1 novembre 2013 5 01 /11 /novembre /2013 07:06

On se retrouve tous, un jour ou un autre, confronté à ce mot terrible et angoissant. La mort. Prononcez le et vous verrez les visages s'assombrir autour de vous. « C'est qui qui est mort ? »
Personne. Enfin, beaucoup. Trop. Ou pas assez. Ça dépend pour qui.

J'ai toujours vu la mort comme une délivrance. Ça, c'est pour les personnes ayant fait leur temps. Ou ayant rencontré la maladie trop vite, une maladie trop forte. Une maladie contre laquelle on lutte, mais à laquelle on ne peut résister. Une maladie qui l'emporte, et qui à force de souffrance fait regretter au souffrant d'être encore ici bas. Mourir est la meilleure chose qui puisse arriver à certains. Triste à dire, à écrire, mais tellement logique parfois. Et l'une des pires maladies reste la vieillesse. Mon arrière grand-mère est morte à 96 ans. Elle avait clairement fait son temps. Et elle le savait. Elle n'avait pas envie de prolonger. Je la revois encore, chercher quelques pièces dans son porte-monnaie. C'était quelques jours après la nouvelle année. Nous venions présenter nos vœux en famille. Et comme chaque année, elle voulait nous donner une piécette à nous, ses petits-petits enfants qu'elle connaissait finalement si peu. Trop d'écart dans le temps. Trop de kilomètres. Se voir une fois par an complique le rapprochement inter-générationnel. Dans son porte-monnaie elle avait trouvé quelque chose. Je ne me souviens plus combien. Mais c'était trop. Trop pour ma mère qui l'arrêta. Elle lui convertit alors la somme en anciens francs. Nous venions de passer à l'euro. Mon arrière grand-mère s'est tout d'un coup mise à pleurer. Les larmes d'une grand-mère sont encore plus difficiles à supporter que les larmes d'un enfant. Ce sont les larmes de l'expérience. Elle ne pleure pas pour pleurer, elle pleure car elle n'y arrive plus. Trop de conversions, trop de changement. Mon arrière grand-mère est née dans une autre France, en 1907. Elle a connu les périodes les plus sombres. Elle a connu des temps plus glorieux. Et voici qu'arrive l'euro dans la botte du XXIème siècle. Ce n'est pas son siècle. Ce n'est plus de son temps. Ce n'est plus pour elle.

Mes trois grands-pères sont morts. Deux officiellement. Le troisième est mort mentalement. Il est maintenant dans le monde d'Alzheimer. Je l'ai déjà écrit, c'est une maladie terrible pour les proches, plus que pour le malade. Cela fait bien longtemps que je ne suis pas allé le voir. Je me souviens cependant très bien des deux dernières fois. L'avant-dernière fois, c'était quelques jours avant mon départ pour le tour du monde. Très franchement, j'y allais en me disant que c'était sans doute la dernière fois que je le voyais. Alors sur la route du retour de chez ma grand-mère, j'ai fait un arrêt à la maison de retraite. Je le revois assis sur une chaise, dans la salle commune. Il s'est retourné vers moi, et m'a reconnu. Ça se lisait à son visage : un grand sourire aux lèvres. Le fait qu'il m'ait reconnu était déjà, à l'époque, un petit miracle en soi. Mais ce qui suit va rester gravé. Il se leva, et prit la parole, en direction des autres pensionnaires : « c'est mon petit-fils, et il part faire le tour du monde ».
Alors là, ce fut un miracle. Et un bonheur. Mon grand-père ne se souvenait pas des prénoms, des visages, n'avait aucune idée de l'endroit où il était, était souvent persuadé de voir des personnes mortes depuis 30 ans, ou revivait un moment vieux de 15 ans. Et là, un immense éclair de lucidité a traversé la pièce, le temps, l'espace. On lui avait dit que je partais bientôt faire un tour du monde, on lui avait accroché un article de la Voix du Nord sur le sujet, et ça l'a apparemment marqué. Si vous saviez comme j'étais fier ce jour là. J'avais réussi à graver quelque chose dans le cerveau malade d'Alzheimer de mon grand-père.

