1 octobre 2018 1 01 /10 /octobre /2018 12:16

C'est l'un des avantages matériels de ma maison : le bateau, entreposé sous le carbet, et son moteur, bien planqué dans mon salon. Un de mes colocataires est l'heureux propriétaire du bolide ? Que nenni ! (j'suis assez content d'utiliser cette expression pour la première fois dans ce blog!) Non, l'heureux propriétaire est en fait celui qui a monté la colocation, et qui a déménagé... il y a deux ans ! Le bateau est resté, tel un cadeau. Car c'est un peu la mode, surtout dans une grosse colocation, de laisser quelques-unes de ses affaires en partant. D'ordinaire c'est plutôt des merdes qu'on ne veut pas reprendre, et qu'on laisse l'air de rien : ici un vêtement, là une boite de conserve, là un outil, là une carcasse de voiture... non, ça va, la carcasse est partie ! Du coup, en comparaison, le bateau c'est plutôt sympa ! Car cet ancien coloc est toujours dans les parages, il se trouve qu'en plus c'est mon collègue, et qu'il doit, à chaque départ, entrer dans la maison. Et c'est ainsi que nous sommes invités à prendre le large à chaque fois ! TRES bon plan ! L'idée de ce dernier week-end de l'année : le barrage de Petit-Saut.

 

L'air de rien, c'est déjà un petit road trip : deux heures de route avec la coque, le moteur + tout le matériel de survie pour trois jours de forêt ! En forêt, au milieu de nulle part ! Pas de magasin, pas d'hôtel, pas d'habitants... le rêve de tout ermite ! Arrivés sur place, nous découvrons le molosse, que j'imaginais plus haut (47 mètres de hauteur), mais beaucoup moins long (740 mètres !) 

Le barrage de Petit-Saut, visite d'un cimetière presque naturel

Bref, on est sur le poumon énergétique de la Guyane (116 MW), puisque le barrage fournit 70% de l'électricité de la région ! Et que dire du lac ? Le plus grand lac de France mes ami-e-s ! 365 km² ! (l'étang de Berre fait 155 km², le lac d'Annecy 26,4 km² à titre de comparaison).

Le paysage est saisissant. Pour réaliser ce barrage, il a fallu inonder une partie de la région. Et forcément, quand on est en Guyane.... il y avait des arbres ! Nous traversons littéralement un cimetière d'arbres. Lorsqu'on coupe le moteur, le silence est presque assourdissant !

Le barrage de Petit-Saut, visite d'un cimetière presque naturel
Le barrage de Petit-Saut, visite d'un cimetière presque naturel

Parmi les activités possibles : baignade et escalade des arbres, devenus des grands corps sans vie. CRACK. Tel un os qui se brise, les branches et les troncs s'effondrent parfois sous notre poids. Avec l'écho, le craquement résonne. Les arbres meurent à petit feu (enfin, à petite eau). Nous accélérons seulement la démarche. Oui, les arbres ont aussi le droit à une fin de vie digne.

 

Se baigner dans ce lac a quelque chose d'étrange et d'un peu flippant. Il y a toujours un reste de tronc ou de branche qui peut venir vous chatouiller les pieds ! Sûr qu'on pourrait en faire un film d'horreur. A noter que l'eau est particulièrement chaude (même pour moi, frileux de nature).

Le barrage de Petit-Saut, visite d'un cimetière presque naturel
Le barrage de Petit-Saut, visite d'un cimetière presque naturel

Bon, c'est bien beau de s'amuser, mais il faut maintenant construire notre maison avant la tombée de la nuit ! Et voici mon premier carbet bâche ! C'est quoi ? Tout simplement une grande bâche qui me sert de toit ! (car le risque de pluie est important... en saison des pluies). En dessous de la bâche, j'installe mon hamac, avec sa moustiquaire et... ça y est ! La chambre est prête ! En soi, ce n'est pas très compliquée quand on a le matériel. J'ai deux hamacs désormais, la moustiquaire, les cordes, et les collègues m'ont prête une feutrière (une grande corde qui, je ne sais pourquoi, a le droit à son petit nom!). J'ai également acheté une touque (un gros bidon en plastique qui se ferme) afin de ranger les affaires (et les protéger de la pluie). Une lampe frontale, le produit anti-moustique, et vous avez le matériel de survie en forêt amazonienne ! C'est moins compliqué que je ne le croyais au départ !

 

Bon c'est bien beau de dormir, mais il faut le faire le ventre plein ! Là, c'est la mission pique-nique ou barbecue. Pour le second, en pleine saison des pluies, mieux vaut être patient (oui, c'est la forêt amazonienne, il y a du bois partout, mais difficile de le faire sécher!). Je ne suis pas tout à fait le pro du barbecue (ça m'intéresse moyen en vérité), mais c'est l'avantage de partir avec des garçons : il y en a toujours qui sont motivés (chouette, du feu!). Magret de canard au barbecue au milieu de la forêt amazonienne, je valide.

 

Sur le lac, nous croisons deux bateaux de militaires, des Brésiliens qu'on pense être des orpailleurs (ils se rencontreront peut-être un jour...) et... c'est tout ! On cherche les animaux, sans grand succès, comme on a cherché des carbets déjà construits et balisés avec le GPS, sans grand succès. Mais le périple fut tout de même un régal, grâce à ces paysages et à ces joyeux lurons qui m'ont entouré !

Le barrage de Petit-Saut, visite d'un cimetière presque naturel
Le barrage de Petit-Saut, visite d'un cimetière presque naturel
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2 juillet 2018 1 02 /07 /juillet /2018 20:04

Les deux pays frontaliers de la Guyane sont le Surinam et le Brésil. Le premier ne fait pas rêver grand monde, il faut le reconnaître. Le Brésil, par contre, a un mythe qui lui est associé. C'est festif, c'est football, c'est les plages de Rio et le carnaval. Bon rien de tout ça pour moi aujourd'hui (mais ça va venir, je lance d'ailleurs un appel pour le carnaval de Rio en février 2019, je veux en être si quelqu'un est motivé!). Direction Saint-Georges de l'Oyapock, tout à l'Est de la Guyane (je vis à la frontière ouest). 5 bonnes heures de route, en sortant de surveillance de bac : une ligne droite quasiment jusqu'à Kourou et puis la route de l'Est que je découvre. On m'en avait dit le plus grand bien, mais je reste dubitatif : en Guyane, si tu regardes à gauche, tu as des arbres. Par contre, si tu regardes à droite, tu as.... des arbres aussi. Hum.

 

Nous nous arrêtons à Régina. Pourquoi Régina ? Déjà le nom me fait un peu rire, ça me fait penser à la « chanteuse » Régine (je sais, j'ai une culture musicale à faire pâlir tous les fans de RDL). Et c'est l'occasion de découvrir l'Approuague, un des gros fleuves de Guyane. L'auberge, magnifiquement située, surplombe le cours d'eau. Régina en soi n'offre qu'une vue sur le fleuve, et pas grand chose d'autre.

Saut Maripa et la route de l'Est : un avant-goût de Brésil
Saut Maripa et la route de l'Est : un avant-goût de Brésil
Saut Maripa et la route de l'Est : un avant-goût de Brésil

Qu'importe, ce n'est qu'une étape vers Saint-Georges. A peine arrivés que les piroguiers nous accostent et souhaitent à tout prix (enfin, surtout le leur !) nous emmener de l'autre côté du fleuve Oyapock. Car, de l'autre côté, c'est le Brésil.

