22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 18:36

Mercredi

 « Odi ? » « Odi ! ».

Odi est un terme générique. Il faut l’utiliser à chaque fois que tu rencontres quelqu’un ou que tu passes sur son territoire. « Odi ? » C’est une sorte de « toc toc », « knock knock » en anglais. Ca prévient de ta présence, et demande si quelqu’un est là. « Odi ? » Bref, j’ai entendu « Odi » 300 fois aujourd’hui !

La famille s’agrandit, puisqu’une autre volontaire américaine, Nicole, qui habite à 25 km, nous rejoint. Elle est venue à vélo aux aurores pour partager les crêpes du petit-déjeuner (je compte d’ailleurs très prochainement ajouter « crêpes » sur mon CV). Elle est d’origine serbe, a grandi en Corée du Sud mais elle est belle et bien américaine (non, non, il n’y a pas de faute). Elle fait des études de biologie. En discutant avec ces deux Américains, je me rends compte de la chance que nous avons, Français, de ne quasiment rien payer pour notre université. Mes deux homologues ont 45 000 dollars de dette et une licence comme seul diplôme. Et encore, ils m’expliquent que leur université n’est pas chère ! Forcément, je passe pour un extraterrestre avec mes 300 à 700 euros de frais par an, et mes bourses.

Aujourd’hui, ce fut un peu « Jérémy à la ferme ». Tout d’abord séance « planter des graines de tomates et de courgettes » dans le compost de Ben. Découpe des bouteilles, insertion du compost, les graines, de l’eau et le tour est joué. On fait pareil dans le jardin, que l’on arrose à gogo (60 litres d’eau sur un m²).

La vie de brousse

Puis direction la petite forêt, totalement brûlée, car oui, ici, on brûle à tout va pour régénérer les sols (et pour les désherber). Ce sont des feux « contrôlés ». Les guillemets sont importants, car j’ai vu des photos de la semaine précédente, et les flammes étaient impressionnantes, elles ont même mis le feu au mausolée des chefs coutumiers… contrôlés qu’ils disent… Bref, toujours est-il que nous sommes ici pour ramasser des feuilles. Cela va durer une bonne heure, l’objectif étant de réaliser un nouveau compost.

La vie de brousse

On croise de temps en temps des petits animaux sympas, ayant survécu d’entre les flammes.

La vie de brousse

Jeudi

Ce rythme. Ces secondes qui durent des minutes, ces minutes des heures. Les journées paraissent longues. Quel bonheur ! Non pas que je m’ennuie, mais je les vois passer, contrairement à l’Europe. Je suis content d’être là. Ce voyage me fait du bien et me rappelle à quel point j’aime être sur les routes du monde, libre. Mes derniers déplacements africains ne pouvaient pas être dénommés voyage car il y avait les recherches, les demandes d’interview, la thèse. Aujourd’hui, même si je pense encore aux délais de ma thèse, je voyage vraiment, sans véritable destination, sans but, si ce n’est de découvrir un pays. Je suis à Mpande, et demain ? Je ne sais pas encore. C’est cette belle incertitude qui fait le voyage. Et qui me confirme mon envie de repartir après la thèse.

La vie de brousse

Aujourd’hui, c’est journée randonnée après un gros porridge. De longues heures de marche sous un soleil de plomb, en direction d’un agriculteur souhaitant avoir les conseils de Ben. L’occasion de voir ses cultures, ses « fermes de poissons » (sans poisson, mais l’idée est là), ses bananes, etc. Une vraie traversée sauvage avec lui pour seul guide. Route. Petit chemin. Puis plus de chemin du tout. L’impression d’être Livingstone. Les sourires, les conversations auxquelles je ne comprends rien. Pas grave, on comprend beaucoup avec les gestes, avec les regards. C’est une langue universelle, le rire.

La vie de brousse
La vie de brousse
La vie de brousse
La vie de brousse
La vie de brousse

Nous reprenons la route. Des enfants nous suivent. D’autres sont trop occupés à charrier des marchandises ou à laver du linge.

La vie de brousse

Direction un autre agriculteur. Celui-là a un beau terrain, et de belles cultures. Il semble vraiment travailleur… il a aussi 11 enfants ! Forcément, il a un peu plus la pression ! Après avoir fait le tour de son terrain, nous nous asseyons devant sa maison. La fumée remplit la hutte ouverte, il nous explique comment fabriquer ses propres cigarettes (il cultive son tabac). Je me retrouve avec une canne à sucre dans les mains (que j’essaie désespérément de croquer, mais j’ai tellement peur de me fracturer une dent… (et vous avez vu l’ambulance dans le dernier article !)). Sur le retour je me fais les épaules pour revenir à la maison, avant de poursuivre mon invincibilité au rami (aucun rapport avec Adil).

La vie de brousse
La vie de brousse
La vie de brousse
La vie de brousse

Vendredi

Ça y est, j’ai quitté Nicole, Ben et le village de Mpande. Une expérience magnifique. Une vie de brousse. Certes, seulement quelques jours, et ça serait faire preuve d’une certaine arrogance que de penser que j’ai tout vu ou tout compris. Mais il y a bien quelque chose que je retiens par rapport à mes deux Américains : quel courage. Deux ans de vie, dans des conditions tellement différentes des nôtres, cela force le respect. Surtout pour 250 dollars par mois, somme assez limitée, même dans un petit village zambien.

Ce que j’ai vu aussi, ce sont les ravages des maladies. Tout d’abord, si le chauffeur du bus a la réputation d’être le plus riche du village, il semble que dans les faits ce soit plutôt le vendeur d’alcool. C’est clairement un gros problème ici, et plus généralement dans le pays. Autre chose, le SIDA. Environ 13% de la population vit avec le virus. Le chiffre est énorme, c’est l’un des pays les plus touchés au monde. Sujet un peu tabou, surtout dans les villages. Au niveau économique, j’apprends que les paysans locaux sont payés 8€ le sac de 50 kg de céréales. C’est 3 fois plus en Tanzanie. Vous ne serez donc pas étonnés d’apprendre que la contrebande de céréales bat son plein dans la zone frontalière…

Surtout, ces voyages n’informent jamais autant que sur nos propres vies. Ils me rappellent ce que valent l’eau potable et l’électricité. Mais ils me permettent également d’observer notre faiblesse d’échanges directs. Ce qui est vraiment impressionnant ici, c’est le temps que tu utilises à discuter avec tes voisins, avec l’ensemble du village. C’est également le cas en ville. Tu t’assois, et tu discutes. Ce sera mon plus gros choc à mon retour en France : les rues désertes, l’absence de regard quand tu croises quelqu’un. Et ces mots, absents, qui révèlent un peu de nos maux : individualisme, surconsommation, absence de réelle communauté. Dommage, car ça me plait bien là-bas.

