5 janvier 2021 2 05 /01 /janvier /2021 23:43

En ce 31 décembre, j'étais bien. Quelques copains, des jeux de société, une raclette, pour moi, c'était la fête. Je n'en voulais pas plus. A vrai dire, ça fait des années que je souhaite faire cette soirée de cette façon. Il a fallu attendre le COVID et les prescriptions gouvernementales pour l'imposer. A ma grande joie.

 

J'aime bien faire le bilan de l'année. Régulièrement je faisais même un zapping, l'occasion de revoir les soirées, les sorties, les voyages et les grandes actions ou décisions des 365 jours écoulés. Ici, ça va y ressembler, sans forcément être tout à fait chronologique. Quoique, je reste prof d'histoire, et c'est souvent le meilleur plan.

 

Il faut dire qu'au début de l'année 2020 j'étais un peu perdu. Je revenais de deux années et quelques mois d'Amérique du Sud, je ne savais pas exactement ce que je voulais faire, je ne savais pas où, je ne savais pas avec qui. Liberté totale. Lille tenait la corde, l'enseignement était l'idée sécurité. Et puis... j'ai fait tout différemment ! C'est ça qui est incroyable au 1er janvier : on pense que l'année va aller dans un sens, et elle part dans un autre. Je ne parle pas simplement du COVID et du confinement, tant cela paraissait impossible. Mais c'est aussi le cas du reste.

 

Tiens, février, j'ai fait deux fois le carnaval à Dunkerque. Oui, au Kursaal, avec des milliers de personnes. Ça ressemblait à ça, le monde d'avant !

2020, c'était bien

Et puis le COVID est arrivé. Un tsunami. Une révolution. Je ne sais pas quelle métaphore fonctionne le plus. Indescriptible. Quelque chose qui marquera les livres d'histoire, quelque chose que l'on racontera à nos enfants. Les villes vides, la peur qui rôde, le décompte macabre chaque soir, les annonces gouvernementales scrutées à la loupe, l'attente d'un vaccin. Et moi, dans ma bulle, dans le Sud. J'en ai profité. Oui, il y a eu les profiteurs de guerre, moi je suis un profiteur de la maladie. Je me suis recentré, je me suis concentré, et j'ai écrit un livre. Le fameux, celui dont je parle depuis tant d'années. 2020, c'est un accomplissement. L'histoire de mon village, à 400 exemplaires. Oh, ce n'est pas beaucoup. Mais ce n'était pas pour le nombre, ce n'était pas pour l'argent, c'était pour le partage. Parler avec les anciens, retrouver les vieilles photos, découvrir des choses que j'ignorais sur un lieu que je pensais connaître comme ma poche. Je n'ai pas encore eu les retours, la faute à la maladie, et à un deuxième confinement. Mais j'en suis fier. C'est du beau boulot, ce livre a de la gueule, et il m'a montré que je suis capable d'écrire et de publier. Rien que pour ça, c'était bien.

2020, c'était bien

D'ailleurs, en 2020, je me suis retrouvé à Saint-Omer. Le retour aux sources. Une décision mûrement réfléchie et que je n'ai pas regrettée jusqu'à aujourd'hui. Une maison, un extérieur, un territoire. Chez moi. Finalement c'est ça que je suis venu retrouver.

 

2020 ce fut made in France. Je n'ai pas pris l'avion, je n'ai pas traversé une frontière. Ça me fait encore bizarre de l'écrire, je vous assure que c'était étrange à vivre. Je n'ai pas eu ma dose annuelle d'aventures, je n'ai pas rencontré de nouvelles cultures, langues, ou nourritures. Mais j'ai de la chance, j'avais fait des stocks les années précédentes. Et puis on a un pays magnifique. Je le savais, et ça s'est confirmé. Alors je me suis baladé dans ma région, et sur une côte d'Opale tellement belle quand un rayon de soleil la parcourt. J'y ai croisé quelques animaux fascinants.

2020, c'était bien
2020, c'était bien

Cet été, alors que la France se déconfinait, je me suis évadé dans le Jura, j'ai parcouru les gorges de l'Ardèche, arpenté la Lozère, découvert les gorges du Tarn et Albi.

2020, c'était bien
2020, c'était bien
2020, c'était bien

La famille m'aura même amené voir des dauphins... en Bretagne ! Quand je dis que c'est une année improbable !

2020, c'était bien

2020 c'était tout ça. Et c'était toi. Et ça, c'est fou. Quoique tu dirais plutôt canon. Ou canonissime. C'est marrant, je m'aperçois que ce mot n'existe pas dans le Larousse. Sûr que tu aurais pu le placer sur un plateau de Scrabble. 2020, ce fut une rencontre. Était-ce donc toi que j'attendais depuis tant d'années ? Ton humour ? Ta gentillesse ? Ton dynamisme ? Ton écoute ? Ta folie ?

Et maintenant, je regarde devant moi. 2021. Plein de projets dans la tête. J'ai un travail dans un lycée dunkerquois, j'ai une maison, j'ai une copine. Et pourtant, tout reste possible. Vais-je écrire un second livre ? Passer un concours ? Acheter un logement ? Partir en vadrouille ? M'engager en politique ? Me marier et avoir trois enfants ? Bon, il y a des choses un peu plus improbables que d'autres... mais quand on a vu 2020, rien n'est trop fou !

2020, c'était bien
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10 décembre 2020 4 10 /12 /décembre /2020 19:15

Voilà plus d'un mois que j'enseigne dans un lycée dunkerquois. Je suis arrivé deux semaines après l'assassinat de Samuel Paty, dans une ambiance de confinement, avec des masques, et sans réelle consigne gouvernementale sur le protocole ou les épreuves de bac. Bref, c'était la merde ! (comme partout!)

Sympa, je me retrouve avec quatre niveaux du lundi 8h au samedi midi : première générale, terminale générale, première spécialité histoire-sciences politiques-géopolitique et terminale spécialité histoire-sciences politiques-géopolitiques. Avec les nouveaux programmes et la réforme du bac, je n'ai rien dans mes stocks de cours. L'avantage, c'est la période, travailler étant devenu notre seul droit inaliénable !

 

Alors j'ai redécouvert un chapitre sur les mers et les océans, un autre sur la métropolisation, j'ai apprécié la thématique consacrée aux frontières, et je me suis lancé dans un thème qui me paraissait alléchant et qui me tient particulièrement à cœur : l'environnement. Pensez, 24 heures devant moi pour parler d'environnement avec des terminales ! Ca a l'air formidable !

 

Les jalons. Nouveau terme à la mode au lycée (ça change tous les cinq ans, j'ai l'impression que « compétences » est déjà has been). En d'autres termes, des sujets obligatoires à insérer dans le cours. Pour l'environnement : la forêt française depuis Colbert, la rupture de la révolution néolithique dans l'évolution des milieux, l'évolution du climat en Europe entre le Moyen-Age et le XIXème siècle. Sexy ? Hum.