Lors de mon retour de voyage, j'y suis reparti. Mon grand-père est toujours vivant, même si la maladie a continué à empirer. Cette fois, le miracle n'a pas eu lieu. Je ne pense pas qu'il m'ait reconnu. Quant au tour du monde, je présume que ça a déjà dû disparaître depuis de nombreux mois de son cerveau. Le revoir ainsi m'a fait mal. Depuis je n'y suis plus reparti.

Je me pose souvent la question d'aller le revoir. Pourquoi. Pour qui. Pour mon grand-père ? Les chances qu'il me reconnaisse sont très limitées, ayant déjà de nombreuses difficultés avec mamy. Et il a sans aucun doute déjà oublié notre venue quelques secondes après notre départ. Pour ma grand-mère alors. Pour montrer qu'on est là avec elle, dans cette galère de vie ou de survie.
Mon grand-père a fait un AVC il y a plusieurs années. Depuis ce temps là, il n'est plus le même. Parfois, je me demande si les choses n'auraient pas été meilleures pour tout le monde s'il était mort ce jour là. Car depuis, personne ne peut tourner la page. Ma grand-mère continue ses visites sur place, malgré l'absence totale de dialogue ou d'échange. Et lorsque je vais chez elle, c'est souvent le sujet de discussion. Il ne faut pas longtemps avant que les larmes coulent. La dernière fois, c'était à cause du sourire de mon grand-père lorsque celui-ci avait entendu le surnom de mes sœurs.

 

J'ai l'impression que mon grand-père va mourir quelques années trop tard.
Et il y en a d'autres, qui sont morts quelques années trop tôt.

On échangerait bien les années en trop du précédent pour quelques années de plus pour d'autres. François Marquis était quelqu'un que je connaissais peu. Un garçon de Tilques, et comme on se connaît tous plus ou moins à Tilques, il était dans mes amis Facebook. J'avais fait une ou deux années d'école primaire avec lui.
Je me souviens bien, j'étais en Finlande, à Tampere, quand j'ai reçu la nouvelle. Ça m'a marqué, ça m'a fait la soirée. La mort l'a happé avant ses 25 ans. Une putain de sale mort, bien violente. Une putain de nouvelle. Chaque mère peut tenter d'imaginer ce que la sienne a pu ressentir lorsqu'elle a appris la nouvelle. Chaque mère peut tenter d'imaginer ce qu'elle peut ressentir chaque jour depuis, en pensant à lui. La mort d'un fils c'est une plaie ouverte et profonde, au niveau du cœur, qui ne se refermera jamais. Toute la vie, ce sera le poids de son absence. J'en ai mal au cœur rien qu'en écrivant ces quelques lignes.
Je le connaissais peu. Mais depuis je pense souvent à lui, plus que quand il était vivant pour être tout à fait honnête. Lorsque je suis parti autour du monde j'ai pensé à lui, lorsque je fais quelque chose de ma Bucket List, je pense à lui. A chaque fois que je dois me rappeler que la vie est courte je pense à lui. Il est un peu vivant avec moi.

Et puis il y a ma voisine. C'était un peu ma quatrième grand-mère, il y a plusieurs années de cela. Je franchissais le trou sous la haie, et j'allais la voir. Je la revois encore regarder Pascal Sevran à la télé, puis écouter RDL. Sensation étrange de replonger dans mon passé. Depuis cette période, de l'eau a coulé, et je l'ai vraiment perdue de vue pour des histoires de voisinage (qui, comme les histoires de famille, sont présentes un peu partout sur cette planète). Je l'ai revue il y a quelques mois de cela. Elle était à sa fenêtre, et l'a ouverte en me voyant. Je vais dire bonjour et nous entamons la discussion. Je lui explique mon parcours. Je lui demande des nouvelles de ses enfants et de ses petits-enfants. Et tout d'un coup elle me parle de la vie. Et de la vieillesse. « Tu sais, c'est dur de vieillir ». Surtout seule. Elle a perdu son mari il y a plus de dix ans. Et elle m'évoque sa fin. Elle est fatiguée d'être ici. Elle me raconte qu'elle a encore un peu de mort aux rats dans sa serre. Alors un jour, elle me dit qu'elle franchira le pas.
Difficile de répondre à une telle sortie. J'essaie bien de lui faire voir le bon côté des choses, sa santé encore bonne, voir ses petits-enfants se marier dans quelques années. Mais même en le disant, je n'y crois pas tellement. Moi aussi je me dis que ça doit être long ici, seule le soir dans une grande maison froide. Car rien n'est pire que la solitude.