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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 09:40

A peine la thèse rendue que le travail se présente à moi : professeur d’histoire-géographie et d’éducation morale et civique (également dénommée EMC, c’est le retour de « la morale » !), dans un collège.

Comment suis-je arrivé là ? Tout commence par un entretien au rectorat de Lille, avec une inspectrice d’histoire-géographie-EMC. Je sais que l’éducation nationale recrute des contractuels (25 000 engagés en 2016, ça a doublé en moins de 10 ans), car les remplaçants font cruellement défaut. L’année dernière, une classe de terminale dans le meilleur établissement de ma ville n’avait pas eu de cours d’histoire en décembre ! Une classe de terminale ! Quand même ! Or, il suffit d’avoir un niveau licence pour être éligible. Du coup, ce sont souvent des personnes qui ont manqué le concours qui se retrouvent profs contractuels... logique. De ce fait, je me présente à Lille. Coup de chance, l’inspectrice est… mon ancienne prof d’histoire ! Le temps d’en parler que l’entretien est déjà arrivé à moitié. Quelques questions pièges plus tard (coucou la laïcité), me voilà accepté ! Encore faut-il que l’on me propose un poste.

Lendemain matin, le téléphone sonne. On veut me proposer des dizaines de postes ! Bon, je souhaite finir ma thèse avant, et je demande donc à ne pas commencer avant octobre. « J’ai 3 postes à vous proposer pour début octobre ». Ça va vite ! Deux coups de fil plus tard, je délaisse un poste à Calais pour un collège plus tranquille en campagne, à 30 minutes de chez moi. J’y rencontre la principale, le principal-adjoint, des profs, des élèves, j’entends 50 noms qu’il faudrait un jour retenir… tout va très vite ! Et ma thèse qui m’attend. J’accepte un remplacement de congé maternité, jusqu’au 31 janvier. L’idée est simple : si ça me plaît vraiment, je passe les concours en mars-avril, et ça me laisse du temps pour un peu réviser. Si ça ne me plaît pas, j’ai terminé le 31 janvier, et je retrouve ma liberté.

Et voilà, la thèse est rendue. Et cela fait une semaine de travail. Je suis officiellement devenu un « monsieur », car c’est comme ça que tu t’appelles désormais. « Monsieur » a donc préparé ses cours. Avec un certain plaisir, je dois l’admettre. Fini le Rwanda, fini le Burundi. Cette fois, c’est le retour à l’Europe des Lumières, au néolithique, au génocide arménien et aux révolutions russes. Ça me rappelle forcément des choses, mais il faut les revoir un peu, en cas de questions pièges des élèves. Comment faire un cours qui tient une heure ? Que vais-je dire ? Quels exercices je leur donne ?
Je me surprends moi-même. Pas de stress. Et pas de grande difficulté. Ça me semble facile. Oh, attendez, cela ne fait qu’une semaine, c’est donc loin d’être une conclusion. C’est plutôt la fin de mon introduction. Je n’ai encore rien vu, je n’ai encore rien fait. Mais, pour le moment, ça me plaît.

« Monsieur » a un style. Interro à chaque cours. Vous imaginez bien : je me suis fait des copains. Mais que voulez-vous, c’était le style de Monsieur Paris et de Monsieur Carlier, mes deux profs préférés au collège et au lycée : un peu stricts au départ, et qui relâchent la pression ensuite. Alors je fonctionne comme ça. Une semaine, 7-8 carnets confisqués, deux mots, une retenue. Ça démarre fort, mais c’est le collège. Les sixièmes sont encore des bébés, à qui il faut tout expliquer, jusqu’à la couleur de leur écriture. Moi, la couleur, je m’en fous. L’écriture sur la page de droite ou de gauche ? R.A.B. ! Les quatrièmes sont de vrais adolescents, qui, eux, t’expliquent tout. Ils connaissent déjà tout de la vie, ils ont tout vu, tout entendu. On est bête à 14 ans. Je l’étais. Ils le sont. C’est ainsi. Pour les troisièmes, c’est une année importante, et ils sont un peu plus calmes et matures que les quatrièmes (ça dépend forcément des classes, mais pour moi c’est ça). Il y en a même une qui a corrigé l'une de mes fautes d'orthographe ! Ahah

Et après cette première semaine de travail... c'est les vacances ! Il paraît que c'est là le grand avantage des profs ! Profitons-en !

Prof
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16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 09:13

636 pages. 274 610 mots. J’ai tapé 1,7 millions de lettres sur ce clavier. Et encore, cette statistique ne prend pas en compte le nombre de lignes que j’ai supprimées. Une thèse, c’est des chiffres un peu déments. 4 ans de recherche. 46 cartes, 54 tableaux, 67 pages de bibliographie, 123 sigles. Et un dossier sur mon ordinateur de 15 GO, avec 6 410 dossiers et 343 134 fichiers.

C’est donc fait. J’ai déposé il y a un peu plus d’une semaine ma thèse. Enfin, la première version. Je l’ai envoyée aux deux rapporteurs. Ils sont professeurs à l’université, un en Belgique, l’autre au Rwanda. Et c’est mon destin qu’ils ont entre leurs mains. Oui, j’exagère peut-être un peu. Mais tout de même, ce sont eux qui, après lecture, diront si ma thèse a le niveau pour être soutenue. Si c’est le cas, vous pouvez déjà mettre le champagne au frais, car on n’a pas vu de thèse rejetée le jour de la soutenance. Par contre, on a déjà vu des thèses qui devaient être retravaillées… De ce fait, j’évite de crier sur tous les toits que c’est fait, que je suis quasiment docteur. Non, ce n’est pas encore le cas. Mais vous m’entendrez crier le jour où ça arrivera, pas d’inquiétude !

Comment je me sens ? Là, j’avoue que c’est bizarre. Je pensais avoir un énorme sentiment de soulagement, une grande fierté, l’ivresse de la liberté et le goût du bonheur. Et je me retrouve avec un peu d’indifférence. C’est fait, et c’est tout. Bizarre. Je pense que je ne me rends pas encore trop compte. Que l’attente m’empêche justement de savourer. Et puis une nouvelle étape professionnelle a déjà débuté, l’emploi du temps reste chargé.