 

Bon, une fois tout ça passé, le cœur du sujet, le climat un enjeu des relations internationales : les accords internationaux. Je me passionne alors pour le protocole de Kyoto. Pensez, la COP3, en 1997, avec comme objectif de réduire les gaz à effet de serre d'au moins 5% par rapport à 1990. L'idée est bonne. Et puis viennent les chiffres...

Un cours amer

Je vous avoue que quand j'ai mis cette courbe de l'évolution des émissions de CO2, j'étais un peu déprimé. Kyoto, 1997, « un résultat mitigé » dit la presse. C'est marrant, moi j'aurais dit un gros échec. Depuis que mes parents sont nés, les rejets de CO2 par an ont triplé. Bon...

Et dans la ligne des bonnes nouvelles, il y a aussi la protoxyde d'azote, 298 plus dangereux pour le réchauffement climatique, qui reste 130 ans dans l'atmosphère ! Certains scientifiques considèrent que c'est le premier destructeur de la couche d'ozone aujourd'hui. Et ça monte, ça monte, ça monte...

Un cours amer

Heureusement, voilà l'accord de Paris ! Ah, la COP21, les grandes embrassades, tout le monde debout applaudissant. Quelle victoire ! L'objectif : limiter l'augmentation de la température au niveau mondial entre 1,5°C et 2°C... Ah, oui, quand même, un objectif qui est déjà inquiétant !

Sauf que cet objectif dépend du bon vouloir de chaque État, qui définit lui-même ses objectifs personnels (ce sont les fameuses contributions déterminées au niveau national). Et quand on fait le bilan des promesses, on arrive... à une augmentation de 3°C !

Ah, merde !

 

Oui, mais vous savez, les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent ! Car pour Kyoto, chaque pays avait aussi fait des promesses. Qui n'ont pas été tenues par près de la moitié des pays.

Je résume donc : on a un accord qui vise à limiter l'augmentation à 2°C, les pays ont fait des promesses qui permettraient une augmentation de 3°C, et il se peut que beaucoup d'entre eux ne respectent pas leur promesse.

J'ai commencé à créer ce cours en me disant « c'est la merde pour l'environnement ». J'ai fini ce cours en me disant « c'est la grosse merde pour l'environnement ».

 

Dans 40 ans, l'expression à la mode ne sera plus bon appétit, mais bonne respiration.

Un cours amer
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31 octobre 2020 6 31 /10 /octobre /2020 16:07

Dehors c'est gris. Tellement calme qu'on arriverait à entendre les feuilles tomber. Ça et là une voiture rappelle que la vie existe encore, un peu. C'est reparti pour quatre semaines.

 

Difficile d'exprimer clairement ce que je ressens. D'un côté, je fais partie de ces gens qui ont su apprécier le premier confinement, qui ont été capable de l'utiliser, et d'en ressortir avec quelque chose. De l'autre, mon livre sur Tilques est terminé, et j'avais déjà cette impression de grand vide avant même que le confinement ne commence. La dernière fois, le soleil brillait, et j'étais 3. Aujourd'hui, l'automne est là, et je suis seul.

Et maintenant, que fait-on ?


Aujourd'hui j'ai envie de grands espaces. J'irai bien randonner en montagne. Respirer le grand air, scruter l'horizon lointain, ressentir la nature. J'ai envie d'extérieur. C'est con. Car mon horizon actuel s'arrête à des murs, et le ciel paraît si bas que j'ai parfois l'impression qu'il touche mon sapin. Il fait sombre.
 

Vivre avec la maladie. Hier, j'ai appris que je serai remplaçant dans un lycée. 45 minutes de route, du lundi au samedi midi. 4 niveaux. J'observe la charge de travail, et j'ai peur. Jusque là, j'étais libre de mon temps. Je faisais ce qu'il me plaisait. Je sortais quand je voulais sortir. Désormais, je sortirai pour travailler. Et je rentrerai... pour travailler. Drôle de vie tout de même.

Dans le même temps, ce travail va me permettre de voir du monde, d'instruire des enfants, et de contribuer, un peu, à mon niveau, au progrès. Le professeur que je remplace est atteint d'un cancer. Clairement, en comparaison, je n'ai pas de problème.


C'est l'attente qui est compliquée. Surtout quand tu ne vois pas le bout du tunnel. Si on me dit « sois patient, c'est fini dans deux mois », je le serai. Si on me dit « sois patient, ça va peut-être durer deux ans », c'est plus compliqué. Le sacrifice du temps ? Très peu pour moi. La vie est déjà courte et j'ai une liste de rêves longue comme le bras à accomplir.


La vie d'avant me manque. Je veux aller chanter, crier, hurler sur une piste de danse avec des copains. Je veux faire la bise à ma grand-mère. Je veux jouer au foot. Je veux rire avec les gens, et parler d'autres choses que de l'actualité morbide. Il paraît que nous sommes en guerre. Mais moi, j'aime pas la guerre.

Voyageur à quai
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15 septembre 2020 2 15 /09 /septembre /2020 07:19

Ça a commencé avec ce blog, il est donc normal que cela se termine ici. 159 pages. 64 150 mots. Près de 382 000 caractères. Il est terminé. C'est son faire-part de naissance.

Écrire un livre

A la base, je voulais écrire un article de blog sur l'histoire du village. Et améliorer la page wikipedia. Puis je me suis rendu compte qu'il y a avait un peu trop à dire, et que ça ne tiendrait pas. Alors j'ai découpé mon article en deux. Et, lentement, au rythme de mes visites à la mairie de Tilques ou aux archives départementales d'Arras, j'ai compris. Il en faudra plus. Je me suis lancé.

 

Et alors que le confinement arrêta beaucoup de choses sur Terre, il me permit de trouver un rythme de travail. Écrire, chaque jour ou presque, pendant plusieurs heures. Analyser mes archives, recouper mes informations, téléphoner quand j'avais des manques, lire chaque page de la presse locale. Internet fut une bénédiction. Et plus j'en trouvais, et plus je voyais d'autres choses à trouver. Plus j'interviewais des Tilquois.es, plus on me donnait les contacts d'autres Tilquois.es qui pourraient me renseigner.

 

J'ai pris énormément de plaisir à faire ce livre. A rencontrer les habitant.e.s, notamment les plus ancien.ne.s. Les écouter, c'était entrer dans le livre de leur vie. Rien n'était plus passionnant. J'ai arpenté à nouveau toutes les rues, et même tous les canaux. J'ai recontacté des gens que je n'avais parfois pas vus depuis deux dizaines d'années.