Saut Maripa et la route de l'Est : un avant-goût de Brésil

Enfin, Saint-Georges c'est déjà un peu le Brésil. Nous entendons du portugais, des drapeaux brésiliens flottent ça et là (comme dans beaucoup de villes de Guyane en cette période de liesse footballistique). Mais nous ne sommes pas venus pour nous arrêter à la frontière ! Nous passons sous le pont inauguré il y a quelques mois (il est ouvert... aux heures de bureau !) et rejoignons Oiapoque, la grande sœur de Saint-Georges. A peine arrivés sur le dégrade que nous voyons les Brésiliens assis sur le côté, devant Belgique-Tunisie ! Des drapeaux brésiliens flottent littéralement partout, où que nous regardions. Ah, qu'est-ce que j'aimerais regarder un match du Brésil ici !

 

A part ça.... bon, il faut être honnête, Oiapoque, hormis pour le fait d'avoir mis mes pieds au Brésil pour la première fois, ne restera pas dans ma mémoire. Il y a beaucoup de petits magasins, les gens parlent portugais et mangent apparemment pas mal de viande. Mais pas de vrai centre-ville comme chez nous, pas un petit coin à prendre en photo en disant « tiens, c'est joli ça ! ». Non, vraiment, vous pouvez oublier. Do Brasil !

Saut Maripa et la route de l'Est : un avant-goût de Brésil
Saut Maripa et la route de l'Est : un avant-goût de Brésil
Saut Maripa et la route de l'Est : un avant-goût de Brésil

Quelques minutes de pirogue supplémentaire nous amènent à Saut Maripa. Les « sauts » en Guyane sont ce qu'on appellent en métropole des rapides (des pierres, un débit important, parfois des chutes d'eau, selon la saison). Nous sommes déposés en bas du Saut, et nous remontons celui-ci en suivant un ancien chemin de fer perdu dans les arbres. Mon côté aventurier aime ce genre de petit lieu (surtout depuis que je suis en Guyane, région de France où il n'y a pas un seul train!). Nous nous retrouvons face au Saut, vraiment joli mais qui doit être plus impressionnant en saison sèche.

Saut Maripa et la route de l'Est : un avant-goût de Brésil
Saut Maripa et la route de l'Est : un avant-goût de Brésil
Saut Maripa et la route de l'Est : un avant-goût de Brésil
Saut Maripa et la route de l'Est : un avant-goût de Brésil

Chose étrange, dans ce coin paumé, des débuts de construction pour ce qui a peut-être servi de décors à un film sur Jean Galmot. Les fondations sont là, et c'est tout. Aujourd'hui, on pourrait très bien y faire un film d'horreur ! J'ai d'ailleurs le scénario : perdu, au milieu de la forêt amazonienne, bloqué par les rapides, un groupe de jeunes gens décide de passer la nuit dans ces bâtiments étranges. Mais, oh horreur !, ils disparaissent peu à peu, attaqués par une forme étrange. Forcément, comme dans tous les films d'horreur, ils se sépareraient en petits groupes, histoire de bien mourir tous. Sauf bien sûr le beau héros du film, qui sauve sa future femme (les laids ont une espérance de vie plus limitée dans les films d'horreurs). Ah, au passage, je n'aime pas les films d'horreur !

Saut Maripa et la route de l'Est : un avant-goût de Brésil

Ce petit goût de Brésil est choupinet, mais j'en veux plus ! Ca tombe bien, j'y fonce dans deux jours !

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25 juin 2018 1 25 /06 /juin /2018 04:41

« Alors, tu leur enseignes nos ancêtres les Gaulois ? ». Non, toujours pas. Nos ancêtres les Gaulois c'est une phrase qui n'existe plus en histoire depuis au moins ma génération, voire celle de nos parents. D'ailleurs, les Gaulois ne sont pas au programme du collège et du lycée !

Néanmoins, il y a un point intéressant dans cette question un peu méprisante que l'on me pose parfois : je suis en Guyane, est-ce que le programme est adapté ?

 

La réponse est oui ! Nous avons en histoire-géographie des adaptations DROM (départements et régions d'Outre-Mer). Ce n'est pas un changement à 100% du programme, mais il y a des évolutions.

Ainsi en histoire. Le programme de seconde est le suivant : Citoyenneté et démocratie à Athènes, Citoyenneté et Empire à Rome, Société et Culture de l'Europe médiévale. Jusque là, il n'y a pas d'adaptation possible. Néanmoins les sujets être citoyen et vivre dans une démocratie nous concernent tous. Je suis plus dubitatif sur le cours de l'Europe médiévale (mais je n'ai jamais aimé l'époque médiévale), j'ai d'ailleurs fait ce cours de manière express (le côté importance de la religion s'intègre plutôt bien à la Guyane...).

Chapitre 4 : L'élargissement du monde ! Là, c'est la découverte par les Européens de nouveaux territoires. J'ai adapté mon cours : comment les Amérindiens ont reçu les Européens, comment sont-ils vus par ceux-ci. J'ai travaillé sur les Amérindiens Kali'Na et Arawak de Guadeloupe, à savoir des groupes d'Amérindiens vivant aujourd'hui en Guyane (et dont j'avais parfois des membres en classe). Puis un point est fait sur les Aztèques.

Chapitre 5 : Les hommes de la Renaissance. Là ce n'était pas évident de raccrocher cette période à la Guyane. J'ai tout de même fait une partie sur la production sucrière dans le bassin caribéen (en mode période de progrès techniques).

Chapitre 6, le gros paquet : la Révolution française. Le chapitre est dense de base, mais j'ai pu facilement insérer une sous-partie : les conséquences de la Révolution pour la Guyane. L'abolition de l'esclavage puis son rétablissement, les révoltes, l'invasion portugaise par le Brésil etc. Clairement un cours intéressant à faire, et très parlant pour les élèves.

Le dernier chapitre d'histoire concerne les libertés et nations en Europe au XIXème siècle. Là, il faudrait faire un nouveau point sur l'abolition de l'esclavage en Guyane.

 

Pour renforcer le côté histoire locale, j'ai proposé à mes élèves deux choses cette année, de manière facultative. La première : réaliser leur arbre généalogique. C'est une note bonus, un travail à faire pendant les vacances. Et beaucoup ont joué le jeu, (re-)découvrant ainsi leurs origines variées (d'Haïti au Surinam, en passant par les groupes bushinengués du fleuve, et la métropole). Autre projet : faire un petit exposé écrit sur leur groupe de population. Ainsi les Djuka, Paramaka, l'immigration haïtienne etc. C'était dans les deux cas très bénéfique pour eux, mais surtout pour moi : j'ai appris beaucoup de choses !

 

En géographie c'est plus facile. Que ce soit le développement durable, Nourrir les Hommes, L'eau, ou les espaces exposés aux risques majeurs, il est plutôt facile de trouver des exemples locaux. Ainsi, pour le dernier cité, j'ai réalisé une étude de cas sur un glissement de terrain mortel à Cayenne dans les années 2000. Le plus dur pour moi c'est de trouver l'exemple, et surtout de la documentation intéressante. Mais dans l'ensemble ça se fait bien. Le chapitre Les Mondes arctiques n'était pas facile à raccrocher à la Guyane (va parler de la neige dans un territoire où il fait 25°C minimum !), j'ai donc insisté sur les populations autochtones de la zone, avec des questions qui existent en Guyane.