Quoique. J’ai commencé une série pour la première fois depuis plus de deux ans. Baron Noir. Et je l’ai terminée. J’ai fait des albums photos qui traînaient depuis plusieurs mois. J’ai lu les lettres de mon grand-père en Algérie qui me faisaient tellement envie depuis plusieurs semaines. Et j’ai été faire la fête à Lille jusqu’au petit matin. J’ai retrouvé le temps, le seul, l’unique, pour faire ce que j’avais envie de faire. Et ça, ça n’a pas de prix.

Soutenance prévue à Pau le mardi 13 décembre (sauf nouveau changement de date). Une pensée à ceux qui luttent encore avec la rédaction, courage !

Déposer ma thèse
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9 octobre 2016 7 09 /10 /octobre /2016 19:28

Cet article est destiné avant tout aux amateurs de 4-3-3, de 10 à l’ancienne et de libéro. Il s’adresse aux passionnés, à ceux qui peuvent se remémorer un but, une action, un arrêt, dix ans après les faits. Ceux qui ont encore la chair de poule en évoquant cette victoire des derniers instants, ce but du temps additionnel. A ceux qui aiment le football.

Aujourd’hui, en Zambie, c’est l’une des seules conversations que j’arrive à lancer : le ballon rond. Hervé Renard est l’attraction phare, et pour cause, c’est lui qui entraînait l’équipe nationale lorsque le pays a gagné la Coupe d’Afrique des Nations, en 2011. C’était la première victoire du pays dans une compétition, et je peux encore voir la joie dans les yeux brillants de mes interlocuteurs lorsqu’ils me narrent cette folle nuit de bonheur et la présentation de la coupe aux chutes Victoria. J’ai l’impression que c’est tout le pays qui était heureux le temps d’une victoire. Même ceux qui n’aiment pas le football se souviennent. Vous en connaissez beaucoup, vous, des moments de bonheur qui rassemblent un pays ? Personnellement, je n’en vois pas. C’est peut-être bien le seul, même en France.

L’Euro fut un exemple. Les cafés étaient remplis, les gens étaient dehors, dans les fans zones et, bien sûr, dans les stades. Certes, les mauvaises langues évoqueront les hooligans à Marseille ou le coût de l’événement, aux bénéfices de grandes multinationales et de l’UEFA. Ils n’ont certainement pas tort. Mas j’ai eu la chance d’aller voir 3 matchs. J’ai vu des milliers d’Ukrainiens venir à Lille en bus, traversant l’Europe, pour venir encourager leur équipe. Je les ai entendus chanter, je les ai vus sauter. Et j’ai pensé à la Crimée et au conflit qui ravage l’Est du pays depuis deux ans. Quoi d’autre que le ballon rond pour oublier, un instant, ces souffrances.

Je suis ensuite allé voir France-Irlande à Lyon pour le compte des huitièmes de finale. D’avance j’aimais ce peuple d'Irlande, ces chanteurs nés, dans la victoire comme dans la défaite. Et j’ai vu la France rencontrer ce peuple vert. J’ai participé à la fête, j’ai chanté les chants irlandais pendant que les hommes en vert chantaient des chants français. J’ai vu une communion, européenne. C’est quoi l’UE, alors que le Brexit venait de tomber ? Son plus beau visage était là, la rencontre des peuples. Ils ne parlent pas vraiment la même langue, si ce n’est celle du football. Les Irlandais ont encouragé leur équipe, les Français ont fait de même, les Bleus ont finalement gagné, et tout ce beau monde est reparti bras-dessus bras-dessous, comme des vieux amis, se souhaitant bonne chance pour la suite, et merci pour ce moment.

Ode au ballon rond

Pour la demi-finale, j’ai fait 1000 bornes aller et 1000 bornes retour sur deux jours afin d’être à Marseille le jour J, et voir ce France-Allemagne. Ça peut paraître fou. Dans mon covoit du retour, une fille avait fait la même chose. Je n’étais donc pas le seul fou. Loin de là. J’ai vu des Bretons traverser la France pour ce match, j’ai vu des habitants de Hambourg et de Berlin faire de même. Vous imaginez beaucoup de situations où vous seriez prêts à faire 2000 kilomètres de voiture en deux jours pour 1h30 de plaisir ? On peut critiquer l’impact environnemental des 60 000 spectateurs. On également se poser la question des confrontations nationales en sport, certains y voyant une nouvelle forme de guerre, d’autres pensant que c’est une question de vie ou de mort, ou que c’est plus important que cela. La question peut se poser, mais j’ai des témoins qui peuvent prouver mon amour pour l’Allemagne, autant que pour la France. Mais, ce soir-là, avec un drapeau européen, j’étais bleu, j’étais corps et âme avec « mon » équipe, j’ai souffert avec elle le temps d’une mi-temps et j’ai explosé avec tout un stade, avec tout un pays, lors du deuxième but. J’ai sauté au-dessus d’une barrière, j’ai couru 30 mètres et 3 types que je ne connais pas sont venus m’embrasser. Ecrire ce moment, c’est avoir le frisson et, limite, les larmes aux yeux.

Certain(e)s ne comprennent pas et ne comprendront jamais cette ode au ballon rond. Je m’en désole et je les plains. Car cette balle et ce terrain, ce sont certains de mes plus grands moments de joie sur cette planète. Ce le sont lors de ces grands matchs, mais ça l’est aussi le dimanche, avec les copains, sur les terrains de district ou du FC Tilques. J’ai passé une année à perdre des matchs chaque dimanche matin, parfois par plus de dix buts d’écart. Et j’en redemandais. J’en veux encore de ces terrains boueux et de ces contrôles ratés. J’en rêve parfois la nuit, je me perds dans des pensées footballistique lors de mes longs trajets en bus, j’imagine une action, un but, un dribble. Et je souris, souvent. Ce soir, après avoir vu une rediffusion d’un match du Barça, je n’ai d’ailleurs qu’une envie : taper dans un ballon.

 

Au football, qui mélange les peuples et les milieux sociaux, pour toutes ces joies et ces peines que tu m’as procurées et que tu me procureras, j’espère, encore longtemps. Tu es l’une des plus belles inventions de ce monde, tu es compris au fin fond de l’Afrique et, même si je ne suis pas sûr que ton évolution actuelle puant le fric soit bonne, tu resteras la possession de tous les amateurs et passionnés. Comme moi. Et comme toi, qui a lu ces lignes.