 

Et j'ai appris. Tellement. Désormais, quand je me balade dans Tilques, je vois un petit peu tout différemment. Quand je regarde son château le plus connu, j'imagine la vie des séminaristes après-guerre, je me demande comment étaient logés les Allemands, je m'interroge sur la famille Taffin qui possédait ce château au cours de la période moderne. Quand je regarde l'école du village, j'imagine les classes des garçons et des filles séparées, ou alors celles et ceux qui ont eu les cours dispensés par des religieuses. Je vois des distilleries, des brasseries et des cabarets à tous les coins de rue, j'entends la J.S.T. jouer au football, les pompiers sonner le tocsin et la clique défiler. Les agriculteurs sont au pousse-pousse ou derrière le cheval, les soldats canadiens surveillent sur le toit de l'église, l'abbé veille au salut de ses fidèles. Un petit Intervillages pour animer le dimanche, une joute sera organisée dans le marais, on finira par une session de théâtre.

 

Ce village, je l'ai dans les veines, plus que je ne le pensais. C'est chez moi. Mes souvenirs d'enfance, bons ou mauvais, y sont gravés. Je paierais cher pour revoir les parties de football que j'y ai jouées, chez les copains, sur le terrain ou dans la cour de récré. Je voudrais bien avoir une trace de mes cabanes ou pouvoir analyser ma tête lors de mon premier baiser. J'ai grandi, je suis devenu homme, je suis parti, souvent, loin. Et je suis revenu, toujours.

C'est sans doute un peu cocasse d'avoir écrit ce livre quelques mois après le déménagement familial. C'était peut-être le déclic. Il fallait laisser quelque chose de notre venue.

 

La suite ? Je vais démarrer les souscriptions dans la semaine, les visites à la presse locale, faire marcher le bouche à oreille. Car écrire un livre qui n'est pas lu, cela n'a pas d'intérêt. Et, quand j'en saurais un peu plus du nombre de lecteurs potentiels, je passerai à l'étape de l'impression.

Je voudrais aussi faire d'autres choses, comme une petite randonnée historique un dimanche, ou même créer une section histoire dans le foyer rural afin de prolonger tout ça. Car rien n'est parfait, et l'histoire du village est constamment à écrire. Il y aurait encore des habitant.e.s à rencontrer, des instants de vie à écouter, des documents à consulter. L'histoire ne s'arrête jamais.

 

Enfin, ce livre me prouve que je suis capable d'écrire. Il y en aura d'autres.

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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 20:17

Ça y est, le sac est posé. D'abord sur ce sol, puis rangé dans l'étagère. L'air de rien, ce sac ne m'a pas quitté pendant une année. 12 mois S.D.F. Enfin, du S.D.F. choisi, et non pas contraint (et ça change tout). Un sac qui aura vu un peu de pays, et qui est aujourd'hui fatigué de tout ça.

A peine les clefs en poche que j'ai cherché le plus important mobilier de la maison : un bon lit ! Mon lit ! Plus le lit de mes parents, plus le lit de ma grand-mère ou de ma marraine, plus le lit, le matelas ou le canapé des copains et des copines... c'est mon lit ! En quelques jours j'ai aussi récupéré mes vêtements, de ceux que je n'ai pas mis depuis 3 ans et mon départ en Guyane. Tiens, j'ai ce pull là ? Ah, mais oui, trop bien ! C'est facile, j'ai l'impression d'avoir acheté une nouvelle garde-robe.

 

Emménager, c'est aussi faire des trucs un peu chronophage. Électricité, gaz, ligne téléphonique, changement d'adresse... et il faut aussi passer par une étape que je n'affectionne pas tout à fait : faire les magasins. Comparer les prix, trouver un frigo, une gazinière, un salon. Ce midi, je mangeais toujours assis sur mon lit, l'assiette sur une table de salon gentiment donnée. Je n'ai pas encore de chaises, et les ampoules du salon ne fonctionnent pas.

 

Pas grave, car je suis chez moi. Vraiment chez moi. Mon premier chez moi, en solo, depuis 12 ans. Woh, 12 ans. Depuis, j'ai fait 7 colocs. Alors là, c'est moi qui vais décider du rythme du ménage et de la vaisselle, et je mets la musique au volume que je souhaite. Il n'y a plus de partage des taches, il n'y a plus non plus de partage des repas. Solitude. Est-ce que ça me fait peur ? Oui, toujours un peu. C'est d'ailleurs l'une de mes missions premières depuis que j'ai mon chez moi : voir du monde. Tous les jours je recontacte un copain ou une copine. Car c'est l'avantage de mon nouveau lieu de vie : Saint-Omer, la ville de mon enfance, et de ma jeunesse. Puisque je vous dis que je suis chez moi !

Emménager
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5 juillet 2020 7 05 /07 /juillet /2020 16:59

Honnêtement, ce serait mentir de vous dire que Lille m'a plu dès le départ. Je garde d'ailleurs encore aujourd'hui des sentiments contrariés. Je peste contre son béton, ses bagnoles et ses injustices qui me paraissent plus importantes qu'ailleurs. Plus importantes que chez moi en tout cas. Car Lille, ce n'est pas chez moi, et ça ne l'a jamais vraiment été. J'ai toujours eu cette impression de passage, d'une cité qui m'adopte essentiellement la nuit pour mieux me rejeter le jour. Oui, cette ville est reine de la fête, et je ne préfère pas compter le nombre de fois où nous avons essaimer à Massena ou transpirer dans les boîtes du vieux-Lille. Mais ce n'est pas suffisant. Ça n'a pas emporté mon choix. Finalement, Lille restera la ville d'à côté, et j'ai décidé de vivre là où je me sens chez moi, constamment. Reste des sacrés souvenirs by night, et quelques moments sympas sous un soleil souvent capricieux.


Et je sais que je ne suis pas le seul. J'ai même retrouvé les souvenirs lillois de ma grand-mère, ainsi que de mon arrière-arrière-grand-mère. Oh, ce n'est pas vraiment le monde de la nuit. Ce sont des mots, tellement banals car si quotidiens, posés au revers de vieilles cartes postales rappelant le temps qui passe, vite.

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Prenons d'abord le beffroi et la place du théâtre dans les années 1950. Les changements visibles sont mineurs : les lampadaires, le couloir du tramway, les voitures à la place des terrasses, et le sommet de la petite tour derrière le beffroi.

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Place de la République c'est plus flagrant : la route a disparu ! Plus de tram ! (disparu en 1966) A la place, une fontaine datant de 1979 et un ensemble devenue entièrement piéton.

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Quant aux rues nationales (1946) et Faidherbe (années 1950), elles n'ont quasiment pas évolué hormis les traces du tramway. Ah, oui, les voitures ont bien changé et on ne se gare plus aussi facilement !