 

En première, c'est à peu près la même chose. Les guerres mondiales ? Facile, je fais une étude de cas sur le conflit en Guyane (qui va se battre, quelles sont les conséquences sur l'approvisionnement etc.). La troisième République ? J'insiste sur l'affaire Dreyfus, qui était prisonnier ici. J'avoue que c'est plus compliqué pour parler du capitalisme et de la révolution industrielle...

Colonisation et décolonisation, c'est l'évidence : la colonisation de la Guyane, puis sa décolonisation. Attention, ça ne veut pas dire que je ne fais que la Guyane. Mais je pars de l'exemple local (et j'essaierais de faire la même chose si j'étais en métropole).

 

Pour la géographie c'était à nouveau très facile. Les territoires du quotidien, j'ai travaillé sur la ville et la construction du nouvel hôpital (on est même allé le visiter). La région à aménager, valoriser les milieux : le parc amazonien de Guyane. L'Union Européenne ? Comment existe-t-elle en Guyane ? Les exemples sont nombreux (coucou la base spatiale!).

 

Pour adapter le programme, j'ai suivi deux formations (non-obligatoires) : histoire de Guyane, géographie de Guyane. Ca m'a permis d'obtenir les bases, et surtout des documents intéressants. Il y a aussi des manuels spéciaux « Antilles-Guyane », où j'ai trouvé de bonnes choses.

 

Enseigner en Guyane, c'est aussi faire avec des élèves dont la langue maternelle n'est pas toujours le français : on m'a déjà soufflé le chiffre de 80% des élèves ne parlant pas français à la maison. Forcément, ça change beaucoup de choses pour la compréhension, ou la variété du vocabulaire : c'est plus pauvre, et il y a des concepts inconnus. Mais c'est aussi d'une richesse folle (les élèves sont souvent trilingues au lycée, et ils apprennent en plus l'anglais + une autre langue mondiale (espagnole, portugais, néerlandais)). Ca m'oblige toutefois à faire plus attention aux mots que je choisis dans mes études de cas et surtout lors des évaluations. Résultat : je simplifie au maximum.

Là où ce fut dur aussi au départ : c'était les prénoms ! Dans la prononciation : essayez Wanaïtha, Chorguella, Shazney, Shunuwanuh, Eyschila... et surtout essayez de les retenir ! (déjà que je ne suis pas très bon de base).

 

Néanmoins, j'évite de me plaindre : je suis au lycée, je n'ai que des élèves assez sérieux, et je ne dois pas faire de discipline. La situation est très différente et beaucoup plus difficile au collège (et je n'imagine même pas à l'école primaire, rien que pour la langue!). Et puis l'histoire, comme la géographie, ont plutôt globalement tendance à intéresser les élèves (je ne dirais pas la même chose pour les maths!). Forcément, dans ces conditions, c'est plus facile !

 

Enfin, je signale que nous travaillons sans manuel, ce qui signifie que tous les exercices ou études de cas doivent être créés... par moi-même ! Bien sûr je m'inspire parfois des manuels, mais il faut forcément que je travaille en avance (pas possible d'arriver dans ma classe en touriste et de dire : « prenez les manuels, faites les questions 1 à 8 page 47-48 », et ainsi être tranquille une heure !). Et c'est ce qui explique pourquoi j'ai eu l'impression d'énormément travailler cette année. Il m'est arrivé, souvent, de terminer mes cours à 1 heure du matin, et de me réveiller à 6h30 pour aller bosser. J'avais 3 niveaux (1ère ES, STMG + Seconde), donc trois cours à préparer, pour 18 heures devant les élèves. Je n'avais rien de prêt, tout était à faire. C'est clairement un boulot de dingue. Ca sera sans aucun doute plus facile et tranquille les prochaines années (j'ai maintenant une bonne partie des cours qui est faite). Encore faut-il que j'aie les mêmes classes ! (et que le programme ne change pas.... oups, réforme du lycée l'année prochaine!).

Mais, en vérité, c'est un aspect du travail qui me plait énormément : j'ai appris toute l'année de nouvelles choses en créant mes cours. C'était un peu mon revenu intellectuel. Quant à mon revenu financier... je l'aborde dans le dernier article de ce triptyque monsieur le professeur.

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20 juin 2018 3 20 /06 /juin /2018 22:16

C'est ma première semaine. Je me balade sur le marché... et je ne reconnais pas grand chose ! C'est là aussi un des grands changements de ce déménagement en Amérique du Sud : la bouffe n'est plus tout à fait la même ! Ainsi, en une photo !

Nourriture de Guyane

Qu'est-ce diable que tout cela ?! Sur la droite, c'est plutôt facile, même si la couleur amène le doute : ce sont des bananes rouges, également appelées bacoves rouges. Certains ici les préfèrent aux bananes ordinaires, j'avoue que je n'ai pas trouvé un grand changement dans le goût.

Au centre, une pomme-cannelle. Le nom est trompeur, car ça ne ressemble pas vraiment à une pomme, et ça n'a pas le goût de la pomme, ni le goût de la cannelle ! C'est un fruit très très (très) sucré, avec des pépins.

En bas, mon fruit préféré ici : la ramboutan ! C'était la grosse saison jusque avril, ça a un peu disparu depuis, à mon grand regret. Il faut enlever cette grosse peau rouge, et à l'intérieur vous avez quelque chose qui ressemble au litchi. Sauf que c'est 100 fois meilleur que le litchi ! Sucré, frais, riche en eau... à ne pas manquer quand vous venez me voir !

 

Le jus de droite est un jus de maracuja, fruit un peu plus connu et que je ne vous explique pas. Malheureusement, les Guyanais ont tendance a rajouté 100 grammes de sucre pour 20 cl de jus, et même si j'aime le sucre.... Le jus de gauche est un jus de papaye. Pas mal de monde ici mange de la papaye verte en salade, j'avoue que je la préfère à maturité.

Mon jardin, lui, est un champ d'ananas ! Je me balade avec une machette, je coupe, je découpe et c'est parti pour le dessert ! Le goût est différent de la métropole, plus sucré, moins piquant.

Nourriture de Guyane

Parmi les autres fruits locaux, le Pitaya (le fruit du dragon), magnifique à l'extérieur et à l'intérieur, la pomme rosa, la prune ce cithère (beaucoup de jus sont faits ici, j'avoue que je ne suis pas fan), l'abricot-pays, le chadec (une sorte de pamplemousse) etc... Mon fruit le plus consommé étant... la banane, notamment les petites, plus savoureuse qu'en métropole. Il y a également des bananes pesées (également appelées bananes vertes), que l'on mange salées (et qui sont savoureuses).

Nourriture de Guyane

Après les fruits, voici les légumes un peu originaux (je ne vous fait pas 10 lignes sur les concombres ou les aubergines !). Le gombo notamment, assez gluant [mais appétissant] quand on le découpe et à la bouche, auquel je me suis attaché sans trop savoir pourquoi (le goût est sympa mais sans plus). Le giraumon par contre, une sorte de potiron, est fameux !

Nourriture de Guyane

Côté féculent, j'avoue être resté fidèle à mes pâtes, malgré la présence importante du kwak et du manioc, nourriture de base pour une grande partie de la population. Le kwak ressemble d'aspect à de la semoule, sauf qu'il est plus dur en bouche (photo plus bas). Le manioc n'est pas facile à cuisinier (et vaut mieux bien le faire, car il y a un risque d'empoisonnement !). Il y a aussi les patates douces, de couleur orange, plus sucrées, qui se font assez bien en gratin notamment.