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6 octobre 2016 4 06 /10 /octobre /2016 21:26

Mardi

Ben vit à Mpande, qui n’existe pas encore dans Wikipédia. Même Google Maps galère. Le bus vient deux fois par semaine. Et Ben habite ici depuis plus d’une année. Woh. Car les conditions de vie sont légèrement différentes de sa Californie natale : pas d’eau courante, pas d’électricité. La maison est d’une simplicité exemplaire.

La vie de brousse

Le toit est fait de bâche et de paille. La paille recouvre également les « murs » de la « salle de bain », au premier plan. A l’intérieur, un petit banc. Je m’assois dessus, et avec un seau d’eau, je me lave. Quant aux toilettes, au second plan, c’est un trou dans une dalle de béton.

La vie de brousse
La vie de brousse

On se fait un festin de mes œufs ! Car, après ce voyage déjanté en stop (lien ici), seulement deux sont brisés ! Miracle !

Nous sommes ensuite allés saluer le village. Tout le monde a un grand sourire, et je sens que Ben est content de me montrer sa vie. C’est la période des récoltes, et ça occupe pas mal le village, plutôt animé.

La vie de brousse
La vie de brousse

J’ai découvert l’école et « « « l’hôpital » » » (quand tu vois l’ambulance tu comprends). Nous nous sommes ensuite rendus chez son coéquipier, dont le fils de 13 ans est malade depuis 3 semaines. L’ambiance dans la maison est morose. Le séjour à l’hôpital n’a pas aidé, il est donc allé voir la veille un « médecin » traditionnel. Mais le mal est (bizarrement) encore là. Ici les croyances anciennes perdurent : les habitants sont allés chasser une sorcière il y a quelques mois… Quand je raconte cette histoire dans la capitale du pays, les gens ne me croient pas. Il y a vraiment un gros décalage urbains/ruraux en Afrique, niveau conditions de vie mais aussi différence culturelle. Et une profonde méconnaissance.

Ben a un mal de chien à faire avancer ses projets. Lorsqu’il fait du compost, les habitants le prennent pour un fou. Espérons que ses belles tomates aident. Quant à sa ferme de poissons pour laquelle il est là, elle est à l’arrêt. Mais ce n’est pas grave, pour Ben, l’échange existe. Culturel, sans aucun doute. Il a appris la langue du village. Et les habitants ont l’habitude de voir un blanc. Ils pratiquent un peu leur anglais. Et puis, « tu ne changeras pas le monde » est la première chose que les volontaires entendent lors de leur entretien Peace Corps. Sûr. Mais sûr qu’il reviendra changé à son retour aux Etats-Unis.

La vie de brousse

La voisine de Ben n’est autre que la femme du chef coutumier du village. Habitent également dans la maison la mère du chef mais aussi ses enfants. Nous sommes invités cet après-midi pour réaliser notre propre beurre de cacahuète (le fameux peanut butter des Amerlocks). Rien de plus con, il faut des cacahuètes et une masse. Boum boum, de l’huile de coude et 15 minutes plus tard, j’ai mon pot rempli ! Génial !

La vie de brousse
La vie de brousse
La vie de brousse

Nous terminons cette journée par une petite randonnée à travers les herbes folles, où les paysages me font parfois penser qu’un lion nous guette au coin d’un arbre. C’est cette Zambie que j’étais venu chercher. J’y suis.

La vie de brousse
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5 octobre 2016 3 05 /10 /octobre /2016 19:21

10 juin 1944. 642 morts.

Il y a parfois des silences très bruyants. Des maisons vides qui vous impressionnent. Un simple jouet qui vous bouleverse. Quelques mots, d’une petite fille de 10 ans, promettant de ne plus jamais faire de mal. Il y a les visages. Les photos, joyeuses, souriantes. Une église.

Oradour-sur-Glane, même si vous n’êtes pas très familier avec l’histoire, doit vous rappeler quelque chose. Un massacre. Une division SS en lutte avec des maquisards. Un village sur leur route. Et une tuerie, sans mobile, sans distinction. Hommes. Femmes. Enfants. Les premiers sont fusillés dans des granges. Les autres sont rassemblés dans l’église. Des bombes asphyxiantes. Et puis le feu.

(…)

Oradour-sur-Glane

Il y a l’horreur des faits. Le récit du musée. Et il y a le village. Resté tel quel. Pour ne pas oublier. Pour se souvenir. C’est un moment fort. Auschwitz, un lieu de massacre au Cambodge, le mémorial du génocide rwandais. J’en ai déjà vu, j’en ai déjà entendu. Mais là, je ne sais pas pourquoi, ça me touche vraiment. Enormément. Les petits détails. Les petites lettres entreposées. Les petits objets récupérés. Le cimetière et les mots des survivants, « tué par les Boches » que c’est écrit.

Les plaies ne sont pas cicatrisées. Cela semble impossible. Surtout que le jugement des criminels a fait grand bruit en 1953 : les condamnés alsaciens sont amnistiés moins d’une semaine après leur condamnation, à la suite d’une proposition de loi. Limousins contre Alsaciens. Le débat fait encore rage aujourd’hui.

Oradour-sur-Glane

Un lieu que je conseille, aux petits, aux grands, aux jeunes, aux vieux. Aux démocrates, et aux racistes.

Oradour-sur-Glane
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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 12:00

Elle est marocaine, et se tient assise devant moi. Hôtesse de l’air, métier sympa. Plutôt souriante, elle attend comme moi l’atterrissage. Elle me pose une question : « d’où viens-tu ? ». Un peu surpris, je lui réponds « Français ». « Oui, ça je sais, avec ton accent ». [Quel accent ? ahah] « Mais de quelle origine es-tu ? », tout en désignant mes yeux.

Mon « origine ». C’est maintenant devenu un jeu pour moi. Mes yeux sont un peu bridés, et beaucoup y voient là une origine extrême-orientale. J’ai souvent le droit au Viêt-Nam, au Laos, au Cambodge, à la Corée du Sud, à Taïwan, au Népal… Ma petit jeu est toujours le même : « pas loin », « tu te rapproches », « presque », pour finir avec « la Belgique ! » qui souvent déclenche un grand rire, ou un étonnement incroyable.