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Les fusillés lillois ont eux connu une vie mouvementée. Oui, déjà de leur vivant, car les quatre hommes debout et celui au sol sont des résistants lillois fusillés lors de la première guerre mondiale. On construit alors un monument, inauguré en 1929. Les Allemands, apparemment un peu rancuniers, l'attaquent à coups de pioche et de dynamique en 1940. La carte postale des années 1950 montre ainsi des fusillés décapités... Ils ont retrouvé leur visage en 1960 et sont installés au boulevard de la liberté. Peut-être pas tout à fait au même endroit, et avec un mur retravaillé.

Allez, direction le coeur de la ville, sa Grand' Place.

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Une chose saute aux yeux : l'encombrement ! Au sortir de la seconde guerre mondiale, alors que les voitures sont pourtant peu nombreuses dans le reste de la région, la métropole montre déjà une appétence pour les 4 roues ! La Grand' Place est alors peu piétonnisée, et le marcheur navigue entre la route et des voitures stationnées. Quelques échoppes apparaissent sur la première image quand le tram montre le bout de son nez sur une carte datée de 1946. L'occasion de souligner les fils qui doivent alors courir à travers toute la ville.

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Remontons deux décennies plus tôt, dans les années 1920. La carte postale est en couleur (chose rare !) et nous présente ainsi la place dans les années folles. En plus du tramway que l'on voit apparaître au centre de l'image, les voitures stationnées devant l'hôtel Bellevue se partagent le lieu avec... les chevaux ! (à gauche) Est-ce que ce sont des taxis équidés qui attendent les clients sur cette place ? Pas impossible. La présence des piétons est plus massive qu'après 1945, et on a presque de fait l'impression d'avoir retrouvé de l'espace ! Des échoppes temporaires sont présentes en bas à droite quand un petit bâtiment occupe le bas de la statue (arrêt de bus et toilettes ?). Les bâtisses ont finalement peu évolué, le Bellevue a juste changé son nom de place, tandis que l'actuel deuxième bâtiment à sa gauche est en fait l'assemblage de trois de l'époque. Les autres n'ont pas bougé, ce qui paraît assez fou en considérant que cette carte postale a 100 ans !

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Direction 1910 ! La statue de Faidherbe qui fait tant causer (j'y reviendrai) est bien présent sur son gros socle quand les arbres qui l'entourent sont alors de première jeunesse. L'entrée du métro République est bien sûr absente (métro inauguré en 1983), les lampadaires ont disparu, et la devanture de l'actuel Crédit Mutuel a été fortement retravaillé (beaucoup plus de fenêtres aujourd'hui). Et ce qui est formidable à cette époque, ce sont les gens qui posent pour le photographe ! Moi, j'ai eu beau attendre quelques minutes, personne n'a fait attention à mon appareil !

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Je termine par une carte postale datée de 1905. Oui, ces deux photos ont été prises à peu près au même endroit ! Le théâtre de Lille a été inauguré en 1787 mais... il prend feu dans la nuit de 5 au 6 avril 1903. Le toit s'écroule, et la municipalité décide de construire un nouveau bâtiment, l'opéra actuel (presque fini en 1914 il se retrouve occupé par les Allemands, il faudra attendre 1923 pour une inauguration française !). De ce fait on peine aujourd'hui à imaginer le lieu, seule la vieille bourse sur la gauche fait figure de grand indice.
L'autre aspect incroyable de cette carte postale c'est le cheval... qui tracte le tramway ! Car c'est à cette époque un tramway hippomobile ! Il faut attendre de 1902 à 1904 pour voir l'électrification du réseau. De ce fait, cette carte dont le timbre me dit 1905 est en fait une photo datant de quelques années plus tôt.

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25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 09:07

Un autre dossier concerne la « défense passive ». Pas de résistance là, puisque ce sont des courriers envoyés par le chef de la Kreiskommandantur militaire de Saint-Omer : « Des attaques aériennes dans l'Ouest de la France ont eu parfois comme résultat l'anéantissement de quartiers entiers parce que la population civile, au lieu de s'employer à combattre les bombes incendiaires, quittait les lieux sinistrés sans se préoccuper des mesures de défense passive. »[1] Il est marrant le chef de la Kreiskommandantur ! Il rappelle notamment qu'en cas de bombardement il ne faut pas fuir ! Plus facile à dire qu'à faire à mon avis ! Un autre texte explique « les bombes incendiaires ne sont pas dangereuses pour autant qu'on les neutralise rapidement et efficacement » ...

Tilques occupé : la défense anti-aérienne

Ce sont les pompiers de Tilques qui se retrouvent en première ligne de cette défense passive, qui consiste essentiellement à lutter contre les incendies et à l'évacuation des blessés, une cinquantaine de pompiers en tout, avec quelqu'un de désigné « pour sonner le tocsin », ou encore des infirmières et des brancardiers. Il n'existe qu'un seul véhicule dans la commune, un camion, il est donc réquisitionné en cas d'intervention. Un ordre de réquisition est aussi envoyé le 27 janvier 1944 à Joseph Caffray « tueur de porcs […] qu'en cas de bombardement ayant occasionné la mort de bestiaux, il est requis pour avoir à saigner et vider les dits animaux » ! Hummm

En plus du bombardement de Saint-Omer de mai 1943 où deux Tilquois perdent la vie, le village est concerné par le bombardement du 27 août 1943 qui cible (plutôt bien cette fois) le blockhaus d'Eperlecques. Ainsi, dans un rapport du sous-préfet adressé à son supérieur, j'apprends qu'un avion a été abattu à Tilques[2]. Où ? J’ai le récit de la chute d’un avion allié dans le village (pas sûr à 100% que ce soit celui-là, il y en a peut-être d’autres). « L’avion était touché et j'ai vu un type qui a sauté en parachute, le parachute ne s’est pas ouvert du côté de l'épinette. J'ai été voir tout de suite, j'étais jeune, il avait tous les os cassés. L'avion s'est écrasé du côté de la terre Bédague au niveau de la nationale, on le voyait plus tellement il était encastré dans la terre. »[3] Par qui cet avion a-t-il été abattu ? Par les Allemands, oui, je sais. Mais est-ce que ce sont ceux positionnés à Tilques ? Car, sur le toit de l’église du village « ils avaient mis une mitrailleuse de la DCA [défense contre l’aviation], elle était amarrée »[4]. Et elle avait donc pour objectif d’abattre les avions !

Ce n’est pas la seule défense anti-aérienne, il y a aussi les pieux Rommel (aussi appelés asperges de Rommel !) : ce sont des piquets anti-planeurs dans les champs. « Il y’en avait tous les 20 mètres, c’était des piquets de 4-5 mètres de haut, et ils étaient reliés par des fils barbelés, une sorte de grande toile d’araignée, pour empêcher les avions et les parachutistes d’atterrir.  Les agriculteurs cultivaient entre les piquets. Ils allaient couper ça dans le bois d’Eperlecques »[5]. Tous mes interlocuteurs vivants à Tilques à l’époque m’en ont parlé, il semble que ça marquait dans le paysage.