Côté viande, il y a les grands classiques (poulet, bœuf, chèvre, porc...), avec quelques spécificités de cuisson : ainsi le poulet boucané (fumé au barbecue), cuit avec des épices, vaut le détour (j'ai notamment un petit restaurant haïtien pas très loin de la maison qui est la meilleure adresse de la ville). La région est également spécialisée dans le buffle ! (y'a un gros producteur à Mana)

Il y a aussi la viande de bois. La chasse est très importante pour une partie des locaux, notamment sur le fleuve. Elle est tellement culturelle qu'il n'y a pas de permis de chasse en Guyane : je peux débarquer demain dans une armurerie et acheter mon fusil. Les Amérindiens et les Bushinengués semblent être les grands chasseurs, avec quelques métropolitains pratiquant l'activité plutôt pour la détente. C'est de la viande de bois car les animaux sont dans la forêt (avec 90% de forêt en Guyane, c'est pas vraiment une surprise!) : au menu cochon-bois, agouti, tatou (oui, c'est un animal très chelou !), pac, cabiaï....

Nourriture de Guyane

Le poisson est très important à Saint-Laurent du Maroni, ville fluviale. Le marché au poisson est l'occasion pour beaucoup d'aller chercher les belles pièces. L'acoupa, l'aïmara, le jamais-goûté (d'après la rumeur il est appelé ainsi car les Européens arrivant ici n'avaient... jamais goûté ce poisson !). Ces poissons peuvent être mangés boucanés (fumés donc), et c'est ma cuisson préférée.

 

Enfin, je termine avec les... palmiers. Car il n'y a pas que les noix de coco que l'on peut manger ! Ainsi le parépou et le wassai. Le parépou ressemble un peu à la châtaigne. Le wassai (également appelé açai au Brésil) ne ressemble à rien que je connaisse : ce sont des petites boules noires donnant un jus violet, au goût.... particulier (bref, je n'aime pas!). Le wassai est très à la mode.

Wassai-kwak !
Wassai-kwak !

Wassai-kwak !

Cette petite présentation est loin d'être complète, je n'évoque que la nourriture avec laquelle je me suis retrouvé en contact cette année (il y a par exemple pas mal de pâtisseries créoles que je ne connais pas, aussi les mollusques, crabes et autres fruits de mer...). J'ai eu un peu de mal à m'adapter à la nourriture locale au départ. Ainsi, je me suis retrouvé à manger de la malbouffe (des gros burgers etc.) alors que j'avais exclu la viande de mon alimentation en métropole. Depuis plusieurs mois les choses se sont améliorées, même si j'avoue que les champignons frais, les courgettes ou les fraises me manquent un peu (8€ les 500 grammes de champignons frais, 9,50€ la barquette de fraises.... oui, tout arrive de métropole). Surtout, on a redécouvert un appareil à raclette.... Miam !

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28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 11:53

Ce serait vous mentir de dire que Cayenne m'attire. C'est loin (3 bonnes heures de route), il pleut souvent (en tout cas à chaque fois que j'y vais), il y a des bouchons, des centres commerciaux, du monde... bref, c'est une grande ville ! Enfin à l'échelle de la Guyane ! (l'agglo fait 130 000 habitants). Néanmoins, c'est aussi là qu'ont lieu mes formations de prof, et il y a l'aéroport... Du coup, mes visites sont plus nombreuses que prévu, et ça me permet de découvrir les alentours (et la route est sympa avec ses ponts en fer, comme ici à Saut Sabbat). Petit tour d'horizon.

Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites

Déjà, le centre-ville de Cayenne. Bon, pas extraordinaire, loin de là. Mais il y a un front de mer, assez rocailleux. Un peu plus loin, le fort Cépérou, construit en 1652, par les Français. L'objectif étant de se défendre contre nos meilleurs ennemis, les Anglais. Il ne reste pas grand chose, et le point de vue sur la ville pourrait être sympa, sans la présence des fils électriques...

Quoi d'autre ? La place des Palmistes, la cathédrale Saint-Sauveur, des maisons créoles.... mais je ne sais pas, il manque un truc à cette ville pour la rendre charmante.

Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites
Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites
Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites

Heureusement, il y a Remire ! Remire, c'est la banlieue chic de Cayenne, le Neuilly local, peuplé d'une belle brochette de métropolitains. Et à Remire, il y a de belles randonnées, comme le sentier du Rorota. Nous sommes en pleine nature, alors que nous n'avons pas quitté la ville. Une jolie vue sur le littoral, que j'espère voir un jour avec un peu de soleil.

Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites

Un peu plus loin, l'habitation Loyola, une ancienne immense exploitation coloniale. Bon, il faut imaginer le lieu à l'époque, parce qu'aujourd'hui il reste simplement les traces !

Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites
Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites

Là où Cayenne me plait vraiment, c'est.... quand je m'éloigne ! Direction Roura ! Une petite église surplombe le fleuve, donnant à la commune un certain charme. Surtout, c'est le lieu de départ pour la crique Gabrielle, que nous remontons en pirogue. Le retour se fait en canoë après un passage par le lac Pali, seulement accessible en saison des pluies. Génial. Des palmiers sortent de l'eau, la faune et la flore sont partout autour de nous. Je me régale (et je remercie Justine au passage).

Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites
Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites

Enfin, le bouquet final pour le prof d'histoire que je suis : le bagne des Annamites. Officiellement appelé camp crique anguille, le lieu tire son surnom des 1500 prisonniers envoyés ici, originaires d'Indochine ! Il faut déjà imaginer la traversée des océans pour ces prisonniers politiques, détenus principalement parce qu'ils se sont révoltés contre la colonisation française : sur un bateau-prison, la Martinière, où ils sont plus de 500 entassés. Ils arrivent finalement à l'autre bout du monde, dans un bagne tardif, ouvert en 1930, et qui n'aura pas une longue vie (il ferme en 1945). L'objectif était de développer la région, de construire des pistes etc. Le lieu est aujourd'hui plaisant, on s'y retrouve après une petite heure de marche à travers la forêt. La végétation a déjà repris ses droits, et il reste surtout les cellules des prisonniers (2m²!) et... les WC. Qui donnent envie.

Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites
Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites

La bagne était donc peuplé des condamnés Indochinois, surveillés par... des tirailleurs sénégalais ! La France des colonies, dans toute sa splendeur [sic!].

Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites

Allez, je termine avec un autre pont en fer, à Sinnamary. Promis, je vous emmène prochainement à la découverte de chez moi, SLM.

Cayenne : lac Pali, habitation Loyola et le bagne des Annamites
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22 mai 2018 2 22 /05 /mai /2018 23:37

Quand nous arrivons à l'aérodrome de Saint-Laurent, nous comprenons vite que le vol sera différent des autres : nous sommes pesés avec les bagages, il n'y a pas un seul contrôle de sécurité, et le ticket semble fait manuellement ! 15 personnes dans l'avion, nous ne sommes pas trop gênés non plus par les hôtesses, absentes. Et le pilote est juste devant nous. Nous ? Ce sont mes deux colocs Lise et Tim, ainsi que ma gueule (quoi ma gueule ? Qu'est-ce qu'elle a ma gueule?)

L'envol est très sympa (l'aérodrome est situé quasiment au centre de la ville) et permet de voir la maison du ciel, entre autres ! Le vol dure 50 minutes, le temps d'observer quelques sites d'orpaillage... et beaucoup d'arbres !

Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana
Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana
Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana

Maripasoula ! La commune la plus étendue de France ! (Arles est la plus étendue en métropole... mais Maripasoula fait 50 fois Arles ! 18 360 km²!). Et seulement 10 000 habitants ! Autant vous dire que l'on n'est pas bousculé en ville ! Nous sommes descendus plein sud, au niveau du parc amazonien. Sans surprise, nous nous retrouvons donc rapidement en forêt sur nos beaux vélos ! 12 kilomètres de montée et de descente (surtout des descentes pour Lise). L'objectif est d'aller découvrir un ancien gros fromager. Non, aucun rapport avec le Gouda. Le fromager est l'arbre majestueux de l'Amazonie, avec des contreforts incroyables. Justement, nous nous retrouvons devant... et on se sent d'un coup si petit !

Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana
Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana

Le reste de l'arbre ? Il est tombé ! Les trois grands fromagers de la région sont tombés en l'espace de deux ans, et cela laissait craindre de grandes catastrophes selon certaines croyances locales. Sur la route, nous croisons un serpent, bien mort, et.... un jaguarondi, bien vivant ! Le félin surgit du bas-côté alors que je passe à vélo et traverse la route devant Tim ! Noir, de la taille d'un chien, mais plus allongé, avec une queue touffue. Et sacrément rapide ! Moi qui étais un peu maudit concernant les animaux, ils me font enfin l'honneur de sortir quand je passe !

Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana

La ville est quelque peu animée grâce au festival du livre. Le soir, direction un festival avec notamment Rickman, dont la chanson « Je suis un Boni » tourne pas mal ici. C'est un festival à la guyanaise, avec un espace-temps déréglé. Un peu comme quand mon père a besoin de moi pour travailler « cinq minutes ». Ainsi, le maire commence son discours avec une heure de retard. Rickman arrive... « dans cinq minutes, top chrono ». Une heure et dix minutes plus tard, le voilà ! Le public est placé sur un terrain de basket – pardon, le public est placé autour du terrain de basket. Et seulement quand la chanson les fait sauter ils se ruent à l'intérieur du terrain. Le chanson se termine ? Tout le monde s'écarte du devant de la scène et reste à 10 mètres. Etonnant. Les derniers chanteurs, prévus pour 3h, chantent encore à 7 heures. Je les entends, au loin, depuis mon hamac !

Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana

Le lendemain, direction le Sud. Oui, c'est encore possible, mais seulement en pirogue (il y a une piste remontant vers Papaïchton, et c'est tout). Là, nous nous enfonçons clairement en pays amérindien. Tellement que nous allons franchir la zone d'accès réglementé. C'est un Amérindien qui nous y emmène, nous nous sentons un peu moins coupables de ne pas avoir demandé l'autorisation préfectorale !

Les Wayana vivent des deux côtés du fleuve. Pourtant, d'un côté, c'est le Surinam, de l'autre, la France. Enfin, sur une carte, dans mes cahiers. Ici, la frontière est une ligne imaginaire, servant simplement à différencier le taux de taxation. Pour le reste, tout le monde se côtoie, sans douane et sans papier. Nous allons chercher de l'essence chez « les Chinois » du Surinam. Puis nous remontons le cours du Maroni (officiellement Lawa ici), passons devant Elae, croisons des maisons très très trèèèèèès isolées (2 heures de pirogue pour aller à la maison de santé, ça commence à faire isolé) avant d'arriver à Taluen, également appelé Twenké. Le trajet est fantastique.

Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana
Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana
Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana

C'est isolé comment ? Au titre du numérique, le village n'a pas encore sa page wikipedia (ça veut dire quelque chose aujourd'hui). Le raccordement électrique a été fait en 2014. Pas de réel magasin. Le village est seulement ravitaillé par les pirogues. Une poste. Une maison de santé. Le carbet municipal, au centre du village, assez majestueux. Le lieu est paisible. Nous sommes dimanche, les Amérindiens sont réunis, écoutent des musiques religieuses ou se baignent.

Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana
Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana
Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana

Tiens, un atèle ! Décidément, je suis chanceux ce week-end ! L'animal joue avec ses pieds, puis se remet en route.

Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana
Maripasoula-Taluen : chez les Amérindiens Wayana

Un terrain de foot au loin. Ca me rassure un peu, j'aurai au moins un sujet de conversation possible avec les habitants. C'est que la vie ici a l'air un peu différente de celle sur le littoral (et de la métropole). Nous repartons vite, l'objectif est de rentrer avant la nuit. Le ciel se couvre, une pluie monumentale tombe sur la pirogue, sans que notre pilote ne bouge. Caché sous mon poncho, j'écoute le bruit du moteur, l'eau qui m'entoure, et j'essaie de m'imaginer vivre ici.... hum, pas sûr ! Je suis bien à Saint-Laurent, d'ailleurs je pense re-signer pour une année de plus ! 

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22 mai 2018 2 22 /05 /mai /2018 11:13

J'étais impatient. Se retrouver dans un tribunal, en pleine audience, une première pour moi. Je crois même que j'étais plus excité que les élèves ! Eux, adolescents, blasés avant d'avoir vécu. Moi, devant les colonnades, à lire la devise de la République.

La justice est un milieu que je connais un peu : j'ai des bons amis qui y travaillent, j'ai fait un cours sur le sujet en éducation civique, et j'ai regardé quelques films américains.... OBJECTION votre honneur ! Ceci n'est pas un argument valable ! Objection retenue, tant le système judiciaire américain est différent du nôtre (à choisir je garde le nôtre!)

Me voici donc à Saint-Laurent, dans une chambre détachée d'un tribunal de grande instance, accompagnée de la classe dont je suis le professeur principal. C'est la suite d'un projet justice, que je coordonne avec l'assistante sociale et la prof de français. Le clou du spectacle aura lieu dans un mois : les élèves organiseront eux-même leur audience, à l'intérieur du tribunal, et vont jouer un procès !

 

Aujourd'hui, c'est la réalité. Et la réalité est parfois... surprenante ! Ce sont des affaires pénales. La présidente entre à la sonnerie, nous nous levons. A sa gauche, la greffière, chargée de noter tout ce qui se dit ou se passe pendant le procès. A sa droite, le procureur de la République, chargé de représenter les citoyens, et qui a le rôle du méchant. Devant, au centre, une barre, pour l'instant vide. Et, un peu derrière, des avocats. Une traductrice est également présente. Nous sommes derrière de petites barrières, dans le public. Un public composé de ma classe et.... des prévenus ! J'avoue que je surveille un peu les mecs chelous assis à côté des jeunes filles de la classe, histoire d'éviter les échanges de numéros de téléphone ! On appelle d'ailleurs la première affaire !