Je porte donc sur ma tête une « origine » que je n’ai pas, arbre généalogique à l’appui. Je suis 100% ch’ti sur 7 générations, et c’est d’ailleurs à mon grand regret. J’aurais beaucoup aimé avoir une origine un peu folle, un peu originale. Las. Mon arbre généalogique se concentre sur 40 km². Il n’empêche, et je le dis aujourd’hui avec le sourire, j’ai un peu connu le racisme.

 

« Bol de riz ! ». Demandez à mes sœurs, je suis sûr qu’elles s’en souviennent. C’est ainsi qu’on nous a parfois désignés. Oh, non, pas souvent, heureusement. Mais quand même, j’entends encore l’intonation, avec un accent qui se voulait chinois, et qui était en fait très français imitant un Asiatique. Ainsi, 100% Français sur 7 générations, et ayant un peu connu le racisme. Mon cas est un peu original, et j’avoue que je le vivais mal à l’époque du collège (ça, et mes grosses lèvres africaines… il ne me manquait qu’une plume amérindienne pour être un symbole de ce monde). Je voulais être « normal », c’est-à-dire me fondre dans le moule, dans la masse, être quasi-invisible. Mais pas asiatique. Aujourd’hui, je le vis beaucoup mieux, et je n’échangerais pour rien au monde la forme de mes yeux. Mais il n’empêche, j’ai été récemment un peu choqué par une fille m’appelant « bridé ». Cela se voulait être de l’humour, je connaissais peu cette personne, et j’avoue avoir eu un drôle de sentiment.

 

En Afrique, c’est une situation différente. Je suis « le blanc », le « Mzungu » comme on dit dans toute l’Afrique de l’Est et des Grands Lacs, le « ferengi » en Ethiopie. Je suis blanc, donc je suis riche. Je suis riche, donc je dois être un pigeon. Je vais donc devoir négocier à chaque fois mon trajet, même en bus. Là, ce n’est pas vraiment du racisme, c’est plutôt des préjugés. Cause historique, cause culturelle, il n’empêche, préjugé quand même. Et c’est très énervant à la longue. J’en ai parlé avec des blancs qui travaillent là depuis des années, j’en ai parlé avec une blanche qui est née en Tanzanie, ils restent des « mzungu ». Et quand on lui demande d’où elle est, et qu’elle répond « de Tanzanie », les noirs se marrent et lui demandent d’où elle est vraiment.

 

Attention, c’est loin d’être une situation africaine. C’est la même chose en France. Ma situation le prouve, et je ne suis qu’un minuscule exemple par rapport à d’autres. Parce que si tu as du sang maghrébin, c’est régulièrement que tu seras interrogé sur ton origine. Et le racisme, tu le connaîtras beaucoup plus que moi. Ça peut te tomber dessus dans la rue, ça peut te gêner pour trouver un boulot. Tu vas entendre des insultes, tu vas entendre des débats politiques. Parfois à te faire gerber. Une partie de la France est raciste, il faut le reconnaître. Et pas 1%. Plus, beaucoup plus. C’est un fait, il faut faire avec, malheureusement. Il faut se battre contre, il faut sans doute être encore plus irréprochable que les autres, parce que si un blanc vole quelque chose, on lui dira « sale voleur », alors que si un noir vole quelque chose, on lui dira « sale noir ».

Surtout, on t’interrogera parfois sur ton identité. « Alors, t’es Français ou t’es Algérien ? ». Moi, quand on m’interroge, je réponds Européen. C’est ainsi, je suis un fils de l’Europe, j’ai été transformé par mon année Erasmus, et c’est le projet qui me rend le plus fier, que je soutiens le plus. Mais je suis également Français, parce que je suis fier de notre côté révolutionnaire-romantique-artiste-engagé-gréviste, et de nos frontons de mairie avec ces trois mots merveilleux, liberté, égalité, fraternité. J’adore notre langue, et je suis l’un des grands ambassadeurs de celle-ci, même quand je m’exprime en anglais, avec un accent à faire tomber les demoiselles de l’ensemble du continent. Je n’aime pas l’hymne national, je n’aime pas ses paroles, et on ne me fera pas chanter la Marseillaise. Est-ce que ça veut dire que je suis moins Français qu’un autre ? Je ne le crois pas. J’ai mes raisons (chant guerrier, complètement à l’opposé de ma personnalité, en retard sur son temps etc.), et je pourrais en débattre plusieurs heures. En plus de mon identité française, je suis également ch’ti, je suis Audomarois, et je suis Tilquois. Toutes mes personnalités me composent, font de moi qui je suis. Et je n’ai pas envie de choisir entre celles-ci, je ne vois même pas pourquoi je devrais le faire.

Alors pourquoi quelqu’un devrait choisir d’être Français ou Algérien ? Je considère que l’on peut très bien être les deux. Pourquoi un débat devrait naître si un noir ou un arabe ne chantent pas la Marseillaise ? C’est leur droit. Ils ne doivent pas prouver constamment en chantant l’hymne qu’ils sont Français. Ils peuvent avoir la même opinion que moi sur ce chant. Voir Black M chanter la Marseillaise récemment sur un plateau de télévision (Quotidien) m’a quelque peu gêné, parce que j’avais l’impression qu’il le faisait pour répondre aux critiques. C’est entrer dans leur jeu. De même quand tous les joueurs de l’équipe de France chantent la Marseillaise. Personnellement, je veux les meilleurs joueurs sur le terrain, pas les meilleurs chanteurs (ceux-là on peut toujours les envoyer à l’Eurovision, ça nous aidera peut-être !). Je ne veux pas d’une compétition du meilleur Français, celui qui chante le plus fort, ou celui qui prouve le plus ses origines. Qu’importe ce que dit Sarkozy sur « nos ancêtres les Gaulois », la France c’est ce mélange de cultures, d’origines, de faciès. Moi, et mon bol de riz. Toi et ton couscous. Lui et son mafé. Et d’autres, avec leur baguette. C’est ça la France.

Bol de riz

[oui, j’ai mis le maréchal Pétain en photo, avec son affiche de propagande. L’esprit de celle-ci risque fort de revenir pendant la campagne électorale, avec les "vrais Français" etc.… souvenez-vous !]

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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 09:19

Il y a parfois des bonnes résolutions sympas au 1er janvier. Moi, je m’étais lancé un petit défi : découvrir deux nouveaux sports. Et après le paddle sur la côte basque, me voici à Arques pour mon premier triathlon : 600 mètres de natation. 20 kilomètres à vélo. 5 kilomètres à pied. C’est ce qu’on appelle un triathlon S. Aux Jeux Olympiques, c’est le M, avec 1,5 km de natation, 40 km de vélo et 10 bornes à pied. Il existe également des triathlons XS ou XL. Et viennent enfin les ironman (3,8km de natation, 180 km à vélo, puis un marathon). Costaud.