Les pieux Rommel, Schneiders T., Frankreich, "Spargelfelder", juin 1944, Archives fédérales allemandes, Bild 101I-582-2122-31

Les pieux Rommel, Schneiders T., Frankreich, "Spargelfelder", juin 1944, Archives fédérales allemandes, Bild 101I-582-2122-31

Quelques mois plus tard, le 22 mars, alors que les bombardements se sont intensifiés, le maire écrit pour aviser le Kreiskommandant que « trois bombes non éclatées sont tombés dans les champs sur le territoire de la Commune. Point de chute entre Tilques et Cormettes ». Dans l'ensemble ce sont 25 bombes qui sont tombés dans les délimitations du village[6], dans des champs, en direction de Zudausques [c'est Cormette qui est visé : le village est bombardé à 9 reprises en l'espace de 6 mois, alors qu'une base de lancement de V1 était mise en place sur la commune]. Ce n'est pas la première fois car le 12 janvier 1943 le maire avait déjà écrit à ce propos, pour la même zone (« deux bombes d'avions ont été trouvées […] par des cultivateurs travaillant aux champs »[7]).Tilques reste néanmoins épargné (au contraire de certains de ces voisins le village ne possède pas d'objectif militaire).

Ce qui marque les habitants ce sont aussi les V1 et les V2 « j’en ai vu 2-3, derrière la maison. C’était un autre son que les bombes ou les avions » ; « surtout au soir j'men souviens, c'était comme une fusée, ça passait pas haut, et un bruit que ça faisait, souvent ça passait du côté de Cormette, au loin là-bas, on entendait bien que c'était pas un avion, on avait toujours peur que ça se retourne » ; « J’me rappelle encore les V1, il y avait une flamme derrière, au départ ils devaient partir dans le sens de l'Angleterre et ça partait dans tous les sens »[8]. La Kreiskommandantur avertit d’ailleurs la population en août 1944 de ne pas toucher les pièces pouvant provenir des V1 et qui pourraient être trouvées, surtout en ce moment pendant la moisson[9]. Pour se protéger des bombardements, certains construisent des abris de fortune sur leur terrain, « enfin un abri.... s'il tombé quelque chose… c'était de la terre, un truc de fortune »[10].

 

A mesure que les troupes alliées avancent le préfet collaborationniste insiste sur la défense passive, ainsi, au cours de l'été 1944 il faut creuser des tranchées pare-éclats, des trous-abris etc. En octobre, alors que la région a été libérée, le nouveau préfet souhaite connaître le matériel allemand présent sur place « ce matériel est considéré comme butin de guerre ». Le 9 novembre une lettre est adressée à propos du « désobusage et enlèvement des engins non éclatés ou douteux ». 

 

A la fin de la guerre les choses évoluent et cette fois c’est un avion allemand qui est abattu : « un coup on a vu un avion allemand en flamme, touché, et il tournait au-dessus des maisons… on est descendu à la cave, puis on est remonté… il tournait encore ! On a redescendu, et il est tombé au bout de l’impasse des 20 mesures »[11]. D’autres souvenirs reviennent, comme « quand les Allemands se sauvaient, ils passaient ici, devant la maison, ils étaient nombreux avec les mitrailleuses, mais ils ne nous embêtaient pas » [12]. « Des Allemands ont logé à la maison au moment du débarquement et la libération, ils étaient pressés, ils logeaient n'importe où ! »[13]. Et, quelques semaines plus tard « on a vu passer des bœufs, des centaines, des centaines et des centaines qui allaient à Calais (qui venait d'Argentine), certainement plus de 1000, tout le long de la nationale ». Les Alliés sont arrivés, la guerre est terminée à Tilques.

 

[1] Mairie de Tilques, Archives, série H11, Défense passive.

[2] Archives du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 667, Bombardements.

[3] Interview Daniel Bouton, 20 février 2020.

[4] Interview Jacques Dercy, 24 janvier 2020.

[5] Interview Roger Thomas, 6 mars 2020.

[6] Archives du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 667, 4Z 668, Bombardements.

[7] Archives du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 668, Bombardements.

[8] Interviews Roger Thomas, 6 mars 2020 ; Daniel Bouton, 20 février 2020 ; Jacques Dercy, 24 janvier 2020.

[9] Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 667, Bombardements.

[10] Interview Marguerite Dercy, 24 janvier 2020.

[11] Interview Roger Thomas, 6 mars 2020.

[12] Interview Roger Thomas, 6 mars 2020.

[13] Interview Daniel Bouton, 20 février 2020.

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19 mai 2020 2 19 /05 /mai /2020 07:38

A l'issue d'une guerre rondement menée (sic!), la France se retrouve occupée. On ne va pas se mentir : le NPDC est en première ligne. Et pour cause, les Anglais restent en guerre. De ce fait, Tilques devient, comme toutes les communes de l'Audomarois, un lieu de cantonnement pour les troupes allemandes... on ne sait jamais, un débarquement allié est si vite arrivé... (quoi ?! La NORMANDIE?!?)

 

C'est le sous-préfet de Saint-Omer qui écrit aux maires des communes, dont celui de Tilques (Auguste Lurette). On demande notamment d'indiquer « les possibilités d'occupation de chaque commune », c'est à dire les maisons disponibles, mais aussi la place pour les chevaux, ou encore les garages permettant de garer des véhicules. A Tilques, le chiffre de 520 personnes est indiqué « dont 60 dans l'école, 80 dans les estaminets (ohoh c'est pas dangereux ça !?) et 196 dans les maisons « cantonnements de fortune »[1]. Dès le 7 novembre 1940 des « troupes venues pour cantonner peu de temps dans la commune se sont emparées d'une quantité importante de paille de blé dans une ferme et ont réquisitionné plusieurs locaux sans ordre émanant d'une Kommandantur (…) les troupes cantonnées dans la commune se ravitaillent aussi en pain sans produire de tickets »[2]. Oui, Monsieur le maire est tatillon sur les règles (vous verrez !). Des travaux sont effectués au cours de l'hiver 1940-41 pour ces lieux (les Allemands râlent d'ailleurs car ça ne va pas assez vite à leur goût)[3].

En plus du cantonnement il y a les réquisitions officielles : « par ordre de la commandanture de Tilques la commune (…) doit fournir tout cela : 7 rouleaux (…) 4 kg peinture huile, 6 kg peinture sèche, 9 interrupteurs, 2 abat jour modernes, 55 vis à bois.... »[4] Une vraie liste de courses !

