semaines. Elle ne dormait pas, ou si peu. Toujours réveillé par mon grand-père qui se levait pour pisser. Parfois à trente reprises au cours de la même nuit. De temps à autre elle dût supporter les menaces, proférées à son insu. Mais elle souffrait un peu plus lorsque c'était des insultes à l'encontre des membres de sa famille .”Ta mère n'était qu'une putain”.

 

Ma grand-mère était ce genre de personne qui n'a pas une haute opinion d'elle même, prête à se sacrifier pour ses proches. Alors supporter ces insultes contre des membres de sa famille, c'était pire. Ca la tué. Quand ce n'était pas la maternelle, c'était ses soeurs. Insulté les morts, toujours vivace apparemment dans l'esprit de mon grand-père.

Alzheimer est un dérivé de folie. Papy avait des visions. Ses filles étaient dans la maison. ”Pas aujourd'hui” répondait mamy, qui tentait tant bien que mal de continuer les échanges, aussi fou était-il. ””Tu entends ?” Non, il n'y avait rien à entendre. ”Maman qui chante”. Sa mère était morte il y a plus de trente années maintenant. Mamy réagissait. Humour de situation.

 

Le médecin exposait les meilleures façons de réagir : il faut rentrer dans le jeu de mon grand-père. Car lorsqu'il dit voir ses filles ou sa mère, il les voit vraiment. Ainsi, ma grand-mère devait rentrer dans sa folie, au risque de s'y noyer à son tour et de ne pouvoir rejoindre le rivage de la réalité. Ma grand-mère avait de plus en plus de mal à nager. Elle s'enfonçait parfois dans les délires de mon grand-père au point de me les raconter une fois, puis deux, puis trois. Je pris peur, je n'étais pas le seul.

 

L'élément le plus effrayant de cette maladie chez mon grand-père était la méchanceté. Il n'avait jamais été d'un naturel très brave. Mais il devint jaloux. Comme un pou. Ainsi, ma grand-mère, 76 ans, 70 kg sur la balance, allait dans le jardin pour montrer ses fesses aux voisins. Elle allait chercher le courrier pour se montrer dans la rue. Mon grand-père la suivait partout, tout le temps. Jusqu'au toilette.

Enfin, un de derniers symptômes était la fugue. S'échapper pour repartir chez lui. Forcément il n'y était pas. Un cercle vicieux. Ma grand-mère devait-elle rentrer dans son jeu pour cette question. Peu importe, il était déjà parti, courant plus vite qu'à son jeune âge. Direction le café. Direction sa fille. Et là-bas des déclarations sans aucun sens, avec une apogée : ”y'a une folle qui m'a poursuivit”. La folle, ma grand-mère, mourrait de honte.

 

Le jour du mariage, ”on annonce pour le meilleur et pour le pire”. Je pense qu'on ne réfléchit pas assez aux conséquences de cette phrase, aux différentes possibilités. Le pire ? Aimer si ton mari souhaite ton mal, te frappe, souhaite te tuer.

Les petits-enfants, nous pensions : mais pourquoi pas la maison de retraite ? Pour ça ! Le pire, c'est maintenant, il faut l'affronter, jour et nuit, au risque de se perdre soi-même. Ma grand-mère avait encore de belles années devant elle. Mais elle souhaitait affronter son mari, et cette maladie. Surtout, elle ne pouvait pas par rapport aux autres. Oui, les autres, toujours ceux-là, dont l'avis comptent tant, dont le regard gêne parfois. On allait dire qu'elle l'a abandonné. Et ça, ma grand-mère s'y refusait.

 

 

Pendant de nombreuses années, nos grands-parents apparaissent comme des Dieux à nos yeux d'enfants découvrant le monde. Le poids de l'âge, les traits tirés, l'expérience d'un temps passé, tout cela impressionne la jeunesse. Je comprenais déjà à l'époque pourquoi les Athéniens avaient laissé le pouvoir aux anciens. Cependant, au fur et à mesure des années, je comprenais la fin de l'empire athénien et de la civilisation antique. Les personnes âgées ne se renouvèlent pas. Au contraire elle replonge dans l'enfance. Le comportement, le physique. Sur la fin, les larmes sont plus nombreuses sur leurs joues que sur celle d'un bébé. Pas des larmes de souffrances physiques, symptomatiques de la faim ou de la soif. Non, des larmes de souffrances psychologiques, la souffrance de la vie finie, des êtres perdues, du temps qui passe. Des larmes qui traduisaient la fin de l'espérance. Le plus beau était derrière, et il n'y avait rien à attendre des prochaines années. Triste sort que celui de la vieillesse.

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