Une dame est accusée par sa fille de l'avoir obligée à ingurgiter un remède traditionnel créole. La fille a refusé. Du coup, la dame l'a menacée avec un grand couteau. La fille est présente avec son père, elle donne sa version. La mère est ensuite appelée à la barre, elle se défend.... plutôt mal ! « Je n'aurais peut-être pas dû prendre un couteau, j'aurai mieux fait de prendre une ceinture ». [sic!] La juge la reprend, et lui affirme que ce n'était pas une meilleure idée. « Je suis stricte avec mes enfants ». La juge : « il y a une marge entre être stricte et être dangereuse pour son enfant ». Elle était alcoolisée au moment des faits « tout le monde consomme un peu d'alcool ». Je fais non de la tête, la juge semble d'accord avec moi. Les avocats prennent ensuite la parole. L'avocat de la victime demande 2 500€ de dommages et intérêts, ainsi qu'une obligation de se faire soigner pour ses problèmes d'alcool. Le procureur rejoint cette option. L'avocat de l'accusée, lui, nous fait le show. Il y a du public, il prend à parti les élèves, joue avec eux pour sa défense. Il explique que lui aussi était contraint dans sa jeunesse de boire des remèdes traditionnels. Le geste du couteau ? Pour impressionner, pas pour menacer. Son réquisitoire est impressionnant, aux dires des élèves. La juge, elle, reste de marbre : l'accusée est déclarée coupable et est sanctionnée selon les vœux de la victime.

 

Une nouvelle sonnerie retentit. La séance est suspendue. Les élèves ont l'air d'apprécier, moi aussi ! La juge vient s'asseoir avec nous, explique les raisons de son jugement, répond aux questions des élèves (et aux miennes!).

Puis s'enchaînent trois conduites en état d'ivresse, dont une récidive : un homme travaillant pour les militaires (hum...) a perdu son permis et est arrêté un mois plus tard, alors qu'il n'a pas encore été jugé, et à nouveau ivre. Sa raison : « vous savez, les femmes... ». Une juge devant lui, l'argument ne fait, étonnamment, pas mouche ! Résultat, son permis est annulé et sa voiture confisquée ! Mes élèves sont limite tristes pour lui !

 

Puis vient la dernière affaire de notre matinée. La traductrice doit d'abord prêté serment. Disons Monsieur X, âgé de 45 ans environ, et Madame Y, sa tante, 65 ans environ. Les deux sont accusés de violence avec armes, le premier ayant frappé avec une machette la seconde, tandis que la seconde a frappé le premier en réunion, à coup de manche à balai.

L'histoire est un peu floue : Madame Y voulait emmener l'un de ses frères à l'hôpital, en raison de sa consommation de stupéfiants. Monsieur X a refusé, pour protéger son oncle. Il travaille avec une machette, et à la suite d'une montée dans les tours, il frappe sa tante. Celle-ci décide de revenir un peu plus tard, avec du renfort. C'est là que Monsieur X est frappé. Voulait-il aller chercher un fusil, comme le dit sa tante ? On l'ignore. La juge : « pourquoi vous ne vouliez pas que votre oncle parte avec votre tante ? » Monsieur X : « Parce que c'est une sorcière, c'est la sorcière du village, tout le monde le sait ! ». Mes élèves se payent un léger fou rire. Il évoque à plusieurs reprises la magie, il parle de Satan, a un discours religieux. La juge a du mal à recadrer. Ah, les histoires de famille !

Les deux sont finalement condamnés à du sursis, avec interdiction de porter des armes.

 

Après 3 bonnes heures d'audience, nous quittons les lieux. Tout le monde semble content, et les discussions continuent sur les affaires. J'ai beaucoup appris au cours de cette audience. Le rôle du procureur par exemple, l'absence des avocats dans toutes les affaires à l'exception de la première. De ce fait, les procès et leur trame changent du tout au tout. La juge, à l'autorité incontestée. Je conseille à tout le monde, car l'accès des tribunaux aux libre ! En plus, vous aurez quelques histoires croustillantes pour votre prochain repas de famille !

Ma première au tribunal : remède créole, sorcière et coup de machette
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16 mai 2018 3 16 /05 /mai /2018 01:21

La sonnerie retentit. Les élèves quittent ma classe. Quatre restent, trois filles et un garçon. Ils veulent me parler. Je suis leur professeur principal, et je soupçonne de nouvelles tensions dans la classe. Je suis derrière mon bureau, je m'active à ranger mes affaires. Ils mettent plus de temps que d'habitude à commencer leur propos.

Elle : « On vient vous voir à cause de la vidéo ».

Moi : « La vidéo ? »

Elle : « Vous savez, la vidéo. »

Moi : « Quelle vidéo ? »

Elle : « La vidéo de Madame N. »

Moi : « La vidéo de Madame N. ? »

Elle : « Les photos aussi »

Moi : « De quoi vous me parlez ? »

Ils se regardent et sourient. Ils n'osent pas. « Allez, ne tournez pas autour du pot, qu'est-ce qui se passe ? ».

Elle : « Bon. Les vidéos pornos de Madame N. »

Moi : « ... » [regard interloqué, plusieurs pensées me traversent alors l'esprit : putain, un élève a pris une vidéo de Madame N. sous son bureau ! Qu'est-ce qu'ils sont bêtes parfois!]

Elle : « Il y a des photos et des vidéos qui circulent ».

 

Je mets du temps à comprendre. Les élèves m'expliquent peu à peu. Ma collègue a tourné une vidéo porno, vidéo qui existe aujourd'hui sur un site. En tout cas, les élèves y ont eu accès. Qu'importe, les élèves ne sont pas là pour ça : ils viennent me voir car ils veulent faire une lettre d'excuse.

Moi : « Pourquoi ? »

Elle : « Parce que nous n'avons pas eu un bon comportement. Certains se sont moqués dans la classe ».

Je les encourage dans leur démarche. Je compte faire un point sur le comportement de la classe dès le lendemain.

Elle : « et il y a aussi ceux qui se moquent dans la cour ». Lui : « il y en a qui lui disent merci Jacquie, merci Michel »

 

Au fond de moi, j'explose de rire. Mais je suis leur professeur principal. Je garde un visage neutre. J'écris les informations que je reçois, pour me donner une contenance. Je clos cette conversation.

 

Ma collègue, ma collègue timide, qui a l'air très fragile, ma collègue a tourné dans un film porno. Bon, c'est son droit. Mais il y a les conséquences. Je souhaite lui parler de la conversation que j'ai eue. Mais, le lendemain, elle est annoncée absente. Je vais voir la direction. On aborde la situation. Elle est mise à l'arrêt deux semaines, « le temps que ça se tasse ».

Le temps que ça se tasse. Imaginez vous, 16 ans, votre prof a tourné un film porno. Clairement, ça ne se tasse pas vite ! Je fais une heure de cours d'éducation civique. Au menu : la vie privée, les vidéos et les photos que l'on poste sur Internet, les conséquences de celles-ci, mais aussi le sujet de fond. Nous parlons porno, nous parlons respect de l'autre, nous parlons corps de la femme. J'ai séparé ma classe en deux, les garçons d'un côté, les filles de l'autre. Les réactions divergent. Les garçons sont beaucoup plus bloqués, considèrent qu'elle ne peut pas revenir faire cours, pensent que le fait qu'elle soit une femme ne joue pas dans leur réaction. Les filles me semblent plus matures (oui, comme souvent), elles seraient prêtes à retravailler avec Madame N., elles l'encourageraient d'ailleurs à revenir. Surtout, elles considèrent que le fait d'être une femme joue contre elle.

« Quelle aurait été votre réaction si ça avait été moi ? »

Les garçons comprennent enfin. Oui, ça aurait été différent, selon eux. La grande injustice de l'inégalité des sexes face au sexe, déjà au lycée.