La Kreiskommandantur de Saint-Omer s'interroge aussi sur les distilleries de Tilques : quel stock, quelle est la production d'alcool par semaine, comment peut-on transporter l'alcool ? Sauf que la réponse n'a pas dû plaire aux autorités : la production est... au chômage ![5]

 

Il y a aussi des réquisitions non officielles... Le maire de Tilques écrit ainsi au Commandant de la Kreiskommandatur pour signaler que « dans la journée du mardi 12 janvier, vers 16 heures, un camion militaire allemand s'est arrêté à Tilques […] des soldats descendirent de ce véhicule […] et s'introduisirent dans les lieux après avoir brisé un carreau et ouvert une fenêtre, s'emparèrent de la cuisinière achetée par la commune pour les besoins militaires habitant ces lieux, prirent également 12 draps, 3 bassins et un fauteuil dessus cuir, sous réserve d'autres objets moins importants […] je vous serais, en conséquence, Monsieur le Commandant, respectueusement obligé de vouloir bien faire procéder à l'enquête nécessaire pour recouvrer lesdits objets mobiliers. »[6]

Il faut remarquer le ton du maire, respectueux mais ferme ! Il faut dire que le logement était utilisé par… des militaires allemands pour leur cantonnement ! (et c'était la responsabilité de la commune, donc du maire…)

 

Ce n'est pas parce que c'est la guerre que le droit n'existe plus ! Le 11 mai 1943 c'est directement au préfet à Arras que le maire de Tilques écrit, pour faire parvenir les factures de commerçants ayant été réquisitionnés (10 personnes en tout, de 123 francs à 8 907,50 francs pour Fardoux !). Des factures et bons de réquisitions de paille de couchage sont également envoyées (16 personnes) ou encore des factures pour transport de matériel (2 personnes)[7]. L'idée est d'être remboursé !

 

Dans le même genre, une demande particulière est faite par Rossey Declerck à monsieur le maire : « j'ai dû quitter ma demeure pour me rendre auprès de ma fille institutrice à Moulle et durant une absence prolongée causée par les bombardements j'ai dû constater la disparition des objets suivants : 1 paire de draps, 1 couverture, 3 torchons, 2 serviettes de toilette, 2 paires de bas, vaisselles, casseroles et moulin à café » ![8]  Un soldat en retraite ? Un autre habitant ? Le mystère reste entier !

 

Là où c'est plus compliqué, c'est pour les châteaux ! Car ils présentent un avantage certain : la place ! Le mobilier est très important, ainsi on retrouve l'inventaire du château Hocquet, avec 31 matelas pour... 32 lits ! Mais aussi 96 chaises, 4 bancs, et... 3 chaises longues [9]! Tu m'étonnes qu'ils préfèrent être là ! Les Allemands évitent de faire n'importe quoi avec les deux châteaux, ils réquisitionnent même une vidange des fosses des châteaux du Hocquet et des Ombrages en avril 1944 ! A cette date, je remarque aussi une réquisition de 4 cendriers, 24 verres à vin, 24 verres à bière et 24 verres à champagne ![10] On savait aussi s'amuser en ce temps-là !

Le 14 mai 1943 est envoyé en allemand et en français un petit télégramme d'un « capitaine Hauptmann » : « le château des Ombrages est remis à la disposition du propriétaire, Monsieur Fichaux, qui est sinistré à Saint-Omer. L'occupation éventuelle du château par l'armée sera fixée par la troupe elle-même. »[11] Là aussi le ton est ferme !

Le propriétaire, négociant en épicerie et vin à Saint-Omer, témoigne le 4 mars 1943 des dégâts faits dans sa demeure par les troupes allemandes : « un hangar planché a été complètement démoli pour être brûlé ainsi qu'une grande porte de garage et des portes de poulailler (…) et dans la propriété ils ont scié cinq arbres ». Le PS vaut le coup d'œil : « les soldats ont laissé un fusil, j'ai chargé mon jardinier de remettre cette arme à la mairie ». Résumons : le soldat allemand pratique l'écocide en étant en plus tête en l'air !

Pour le château d'Ecou c'est une lettre du maire qui raconte les faits à « Monsieur le Kreislommandant (…) il résulte que les portes et fenêtres sont démolies, de nombreux carreaux sont cassés. Les fils de l'électricité nouvellement installée sont arrachés. Le parquet de deux pièces du 1er étage a été détérioré et des planches enlevées ainsi que des portes. Le chauffage central est aussi abîmé. De renseignements pris il appert que ces faits ont été occasionnés par les soldats cantonnés au château De Coussemaecker à Salperwick ». Il a le droit de balancer les coupables, c'était un sport d'époque ! Sauf que « la Kreiskommandatur de Saint-Omer m'inform[e] que ces dégradations avaient été commises par des civils (sabotage civil) », lors d'une réponse début 1944. Le maire décide alors de visiter la propriété : « ce château est aujourd'hui dans un état de délabrement complet. Une bombe qui aurait explosé à l'intérieur n'aurait pas fait plus de dégâts. Une seconde enquête me fit connaître par des civils qui avaient eu en cantonnement des troupes courant janvier et février dernier, déclarant avoir vu ces soldats transportant du bois, portes, fenêtres, panneaux et planches de toutes sortes pour faire du feu ». Cette lettre du 6 mars est adressée au capitaine commandant la brigade de gendarmerie de Saint-Omer, lui demande une enquête.

Le résultat ? Une lettre en allemand datée du 14 mars « la communication concernant les dommages au château d'Ecou n'a pu obtenir par nous aucun résultat, car l'unité qui occupait alors le château a trouvé les choses dans l'état (…) la population civile a pu se livrer à toutes sortes de déprédations et de sabotage, desquels l'armée allemande ne peut en aucun cas être responsable. Nous remettons la chose à vous, pour que vous cherchiez les auteurs parmi la population civile ». Signé « Der Kreiskommandant »[12]. Autant dire que les positions restent figées !

Pour le château du Hocquet (NDLR château de Tilques), le lieu est plus respecté. Le 2 février 1944 le capitaine Gauer précise : « le château occupé par l'unité 00035 a été évacué et doit être libre en ce moment. Vous êtes au courant, que quand celui-ci n'est pas occupé par la troupe, vous êtes dans l'obligation de prendre le mobilier et le bâtiment en consigne. Veuillez vous mettre pour cela en rapport avec la Standortkommandature de Tilques. Veuillez me faire part également, si des dommages ont été causés soit au bâtiment lui-même, soit à son installation. Ce château ne doit pas être occupé à nouveau sans autorisation formelle par écrit de la Kreiskommandature de St Omer »[13].

Une autorisation arrive justement le 23 février, avec « l'unité de la Feldpostnr. 73074 A 3 est autorisée par la Kreiskommandature à occuper le Château Hocquet de votre Commune ». Même chose le 5 avril pour l'unité FN. 56034. Ce château et celui des Ombrages, occupés, ne sont jamais bombardés, et pour cause… les Allemands ont installé une grande croix rouge sur chacun d’eux, une manière de dire « ici c’est un hôpital, ne bombardez pas ! » (pas cons les Allemands !)[14].