Costaud, c’est également le profil des types autour de moi. Je vois de sacrées carcasses, avec un matériel de pro : vélo de course élancé, combinaison de natation. Moi, je suis ce qu’on appelle un touriste : mon VTT, et mon short de bain. Plusieurs fois on me demande si je vais vraiment faire le triathlon avec « ça ». Euuuuh, oui !

La grande différence avec les courses à pied, même de type semi ou marathon, c’est que vous rencontrez des gens comme vous et moi. Là, au triathlon, il y a au moins 90% de licenciés (ou ils ont l'air !). Et il y a même un type qui était aux J.O. de Rio ! C’est facile, nous étions seulement quatre vrais touristes (à savoir sans combi et sans vélo de course). Là où on pousse un peu le bouchon avec Rémi, mon acolyte du jour (car les autres nous ont lâchement abandonnés !), c’est que nous ne sommes pas du tout entraînés ! La dernière fois que j’ai fait des longueurs dans une piscine, ça remonte à des vacances en Corse il y a une année, et encore, j’en faisais 10 dans un petit bassin ! Même pas peur. L’eau est à 20°C, je remercie Seigneur météo pour ce beau mois de septembre. Et je me jette à l’eau. « Ahhhh ». Bon, ça reste frais !

 

Nous sommes à peu près 235 au départ. Le pistolet retentit ! Quelqu'un m'ayant vu 2 minutes comprend vite que je nage comme un plomb. Bon, mon seul objectif étant de finir, je vais à mon rythme. Je nage en brasse, et après quelques minutes, je suis en solo avec le kayak-balai (c’est comme une voiture-balai, mais en kayak). Je sens la vase me chatouiller les orteils. Et alors que j’arrive à la première bouée (il y en a 4), j’entends le speaker qui encourage les premiers…sortis de l’eau ! Après deux bouées, je commence à me dire que l’eau n’est pas si chaude, à la troisième je commence à avoir un peu froid. Une féminine est juste devant moi, ça sert pour le moral. Et je sors de l’eau, en dernière position, certes, mais vivant ! Et sans avoir trop souffert. Je réclame et j’obtiens une petite ovation (c’est quand même nous les plus sportifs ! On a nagé beaucoup plus de temps que les autres feignants !).

Je suis dans le parc à vélos, je me sèche un peu. Chaussettes, chaussures, T-Shirt, casque obligatoire et c’est reparti. La féminine est avec moi, elle a un beau vélo, et je crains bien me prendre un bon taquet au bout de 200 mètres ! Erreur ! Nous allons au même rythme ! Parfait. Je « suce » sa roue, puis elle « suce » ma… roue. Echange de bons procédés. Le parcours est une boucle, nous rencontrons très rapidement deux gros pelotons, à un rythme assez impressionnant (40km/h !). Certains nous saluent, il faut dire qu’avec la camionnette-balai nous ne passons pas inaperçus ! Après dix kilomètres il y a une montée. J’ignore ce qui se passe, mais je vais plus vite que ma coéquipière, et je la lâche dès les premières pentes. Au milieu de la montée, je vois passer Rémi, en sens inverse (!!!!!). « C’est de l’autre côté » que je lui hurle. Mal orienté en haut de la montée, il s’est trompé de route. Et se retrouve un moment derrière la voiture-balai (ça c'est classe !). Et dois refaire la montée. Sale histoire. Je continue à mon rythme et j’arrive à la fin du parcours vélo, les cuisses un peu en surchauffe (et brûlées par le contact de la selle).

Hop, me voilà à pied, dans un sport que j’affectionne un peu plus. Je vois ma féminine et Rémi se garer alors que j’entame les premiers mètres. Mon objectif : ne pas me faire doubler par ces deux loustics ! J’ai plutôt de bonnes sensations, et j’ai l’impression d’avancer à un bon rythme. Je double plusieurs personnes (ça aide pour le moral et le courage !), et je commence la deuxième boucle. Le dernier kilomètre est un peu à l’arrache, il n’en fallait pas beaucoup plus ! J’y suis. Je suis arrivé. J’ai fait un triathlon. Content. Pour le temps, 1h40:39 ! (le premier fait 56:26 !).

C’est un sport génial. Je me sens bien après la course (au contraire du marathon, mais aussi d’un semi !), l’ensemble des muscles a travaillé et j’annonce déjà que j’en referai un jour ! Peut-être avec un peu d’entraînement, peut-être avec une combi de natation (pour le vélo, ce n’est pas tout à fait le même budget !). Mais maintenant, place au football car j’ai repris ma licence !

 

Mon premier triathlon

Merci à Rémi pour l'expérience partagée, ainsi qu'à tous ceux que j'ai croisés là-bas, et aussi à Marie-Eve pour les conseils pratiques !

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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 22:05

Je mets du temps à écrire cet article, car c’est le plus important de mon voyage. Si je devais résumer ma Zambie, ça serait là-bas, à Mpande, au milieu d’un village, dans ce qui me semblait parfois être un autre monde, un autre siècle. Oh, non, ce n’est pas une critique, au contraire.

J’étais donc dans le Nord de la Zambie, à Mpulungu, sur les rives du lac Tanganyika. Je souhaite me rendre en bus à Mbala, d’où je dois prendre un autre bus pour Mpande. Jusqu’ici c’est facile, surtout si je vous mets une carte pour suivre !

Le stop et la brousse : le retour de l’aventurier (1/2)

Une règle africaine : un trajet facile n’est jamais facile. Ce n’est pas parce que tu as un bus d’ordinaire que tu as un bus aujourd’hui. Ce n’est pas parce que tu montes dans le bus que tu peux rester dans le bus. C’est d’ailleurs ce qui m’arrive, dans la station de Mpulungu, où un type un peu plus gros que les autres, un peu mieux habillé aussi, décide que je ne serai pas du voyage dans son bus, où il n’est que passager ! Je le comprends pourtant, la moitié des Zambiens essaie de me faire monter en priorité (parce que je suis blanc) dans un bus déjà rempli. Bref, je descends, et on me pousse littéralement dans un autre bus, tout ça pour attendre une bonne heure. Les 40 kilomètres entre les deux villes me prendront finalement 2h30. Tranquille.