 

Ca, c'est fait. La pression est retombée dans la classe. Je croise mes collègues. Personne ne connaît la situation. Tous les élèves sont au courant, ont vu des extraits de vidéos, et le personnel enseignant vaque à ses occupations quotidiennes. J'informe deux collègues proches de Madame N. Ils sont sur le cul (ceci n'est pas un jeu de mot). L'un d'eux appelle la principale intéressée. Je l'imagine au fond du trou (ceci n'est pas un jeu de mot). En vérité, elle va très bien ! Elle nous a invités à son anniversaire. Et je la vois en grande forme. Elle assume pleinement sa situation : « oui, j'étais actrice porno ! ». Elle nous raconte l'envers du décor, les salaires (de 250 à 400€ pour une vidéo), évoque ses différents films. Un job alimentaire, couplée d'une réelle curiosité. Elle appréciait des acteurs, elle appréciait des réalisateurs. Elle en parle comme moi je vous parlerais de mon boulot de journaliste pendant mes études !

 

Depuis, elle est officiellement écartée du lycée « pour sa propre sécurité ». Elle a reçu des menaces. Surtout, le lycée a reçu une quantité d'appels de parents d'élèves « ma fille a pour prof une actrice porno, c'est inadmissible !! ». Ambiance particulière, sujet très compliqué : peut-elle encore enseigner ? Selon moi, c'est oui. Au final, le porno n'est pas interdit, et le fait de faire des vidéos est du ressort de sa vie privée. Elle n'en fait pas la publicité en classe. Surtout, ses compétences n'ont pas changé en trois semaines. Elle était la même professeure. Seul le regard des élèves a changé vis-à-vis d'elle. Faut-il dès lors la punir ?

 

Je sais, la Guyane, c'est des histoires parfois folles. Entre la crise de baclou et l'accident de mon élève, je pensais avoir assez d'annecdotes professionnelles à vous raconter à mon retour. Là, c'est le bouquet final. Le feu d'artifesse. Oui, ceci est un mauvais jeu de mot.

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21 avril 2018 6 21 /04 /avril /2018 23:14

Il est 17h. Vendredi. Fatigue. Pluie. La motivation n'est pas vraiment là. Mais je me suis engagé.

Nous prenons la route, direction Awala. Nous sommes 4. Je retrouve Guillaume, mon acolyte des chutes Voltaire, tout juste revenu de Rio avec une coiffure jaune poussin (drôle de pari collectif !). Les filles devant, nous coincés à l'arrière de la veille Twingo couleur caca d'oie, une épée en mousse sur mes genoux, et une vieille bouée ronde à mes côtés. Le road trip peut commencer.

Awala. Il ne pleut plus. La lune, quasiment pleine, fait des apparitions. Le vent souffle, éloignant les moustiques faisant la légende du lieu. Nous marchons vers la plage, attirés que nous sommes par le bruit des vagues. Le sable. Les palmiers. L'océan Atlantique.

 

Notre première marche ne donne rien. Enfin, pas tout à fait, car c'est là où je commence à lui parler. Limpide. Evident. Marrant. Voyageuse. Célibataire... Nous sommes éloignés du groupe. Nous longeons cette plage magnifique, bercés par le bruit des vagues. Le ciel se dégage, et la lune rayonne sur les palmiers. Romantisme bonsoir.

Ils sont partis se baigner. Nous aussi. 23h. Guyane. L'eau est douce. Elle nage près de moi. « Le bateau ! ». Là, une pirgoue ancrée. A l'abordage ! Nous voici six pirates sur le petit rafiot. Endroit parfait. Petit vent. Fraîcheur. Nouveau plongeon. Puis nouvelle ballade. Nous nous découvrons. Oh, des traces ! Mais elles ne sont plus là. Dommage.

 

Il est temps de pique-niquer. Pain, sardine, thon, macédoine et mangue. Rire. Je ne connais pas vraiment 4 des 5 personnes autour de moi, et c'est pourtant naturel de me retrouver là, à minuit, sur cette plage.

Et là, l'extraordinaire surgit de l'eau. Une tortue verte. Bonsoir, toi que nous attendions. Elle remonte la plage, lentement, à la force des nageoires, se traînant. Elle s'enfonce ensuite puis se met à creuser.

Awala est un haut lieu de la ponte des tortues. En ce moment, elles sont présentes chaque nuit. Nous nous rapprochons, lentement, à la lumière de la lune. Elle creuse, sans s'arrêter. Le mouvement des nageoires est précis, et ce trou m'impressionne. Pourquoi diable en faire autant ? Un œuf. Deux. Trois... c'est parti. Je vois le cycle de la vie. Emotion garantie.

 

L'animal souffre, se contracte, tandis que les œufs continuent de tomber. Sous la lourde carapace nous entendons le souffle de l'effort. 40. 50. 60. J'en ai compté 92 (!!!!!!!!!). Elle rebouche ensuite le trou, avec l'énergie de l'instinct maternel que je n'aurai jamais, et qui force le respect.

Je plane. Je vole. Ce moment était parfait. Je prends les filles dans mes bras. Nous regardons la tortue repartir. A elle le grand large.

 

Nous nous posons sur la plage. Nous nous endormons, un immense sourire sur chaque visage. Nous nous enlaçons. Tendresse. Rien ne pourra gâcher cette nuit, pas même les moustiques, pas même la marée qui nous surprend. 

J'en veux encore.

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19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 00:51

Jeudi, veille des vacances. Le soleil brille et j'ai un moral gonflé. Moins de travail, football ce soir, la vie est belle. Il est 12h30, et ma classe de seconde vient de terminer une intervention « sexualité ». Ils ont bien ri. Ils sont bêtes. Nous l'étions tout autant à leur âge, au moment de prononcer les mots « sexe » et « orgasme ».

J'enfourche mon vélo, que dis-je, mon bolide. J'ai deux heures pour rentrer, manger, et revenir au lycée. Facile. Je pédale néanmoins très vite, dépasse quatre de mes secondes que j'entends faire un bruit, du genre « wooohh ». Je suis content. On est con des fois. Je slalome entre les véhicules et me retrouve dans la descente. Et je vois, cent mètres devant moi, un attroupement en sens opposé. Des voitures garées. Des gens qui semblent dépassés. Et, une fille, sur le sol, comme plaquée. Je ralentis. Un T-Shirt rose qui m'est familier. Une coupe de cheveux. Putain. Non. Si. Je me rapproche. C'est mon élève.

 

Je descends de mon vélo en quelques dixièmes de secondes. Je m'approche vite, tandis que les badauds accourent. Les voitures ralentissent. Le monde regarde. Que se passe-t-il ? Elle est sur le ventre. Son T-Shirt est remonté au niveau des omoplates, et un bout de verre, un seul, est enfoncé dans son dos. Là, une perle de sang semble accrochée au verre. Ça ne coule pas. Je lui remonte un peu les cheveux. Elle est consciente. Sur son visage, je lis la souffrance. « Emilie, tu m'entends ? ».

« Emilie !! » « C'est Emilie ! ». Quelques filles de la classe sont de l'autre côté de la route, et viennent d'apercevoir leur camarade. Elles traversent, paniquées. « Quelqu'un a appelé une ambulance ? » sont mes premiers mots à destination des gens autour de moi. Plusieurs sont au téléphone. Je reste accroupi à côté d'Emilie, « t'inquiète pas, une ambulance va arriver ».