Au final, le château du Hocquet cesse d'être occupé le 12 août 1944. A cette époque les propriétaires ne sont plus à Tilques, puisque Madame Veuve de Taffin de Tilques est partie à Blassé (Rhône). Joseph Philippe, le propriétaire du château d'Ecou, est quant à lui prisonnier en Allemagne[15]. C'est son père Henri, domicilié à Cysoing (Nord), qui essaie de faire respecter les droits. Son fils Joseph entreprend en octobre 1945 un état des lieux, fait par le maire de Tilques : 10 pages de dégâts ! Des 61 arbres coupés dans le jardin aux canalisations arrachées, des trous dans le plafond au mur percé... autant vous dire que le château n'est plus vivable ! (ce n’est pas le seul lieu endommagé, l’école présente une facture de 6 850 francs de dommages de guerre).

 

Beaucoup de maisons sont réquisitionnées, comme celle de Monsieur Caron de Fromentel, sur la route nationale, ou celle des Thomas : « le soir les Allemands avaient pris la salle à côté, dans la maison. Une fois on a eu une équipe qui buvait c’était pas fameux. Mais il y avait aussi un Allemand qui venait souvent dormir ici, fort gentil »[16]. Parfois c'est juste une réquisition d'électricité, comme dans la ferme Legrand (et s'en suit un échange de 7 lettres entre le préfet, le sous-préfet, le maire et Monsieur Legrand pour savoir qui va payer !).

 

Le 23 février 1944, Auguste Lurette écrit à nouveau : « j'ai l'honneur de vous faire connaître que la compagnie des Pionniers 12949 C et la Compagnie d'Artillerie 33.776 qui ont logé dans les deux classes de l'école des filles ont emporté les deux poëles avec chacun 12 mètres de tuyaux. Je vous serais, Monsieur le Kreiskommandant, très obligé de vouloir bien me permettre de rentrer en possession desdits poëles et tuyaux »[17]. Décidément, on va finir par croire que ce sont des voleurs !

 

Beaucoup plus étrange : une lettre est envoyée par le Capitaine Foque [j'ai une tombe d'un général Foque ? Le même?], stationné à Clermont-Ferrand. Je vous la retranscris car elle vaut le coup :

Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande

Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande

Là ce n'est plus être ferme, ça en devient presque menaçant ! Et toujours pour gagner plus d'argent... (le temps passe, les fléaux restent)

 

A noter que si les réquisitions matérielles sont nombreuses il existe aussi des réquisitions d'hommes !

Tout d'abord, il y a le S.T.O. (Service de Travail Obligatoire), avec 15 Tilquois concernés. En plus des prisonniers, en plus du S.T.O., le 2 octobre 1943, le sous-préfet écrit au maire de Tilques : « vous devez requérir 50 ouvriers pour combler entonnoirs, commune de Longuenesse. Ces hommes munis de pelle doivent se rendre porte d'Arras à Saint-Omer d'où ils seront dirigés sur Longuenesse par soins Service Ponts et Chaussées »[18]. L'ordre est envoyé à toutes les communes du coin, l'objectif étant de réparer les dégâts des bombardements (parfois précisé « les entonnoirs de bombes »). La mission dure deux semaines (les hommes alternent chaque jour).

1944 est l'année décisive à Tilques, et les réquisitions sont croissantes : 57 demandes de remboursement entre le 18 janvier et le 29 février 1944, 29 en mars-avril-mai, et 16 bons de cantonnement sont déposés sur la période 6 juin (débarquement) – 31 juillet. Pas sûr que ces derniers aient été remboursés ! De même pour 37 764 francs de mobiliers achetés à Saint-Omer le 14 juin 1944 pour l'armée allemande de Tilques (notamment deux grands fauteuils confortables suspendus à soufflets garnis satin... quand tu vois la défaite arriver tu te lâches clairement avec l'argent du contribuable !).

Le maire écrit au commandant de la Kreiskommandantur une dernière fois le 30 août 1944 (pour un remboursement de bois!) tandis que le 21 septembre c'est un nouveau préfet de libération qui écrit.

Concernant les réquisitions après la libération, le 39 régiment d'infanterie (1er Bataillon, 1ère Compagnie) est détaché à Tilques et s'y cantonne du 7 mai au 22 mai 1945 (4 chambres). Et où demeurent ces braves soldats anglais ? Dans les châteaux pardi ! Ainsi au château des Ombrages jusqu'au 22 mai 1945, tandis que le château du Hocquet a été occupé du 18 janvier au 29 avril 1945[19].

Le 16 juin 1945 un avis de levée de réquisition est envoyé, la seconde guerre mondiale s'arrête pour de bon à Tilques.

 

Enfin, je termine avec des choses un peu étonnantes. Ainsi, dans le dossier des affaires militaires on a par exemple un dossier « recensement des chevaux » ! 50 seront réquisitionnés ! (dont 2 attelages en permanence pour le champ d'aviation des Bruyères !)[20]. Il y a le même recensement pour les... bicyclettes ! Et il faut faire une demande d'achat au service pneumatique du département ![21] Et, sans surprise, il y a aussi le recensement et les réquisitions... d'armes à feu ![22] Là, pas trop de choix : il faut déposer ses armes à la mairie sur ordre de l'autorité allemande... pas de chasse ces années-là ! Autre chose assez marrante : une rue des Poilus et une rue du Maréchal Pétain sont apparus à Tilques à ce moment-là ! Bizarrement on ne les retrouve plus !

Il y a aussi un dossier rationnement des textiles et chaussures. J’observe ainsi que le 26 février 1944 la mairie demande à la sous-préfecture de Saint-Omer 187 paires de chaussures, surtout… des pantoufles (56 paires) ! En mai 1944 ce sont… 115 paires de pantoufles qui sont demandées ![23] On est donc des pantouflards à Tilques !

 

[1]     Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[2]     Archives départementales du Pas-de-Calais, Danville, 4Z 687, Réquisitions.

[3]     Archives départementale du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 679.

[4]     Mairie de Tilques, Archives, série H22, Réquisitions de matériel de la part des Allemands.

[5]     Archives Départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 670, Correspondances 39-45.

[6]     Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[7]     Ibid.

[8]     Mairie de Tilques, Archives, série H24, Dégradations de demeures privées par l'occupant.

[9]     Mairie de Tilques, Archives, série H22, Réquisitions de matériel de la part des Allemands.

[10]    Ibid.

[11]    Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[12]      Mairie de Tilques, Archives, série H24, Dégradations de demeures privées par l'occupant.

[13]      Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[14] Interviews Jacques Dercy, 24 janvier 2020 ; Daniel Bouton, 20 février 2020.