Alors quand je lis des articles glorifiant la poussée de l'espérance de vie, je reste circonspect. Combien de personnes ont vraiment envie de vivre jusque 100 ans ? En bonne santé, avec vos proches autour de vous, bien sûr. Mais dans d'autres circonstances, est-ce que ça vaut vraiment le coup. Et après 90 ans de vie, n'a-t-on pas déjà fait le tour des choses que l'on voulait faire sur cette planète ? Que peut-on bien faire de nouveau entre 90 et 100 ans ? Répondez-moi ! Oui, manger avec sa famille, voir ses petits-petits enfants apparaître. L'occasion de voir que la boucle est bouclée. Qu'après les enfants que l'on a éduqués et les petits enfants que l'on a chéris, la vie continue avec une nouvelle génération. Et ensuite ?


Parfois aussi, j'imagine la mort de mes proches. C'est une situation que j'envisage de plus en plus, sans savoir vraiment pourquoi. Et j'essaie d'imaginer ma possible réaction. Je vais au plus profond de moi-même, je plonge tellement loin que parfois les larmes m'en tombent des paupières. Souvent, je crois que ces morts me plongeront dans un grand état de déprime. Une déprime réelle, profonde. Une dépression. Je me dis souvent que j'aurai du mal à m'en relever. Et dans d'autres occasions, je vois la mort comme un appel à la liberté. Je m'imagine tout claquer et partir loin, vers d'autres horizons. Je m'imagine en voyage, je m'imagine dans un monastère. Je m'imagine changer de vie.

Et puis j'imagine ma mort, aussi. Enfin, surtout l'enterrement, auquel j'espère pouvoir assister (lol). J'imagine qui sera là, ce qu'on jouera, ce qui se dira. Comment réagiront les proches, ceux qui restent sur terre, ceux qui ont le droit de souffrir alors que moi j'aurai déjà la chance d'être parti. Car le plus dur est pour celui qui vit avec le poids de l'absence. Le défunt, lui, est libre.

La mort est un sujet que j'ai évoqué récemment avec une amie ayant eu un mois d'octobre noir. Elle me disait que les disparitions successives autour d'elle lui avaient fait parler du sujet, et qu'elle avait demandé que lors de son enterrement on ne passe que des musiques joyeuses. Et que surtout il ne fallait pas être triste. Belle demande. Malheureusement, je crains que ça ne soit pas le cas. On pleure toujours les morts, on pleure leur départ, on pleure les bons souvenirs, on pleure les moments que l'on ne vivra pas, les moments que l'on ne vivra plus. Et on pleure aussi sa propre mort. Car chaque décès n'est qu'un rappel du temps qui passe. La mort de mon arrière grand-mère appelait les morts prochaines de mes grands-parents. Et quand mes grands-parents seront tous partis, ce sera au tour de mes parents. Et ensuite, ce sera moi. Ce sera nous. On a beau chercher, on n'y échappera pas. Et c'est sans doute mieux comme ça.

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Published by Phileas Frog - dans Autre
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commentaires

copine 07/01/2014 22:05


surement l'un de tes plus beaux articles pour moi (pour un sujet si triste!)


 

Lapin 07/11/2013 20:09


Je me retrouve completement dans tes deux derniers paragraphes. Faudra en parler autour d'un verre ;-)

sandrou 02/11/2013 09:30


Bah bravo ! Me voilà en pleurs à 9h du matin ! Mais c'est vraiment un bel article...

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