Je suis à Mbala où un chauffeur de bus part d’ordinaire pour Mpande. Je l’appelle. Il me dit « euh, non, aujourd’hui je reste chez moi ». D’accord. Du coup, qu’est-ce que je fais ? J’attends 3 jours pour son autre trajet de la semaine ? Un éclair de folie me traverse : faire du stop ! J’avais entendu à Lusaka que c’était possible, avec une technique toute particulière : pas de pouce levé, mais une main qui fait signe de ralentir. Allez, c’est parti. Bon, euhhhhh, où je dois aller ? Parce que faire du stop pour aller dans un village, je sens très rapidement que ça va être l’expédition. Je suis au milieu de la ville, je demande dans une boutique. On me dit d’aller à la jonction. D’accord. Euhhhh, c’est où ? On m’indique petit à petit, m’explique que je dois prendre un taxi (mais je suis têtu !). Un type m’explique finalement qu’il va jusqu’à la jonction, et je monte à l’arrière de sa voiture. A peine 3 kilomètres plus tard, me voici à la jonction. Ce n’était pas si compliqué !

 

J’explique au type où je vais, il l’explique à d’autres types à la jonction. On me dit « assis-toi, y’a un véhicule qui va au village ». D’accord. Ca a l’air très facile. Tellement facile qu’après 45 secondes assis on m’appelle : « le véhicule est là ! ».

Là, c’est la surprise de voir un camion ! Pas grave, c’est toujours mieux qu’un tracteur. Je dois monter à l’arrière, c’est tout juste si le chauffeur ne se barre pas alors que je suis en train de monter… et boum, je suis à l’arrière avec… 50 Zambiens ! 50 Zambiens qui ont un sourire jusqu’aux oreilles en me regardant, tous, un par un. Une entrée de rock star, tel Johnny et son hélico, avec un peu moins de moyens, je vous l’accorde.

On essaie de me faire une place (parce qu’à 50, ils étaient déjà un peu serrés). Je me retrouve à côté de vieilles dames, prises de fous rires quand elles me regardent (j’ai toujours été un rigolo). Des jeunes sont là, des bébés aussi, beaucoup de marchandises, et tout ce beau monde prend la route. Oui, une route. Pendant 10 kilomètres. Jusqu’ici, c’était facile.

 

BoBoum. BoBoum. Notre camion tourne sur la droite. Et je sens, au niveau de mon arrière-train, quelques légères secousses. Rien de pervers, c’en est juste fini du tarmac, bonjour la piste.

Là, je dois vous parler de mes œufs. Car je ne suis pas seul, je me balade avec… une palette de 30 œufs ! Oui, je sais, je suis un génie. Enfin, je suis surtout quelqu’un de poli et d’un peu sympa, qui ramène des œufs à mon hôte, qui m’en avait commandés. Le problème, c'est que je dois choisir entre mes œufs, et mon corps. Car le camion a une légère tendance à secouer, un peu à la façon d’un manège de foire, mais sans la ceinture de sécurité. Heureusement, je suis bien dans le fond du camion, et je ne peux pas voir la route (et surtout comment le chauffeur conduit !). Pourtant, de temps à autre, le camion est tellement penché que j’arrive à voir un bas-côté. C’est parfois impressionnant (ma mère utiliserait le terme d’inquiétant). De temps en temps je joue avec mes voisins à « de gauche à droite, en avant, en arrière et de haut en bas, on s’amuse c’est le stop… ». Les vieilles dames rient à chaque fois que je tombe sur elles, et elles font de même quand elles tombent sur moi. Pas grave, je suis tellement concentré sur mes œufs que rien ne peut m’atteindre.

En vérité, j’adore ce moment. Il dure une heure, une heure trente. J’avoue qu’ensuite, la phase d’adoration étant passée…, je commence à trouver le temps long. Mon physique souffre un peu. Surtout, j’ai de plus en plus la sensation que je transporte une omelette. J’espère simplement que le véhicule va dans la bonne direction… car je ne suis sûr de rien ! Je n’ai même pas parlé au chauffeur ! J’ai fait une confiance aveugle aux gens de la jonction ! Et comme il n’y a pas de panneau… ! Nous nous arrêtons de temps en temps, au milieu de rien. Quelqu’un monte. Ou quelqu’un descend. Avec un sac de céréales. Ou de l’alcool. Je vois d’ailleurs deux jeunes se mettre une mine tout au long du trajet (faut pas être malade en voiture pourtant !).

Tout d’un coup, après mon cinquantième tour de roller coaster, un type à l’arrière me dit que nous arrivons bientôt à Mpande. La notion de bientôt est cependant très différente de la nôtre, je pense que bientôt a signifié environ 30 minutes (qui paraissent bien longues à l’arrière d’un camion sur une piste de plus en plus délabrée). Le camion se vide peu à peu, et je trouve fort agréable de pouvoir m'asseoir ailleurs que sur mes propres chevilles. J’arrive finalement avec ce que je crois être une belle omelette. Un chef vient me saluer, je ne comprends pas trop ce qui se passe. Un gamin doit m’amener chez Ben, mon hôte de la semaine. Je le suis bêtement, tout en regardant le paysage, rempli de petites maisons en briques avec des toits en paille séchée. Je croise un cochon, mon premier en Afrique, et je me retrouve à penser à la comptine des trois petits cochons : comment diable ces toits survivent-ils au vent ou à la saison des pluies ?? (j’apprends plus tard qu’il faut les renforcer chaque année !). Et je vois Ben, dans son hamac. La semaine peut commencer.

Merci.

PS : le résultat des oeufs arrive dans le prochain article !

Le stop et la brousse : le retour de l’aventurier (1/2)
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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 18:53

Si une couleur devait définir l’Afrique, ce serait sans aucun doute un ton orangé. Il représenterait cette poussière omniprésente le long des routes (c’est d’ailleurs parfois la route). Mais cela serait aussi la couleur du soleil lors de son coucher, dans le lac Tanganyika.

Mpulungu l'orangé

Deux ans plus tard, je suis de retour sur les berges du second lac le plus profond du monde, et le plus long d’Afrique. J’ai débarqué à 6h du matin après 14 heures de bus, intenses : deux heures de gospel et de clips à l’africaine, puis le chauffeur nous a proposé une comédie sud-africaine, un film russe ultra violent et un Jean-Claude Van Damme. Le rêve, je sais. Alors que je m’étais paisiblement endormi (le bus était à moitié vide, apparemment à cause des élections), Natacha est venue me réveiller. Dernière ce doux nom slave se cachait une Zambienne de 19 ans, arborant un T-Shirt Jésus. Au menu des discussions, « est-ce que je vis pour le Christ ? », « as-tu déjà pensé à ton mariage » et « achète un smartphone ». Le rêve, je sais. J’apprécie moyennement d'être réveillé, surtout à une heure du matin et encore plus pour ces conversations !