Je crois que j'essaie de me rassurer, autant qu'elle. Je regarde vers le haut, on me dit qu'une ambulance est en route. Je regarde ses camarades, ordonne quelque peu que l'on appelle ses parents. (y'a le carnet de correspondance quelque part ?, regarde dans son sac). Emilie essaie de se redresser, elle pousse un peu sur ses bras. « T'inquiète pas, une ambulance va arriver ». Décidément, l'inspiration me manque. Je ne sais pas quoi faire. Personne ne sait quoi faire. Je me suis retrouvé accroupi à ses côtés car j'étais la première personne arrivée qui la connaissait. En habits de prof, blanc, j'ai l'impression que les gens me font confiance. S'ils savaient. Putain, pourquoi je n'ai pas suivi une formation premiers secours. « Il faudrait peut-être la mettre en position latérale de sécurité ? ». Le débat gagne les gens autour de moi. Je ne pense pas que ça soit une bonne idée. Par contre, je ne pourrais pas justifier mon opinion, et je ne suis pas sûr. Qu'est-ce qu'on fait ? Qu'est-ce que je peux faire ? Emilie essaie à nouveau de se redresser. « Reste calme, une ambulance va arriver, on va venir te chercher ». Je lui remonte les cheveux car elle a du mal à respirer. « J'ai mal au dos ». « Je sais, je sais, ils vont venir, ne t'inquiète pas ». Moi, je m'inquiète. Surtout qu'en remontant ses cheveux je viens de découvrir une énorme plaie au niveau du cou, le genre de plaie qui vous fait détourner le regard, avec un peu de sang autour de la tête. Putain, putain, putain. Il faut qu'ils arrivent vite. Ça s'agite autour de moi. Je ne sais toujours pas quoi faire.

Ça dure quelques minutes. Ça donne l'impression de durer des heures. Et un type arrive. Un autre prof je crois. Pas de mon lycée en tout cas. Il me regarde, et dit « quelqu'un a fait premiers secours ? » Je le regarde, au fond des yeux. « Non ». Il descend de son vélo, se saisit de son crâne. « Je vais la maintenir ». Toi, tu tombes sacrément bien. « On lui fait les tests, touche-lui la jambe ». Ok. « Emilie, est-ce que tu sens que je te touche la jambe ? ». Bof. Plus bas. Oui, un peu. L'autre jambe. Oui. Ok. Il faut la maintenir comme ça, jusqu'à l'arrivée des pompiers. Huit minutes, peut-être dix au total depuis mon arrivée, et j'entends le doux son du pin-pon.

Je me retrouve à tenir un protège soleil au-dessus d'elle. Les pompiers sont là, je me sens un peu mieux. Mon CPE est arrivé. On demande, plutôt on ordonne aux élèves de circuler et de repartir chez eux. Ils s'exécutent. Le père d'une camarade arrive, explique que le père d'Emilie est en route. J'ai le pare-soleil dans le main, mais je ne me sens pas en grande forme. Les pompiers sont autour, on a fini notre mission. J'ai fini ma mission. Je me recule de quelques mètres, et je vois le père d'Emilie arriver. J'ai la gorge nouée.

Inquiet, mais digne. Je pense que j'aurais hurlé à sa place, et je n'ai pas d'enfant. Il lui parle en chinois. Je ne comprends pas, mais qu'importe, elle sait qu'il est là, c'est le plus important. Il croise mon regard. Je le connais, il est venu à la rencontre parents-profs il y a deux mois, et je l'ai persuadé que sa fille devait rester dans l'établissement. Il voulait l'envoyer en métropole.

Je recule de quelques mètres supplémentaires. Mon CPE me demande si ça va. En vérité, non. Je réponds « oui oui, ça va ». Je m'assois à l'ombre. Je veux la voir dans le brancard, emmenée dans le fourgon. Là, je me sentirai mieux. Mais elle est toujours sur le ventre. Ils sont extrêmement précautionneux. Toujours l'éclat de verre au milieu du dos, et toujours la perle de sang. Eux, ils sont concentrés sur son cou. Une ambulance est arrivée, les gendarmes, etc. On m'interroge. Qu'est-ce que j'ai vu ? « Rien ». Je raconte mon arrivée, je présente le père aux gendarmes. Apparemment, elle a traversé avec son vélo pour rejoindre le chemin en face, et repartir vers le centre-ville. Une voiture est arrivée en face, peut-être un peu vite. Le choc fut brutal. La roue avant du vélo le prouve. Mais ça, je m'en fous. Ça traîne. Je me relève. Je croise son regard, pendant plusieurs secondes. Me voit-elle ? A quoi pense-t-elle ? Ils refont les tests. Elle ne sens plus ses deux jambes. « C'est pas bon ça » me dit le CPE. Oui, j'avais compris. Elle est sur le brancard. Elle va partir vers l’hôpital.

 

Je reprends mon vélo. Une heure s'est écoulée. Je n'ai plus le temps de repartir chez moi, je n'en ai plus l'envie. La faim est passée. Je remonte vers le lycée. Je passe devant la R5 à la vitre défoncée. Je suis vide. Je ne sais pas si c'est le mélange de colère, de tristesse. Je déambule dans le lycée. Une prof vient me voir : « tu sais pour Emilie ? ». J'explique. Le proviseur adjoint me demande si je veux mon après-midi. A quoi bon. Devant les élèves ça passera plus vite. D'ailleurs, ça passe vite. Je fais une intervention d'une minute dans chaque classe pour réexpliquer l'importance de faire attention à vélo, mais j'ai l'impression que je tiens surtout le discours pour moi. 17H30. Fin des cours. « On a des nouvelles ». Je vais voir le proviseur. Elle est emmenée en Martinique. Le pronostic vital n'est pas engagé. Et elle devrait pouvoir retrouver l'usage de ses jambes.

Un poids qui tombe. J'avais l'impression d'être Atlas, le poids du monde sur mes épaules. Je souris un peu plus. Putain, elle m'a fait peur. J'imaginais le fauteuil roulant, ou pire.

 

20h. Je pars au foot. 22H, je rentre. Je vois deux appels manqués à 21H37 d'un collègue, le collègue toujours au courant de tout plus vite que toi, et un message sur ma boite vocale. Je dois passer par Internet pour la consulter. J'ai aussi reçu un SMS à 21h38 d'un autre collègue : « J'ai appris pour ton élève, toutes mes condoléances, quel drame ».

 

Non. Non, non, non, non non non non. C'est pas possible. C'est pas possible. Il doit y avoir une erreur. Putain non. Pourquoi. C'est pas possible. Je reprends une claque. Je suis au bord des larmes. Pas Emilie. Je revois son sourire et son rire à plusieurs reprises ce matin. Je la trouvais tellement joyeuse. Là, fini, comme ça ? Non. Non, non. Je pense à comment va-t-on gérer ça dans le lycée. Et ma classe, où je suis le prof principal. Je vais annuler mon ticket d'avion, pour l'enterrement. Je me reprends. Je le connais, ce collègue, il peut avoir des difficultés de communication. C'est un Sheldon. Je me connecte à ma boite vocale. Mon collègue qui connaît tout me donne les infos de 17h30, elle part pour la Martinique. Alors, pourquoi ce sms de l'autre ? Je vais aux nouvelles.

Elle est bien en Martinique. Elle est vivante.

 

Putain. Une petite joie. Et une colère. Si mon collègue avait été devant moi, à ce moment là, c'eût été pour lui les condoléances. « Désolé, une erreur de formule » m'a-t-il dit le lendemain. Heureusement que je l'apprécie. Et ce soir, c'est les vacances. La métropole m'attend. Le karma y sera forcément bon.

[Faites gaffe tout le monde, roulez tranquille, on n'est pas pressé de vous enterrer]

L'accident
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