[15]      Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 687, Réquisitions.

[16] Interview Roger Thomas, 6 mars 2020.

[17]      Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[18]      Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 668, Bombardements.

[19]      Mairie de Tilques, Archives, série H21, Cantonnement allié.

[20]      Mairie de Tilques, Archives, série H22, Réquisitions de matériel de la part des Allemands.

[21]      Mairie de Tilques, Archives, série H27, Réquisitions de bicyclettes.

[22]      Mairie de Tilques, Archives, série H28, Réquisitions d'armes à feu par les Allemands.

[23] Mairie de Tilques, Archives, série Q22, Rationnement des textiles et chaussures.

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12 mai 2020 2 12 /05 /mai /2020 22:34

J'écris cet article dans un document intitulé Rédemption.

J'ai eu envie de pleurer devant un film, mais je n'ai pas assumer ces larmes. Une seule a coulé. A la fin du film, j'ai eu envie de faire pipi, et je me suis dit que pleurer aurait éliminer cette envie.

Le confinement ne m'a pas fait grand chose. Pas de changement dans ma vie, pas de baisse de moral. Au contraire, ça m'a permis de trouver un rythme et une motivation.

Je me demande ce que je vais faire dans 3 mois et demi. Et puis j'arrête de me demander, et ça va mieux.

Deux fois une fille m'a dit je t'aime, et je ne pouvais pas répondre. J'étais triste.

Je n'ai pas aimé depuis 6 ans. C'est long. Et je soupçonne le karma.

Quand quelqu'un se met en couple autour de moi, je le félicite. Et je le jalouse.

Je me suis demandé si je ne devais pas recontacter toutes mes ex. C'était apparemment une mauvaise idée.

Il y a un an je me levais en me disant « pourquoi je me lève si tôt ? » Maintenant, je me lève en pensant à ce que je vais faire. C'est mieux.

Je suis parfois asocial.

Je suis parfois un animal de sociabilité. C'est dur de me suivre. Moi-même j'ai du mal.

Je n'ai pas de regret. J'en suis fier.

J'ai quelques remords. Ca ne change rien.

Parfois je m'arrête en me disant « à quoi bon ? ». A rien, et c'est pour ça que la vie reste sexy.

J'ai envie de voyager. Mais moins qu'avant.

J'ai envie d'avoir des enfants rapidement. Et puis j'écoute les histoires de mes potes, et je me dis que j'ai encore le temps.

Il y a 15 ans, ma vie allait être séparée entre Arras et Saint-Omer. C'était facile.

Ce soir, à cet instant, je voudrais être ailleurs. Mais je ne sais où.

J'aime écrire des messages pour recevoir des nouvelles des gens. Et puis je réponds avec 3 mois de retard.

J'ai un super-pouvoir : je peux dormir n'importe où, n'importe quand. Ca m'a beaucoup aidé.

J'ai un autre super-pouvoir : je ne grossis jamais. J'aime moins celui-là.

Parfois j'écris, et les gens aiment. Je ne comprends pas toujours.

Je ferai bien un aller-retour express en Guyane pour voir mes élèves. J'en souris.

J'essaie de faire un jeu de mots avec Jean la souris. C'est nul, alors je m'arrête.

Y'a pas d'arrêtes dans le bifteck. Mais y'en a dans le poisson. Le poisson se jette dans la mer. La mer c'est sur le terre. La terre est une boule. Et toi t'es maboul.

C'est tout.

Transparence d'un soir
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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 08:12

J’avais plusieurs possibilités d’analyse. Par exemple les élections législatives. Mais ce vote peut parfois être un vote personnel, un vote d’affection pour une personnalité locale charismatique, ou encore quelqu’un de présent sur le territoire, celui qu’on voit à la ducasse chaque année par exemple. L’avantage des élections présidentielles et européennes, c’est la distanciation vis-à-vis des candidats, et un vote de parti plus assumé : quand on vote Europe Ecologie aux élections européennes, c’est clairement que l’on a des aspirations à l’écologie, c’est rarement parce qu’on a croisé un des candidats à la ducasse. J’ai décidé de mettre un code couleur : en vert lorsque Tilques vote plus que la moyenne (supérieure d’un pourcent) ; en rouge lorsque que le village vote moins que la moyenne (inférieure d’un pourcent).

Les élections européennes

Sources : Archives municipales, Ministère de l’intérieur

Sources : Archives municipales, Ministère de l’intérieur

Ce tableau est très parlant : Tilques est clairement plus à droite que ne l’est la France. Les résultats des chasseurs à l’époque du CPNT sont sans équivoques : le village chasse ! A gauche, hormis une très légère exception en 2009, les résultats sont clairement plus défavorables. Pour le FN on peut voir une évolution dans le temps : Tilques vote moins FN que la moyenne française jusque 2004, avant un retournement sur le période contemporaine (situation qui suit une dynamique régionale).

Les élections présidentielles (Vème République) 1er tour

Sources : Archives municipales, Ministère de l’intérieur

Sources : Archives municipales, Ministère de l’intérieur

 

Les résultats du premier tour des élections présidentielles confirment l’impression des élections européennes. Tilques n’est clairement pas communiste, ni, dans une moindre mesure, socialiste (à l’exception de 1988). Le village affirme son ancrage à droite : De Gaulle et Pompidou étaient élus directement au premier tour si ça ne tenait qu’à ces scores.

Le Général est sympa, en retour il s’arrête dans le village avec sa femme en septembre 1959. On le voit ici serrer la paluche du maire André Legrand.

Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 73.

Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 73.

Vient ensuite une période Giscard pour le village (son chiffre de 1981 est celui qui présente le plus gros différentiel avec les résultats nationaux). Chirac, après un résultat décevant en 1981, remporte le village de 1988 à 2002. Pour les autres partis, les chasseurs font plus du triple de leur score national en 2002, le FN présente la même évolution que les élections européennes (avec le tournant de la décennie 2000) quand Lutte Ouvrière fait des scores étonnants.

Tilques présente ainsi une image assez traditionnel d’un vote villageois du nord de la France : de droite, plutôt conservateur, avec une tendance affirmée à la chasse. Un profil d’agriculteur.

 

C’était déjà le cas au sortir de la seconde guerre mondiale. Ainsi les votes des deux élections « législatives » de 1945 et 1946, ayant pour objectif d’élire une Constituante. Tilques se distingue déjà par son ancrage à droite et par la faiblesse des communistes.

 

Les constituantes d’après-guerre

En %

 

Communistes

SFIO

Radicaux

Modérés

MRP

1945

Tilques

France

14,8

26,2

23,9

23,4

-

10,5

-

15,6

61,4

23,9

1946

Tilques

France

15,7

25,9

21,9

21,1

6,1

11,6

21

12,8

35,4

28,2

Sources : Archives municipales.

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