Mpulungu l'orangé

Qu’importe, il est 6h, je suis à Mpulungu, il fait 20 degrés, et le lac est devant moi. Je vois des dizaines de points lumineux naître à l’horizon, les pêcheurs s’activent. Une heure plus tard, la plupart d’entre eux reviennent au port (c’est le seul port zambien). Au marché il est possible d’acheter une quantité infinie de poissons, de toutes tailles. L’odeur de cet endroit me rappelle le sous-sol de mon parrain, poissonnier en Bourgogne. C’est d’ailleurs la nourriture que je commande au Nkupi Lodge, un ensemble de chalets très sympas où je dors deux nuits. Après une rencontre furtive avec un groupe de 9 Italiens (en voyage organisé « aventure », sacré oxymore !), je me retrouve avec Nino, un Suisse (Romanche) qui est arrivé à vélo…depuis son pays, et un homme beaucoup plus âgé, qui était là lors de l’indépendance du pays. Il est ensuite parti en Australie mais sa fille, née à Livingstone, a toujours rêvé de voir cette ville. Un livre de voyage et un livre d’histoire sont donc devant moi, rien ne pouvait plus m’intéresser !

Hormis cela, Mpulungu est vraiment petit. On y croise une voiture toutes les 10 minutes, et le nombre de blancs doit se limiter à celui de l’auberge. Mais où diable est le poisson que j’ai commandé… A noter que j’ai vu un rapace descendre à vitesse grand V et choper un poussin pourtant déjà de taille consistante ! Impressionnant !

Mpulungu l'orangé

Dimanche

Stromaé et Maitre Gims résonnent. Saloperie d’uniformisation des cultures.

Mon poisson a fini par arriver hier soir, 3 bonnes heures après la commande. Le délai valait cependant le coup de la famine, je me suis régalé. De plus, j’étais en compagnie de mon Australien et de sa fille, Jeannette. L’occasion de pousser un peu mon interview. Déjà, cet homme grand et sec, à la chevelure blanche ébouriffée, a 79 ans. Sa vie est passionnante. Rien que l’histoire de sa famille tiens ! Sa grand-mère maternelle est la fille d’un couple d’Allemands, arrivé en Australie vers 1890. Elle a beaucoup été marquée par la première guerre mondiale, où elle est vue comme « une Allemande », alors que l’Australie est en guerre aux côtés des Anglais et des Français. Son grand-père maternel est écossais, d’une famille arrivée quelques années plus tard en Australie. Du côté de son père, ce sont des éleveurs de moutons néozélandais, d’origine anglaise, arrivés aux alentours de 1850. Son père est pasteur, et sa mère se consacre à la tâche de femme de pasteur. Ils vivent quelques années en Afrique du Sud avant de revenir à Sydney. Ce sont les premiers souvenirs australiens de mon interlocuteur. Quelques années plus tard, sa famille s’installe en Rhodésie du Sud, colonie britannique (actuel Zimbabwe). Lui poursuit ses études en Afrique du Sud, puis en Europe, à Londres. Il s’engage notamment pour les réfugiés en Autriche (autre époque, et pourtant… !), se retrouve expulsé du Liban en raison d’un tampon israélien sur son passeport, passe par Istanbul puis revient en Zambie, à Livingstone, où il sera professeur pendant une dizaine d’années, les dernières de la colonisation. A l’indépendance, il souhaite rester, car la Zambie, « c’était chez moi ». Mais les blancs sont expulsés de la fonction publique. Privé de son emploi et de son domicile (c’était une maison de fonction), il se contraint à partir, direction l’Australie, avec sa femme et sa jeune fille. Son frère décidera lui de migrer en Rhodésie du Sud, devenue indépendante, sous un gouvernement blanc (Ian Smith). Il abandonne de fait sa nationalité australienne, ce qui lui est rappelé lorsqu’il essaie de revenir, après l’ascension au pouvoir de Mugabe et le vent qui tourne pour les blancs du Zimbabwe. Il trouvera refuge en Nouvelle-Zélande.

Cette histoire, c’est beaucoup de colonisation, de rapports « raciaux » (de couleur) et d’appartenance à un Etat, une nation, un pays. Sa maison. Ses terres. Ce n’est pas toujours les méchants colons blancs et les gentils autochtones noirs. Devant moi, il y avait un autochtone blanc, qui se considérait comme zambien, et qui regrette encore ce qu’il appelait « mon pays ». C’est aussi une histoire de vie. Un doctorat aux Etats-Unis, un retour en Australie, où il enseigne le reste de sa vie à l’université. Et une relation à distance avec sa femme qui a tout changé. Ils se séparèrent il y a bien 30-40 ans. Et pourtant, je vous assure que j’entendais encore la souffrance et la tristesse dans son récit, à mesure qu’il me narrait cet épisode. Qu’importe, il est encore en vie, heureux d’être là et d’apprendre des choses sur le Rwanda et le Burundi, prêt pour un voyage de six semaines sur les traces de son passé, à travers la Tanzanie, la Zambie, le Botswana, la Namibie et l’Afrique du Sud. 79 ans. Classe.

Mpulungu l'orangé

[…]Une fille d’à peu près 16 ans interrompt mon écriture, me demandant si elle peut être mon amie. ??!! Elle est congolaise et veut mon numéro de téléphone. Etre un blanc, en Afrique, c’est encore de drôles d’histoires.

Mpulungu l'orangé

Le coucher de soleil est grandiose, l’orange laissant sa place au rouge. J’ai passé ma journée devant le lac, entre lecture et écriture. Puis j’ai retrouvé Nino pour écouter son récit, 3 poissons dans l’estomac.

18 mois à vélo, de Suisse aux Balkans, de Jordanie à l’Egypte, puis le long du Nil (Soudan, Ethiopie). Un arrêt de deux mois au Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et maintenant la Zambie. A vélo, tout le temps. Impressionnant. En sachant que le type a déjà fait la route de la Soie dans les mêmes conditions de Turquie jusqu’en Chine. « Le monde est tellement grand, pourquoi travailler ? ». Je ne l’ai pas contredit.

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