26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 16:51

Je vous ai déjà dit que j’ai été pompier ? Oh, seulement deux fois, alors que des proches avaient déclenché des incendies : la première fois chez moi, à Tilques, alors que mes sœurs avaient mis le feu à la friteuse ; la seconde en Guyane, quand mon petit voisin avait fait de même à... une carcasse de voiture ! A une autre époque,  j’aurais donc pu être un pompier de Tilques…

 

Des pompiers à Tilques ? Je ne connaissais pas cette information il y a 10 ans. Mais en 2013, devant l’école communale, s’est construit un petit hommage aux soldats du feu : le local d’exposition de la pompe à bras. A l’intérieur, une pompe à incendie restaurée et une photo des soldats du feu datant de 1933.

Les Sapeurs-Pompiers en 1933

Les Sapeurs-Pompiers en 1933

En haut, de gauche à droite : Albert Delozière, Abel Duvivier, Désiré Delozière, Abel Deufour.

3ème rang : Henri Portenart, André Loingeville, Alix Delannoy, Jules Dubout, Omer Sailly, Gaston Bertin, Omer Delannoy, Pierre Sailly.

2ème Rang : Léon Delaunay, Eugène Chaput, Adrien Loisel, Gaston Cappe, Adrien Helleboid, Léon Huyard, André Lahaye, Julien Dubout.

1er Rang, en bas : Jules Mièze, Victor Dalenne, Victor Lefebvre, Joseph Sailly, Lieutenant Benoit Regnier, Sous-Lieutenant Edouard Cappe, Auguste Lurette, Casimir Lefebvre.

 

Un document m’y raconte une petite histoire : un corps de sapeurs-pompiers communaux est créé en 1902, sous la conduite d’un lieutenant. « Elle comptait en outre un sous-lieutenant, deux sergents, quatre caporaux, un tambour et 2 clairons ».

Voilà mon information de base. Direction les archives du village. J’y retrouve la fondation : ils sont 48 volontaires qui s’engagent pour 5 ans. Leur drapeau est… béni dans l’église de Tilques le 9 novembre ! Ils manœuvrent et font des exercices une fois par mois. Une histoire de famille à sa tête, puisque le 1er lieutenant est Ovide Dassonneville, tandis que son sous-lieutenant est… Eugène Dassonneville ! Oui, mon brasseur !

Je retrouve aussi la trace d’une intervention : les 24 et 25 septembre 1946, avec la ferme Grébert qui est en feu. 25 pompiers sont mobilisés pour éteindre l’incendie. Il y a aussi dans le dossier une « médaille d’honneur des sapeurs-pompiers » décernée à Gabriel Viniacourt en 1946 (je ne sais pas trop ce que ça fait là !)[1].

Au feu ! Les pompiers tilquois

Là je peux m’arrêter en me disant « c’était sympa ces infos ! ». Ou alors je vais chercher un peu plus… direction les archives de la presse locale ! Le mémorial artésien est disponible à la bibliothèque de Saint-Omer (et en ligne) et il couvre une partie de cette période. Peut-être vais-je y trouver d’autres interventions des pompiers tilquois…

Bingo ! Ainsi je retrouve plusieurs incendies qui touchent des meules de foin, mais aussi les étables d’Isère Flament le 15 juillet 1902, le 14 février 1903 la ferme Stopin, le 16 mars 1904 l’écurie d’Amand et Louis Beauchamp, en avril 1904 chez Pouchain-Roere, le 17 juillet 1905 la ferme de Marie Pruvost, le 15 novembre 1905 la grange appartenant à M. Beauchamp… oui, sacré rythme ! 6 incendies en trois ans et demi, on comprend mieux la création du corps des pompiers, qui ne chôment pas. Ils n’interviennent d’ailleurs pas que dans le village : je les vois aussi à Saint-Momelin pour l’incendie d’un double hangar au cours de l’été 1906. Retour à Tilques en 1911, un feu détruit la ferme de M. Caffray, agriculteur[2]. Comme on peut le remarquer, nous sommes à une époque où les agriculteurs forment la majorité de la population. Et l’incendie est LA phobie : c’est perdre le bâtiment, les récoltes, les bêtes…

 

Ça y est, j’ai terminé. Ou alors… et si la compagnie ne datait pas de 1902 ? Et c’est là peut-être la clé du bon historien : déconstruire ce que l’on pense savoir, et chercher d’autres sources. Et c’est ainsi que l’histoire des pompiers tilquois va reculer de 35 ans !

 

Commençons cette histoire en 1834, le 6 octobre pour être précis. A cette date, il n’y a pas encore de pompiers ou de pompes à Tilques. Et un très grand incendie ravage quatre maisons du village en ce jour de ducasse. Je vous mets le récit complet car il est intéressant.

Le mémorial artésien, 9 octobre 1834

Le mémorial artésien, 9 octobre 1834

Un article mi-accusateur mi-paternaliste, rejetant presque la faute de cet incendie sur les habitants et leur demandant clairement de mettre en place eux-aussi, comme à St-Martin, une compagnie de pompiers ! Le feu de Tilques semble émouvoir jusqu’en haut-lieu, car le ministre du commerce accorde un secours de 365 francs et le roi lui-même, Louis-Philippe, accorde sur ses fonds particuliers une somme de 200 francs.

Une souscription est mise en place dans les villages alentours en faveur des incendiés de la commune (355 francs à Saint-Martin-au-Laërt, 82 francs à Salperwick, etc).

Le mémorial artésien, 16 novembre 1834

Le mémorial artésien, 16 novembre 1834

Il s’en suit trois décennies d’incendies où la population ne peut pas faire grand-chose. Le 15 février 1841 la maison de Pierre Delattre, cabaretier, est totalement détruite. On signale en 1850 et 1851 deux incendies de maison. En 1857, des enfants jouaient avec des allumettes et mettent le feu à la maison occupée par une veuve route de Serques.

Histoire un peu plus bizarre le 16 décembre 1858 avec l’incendie d’une petite maison, habitée par une veuve et sa fille. L’ensemble est totalement pris par les flammes. Or, la maison était assurée depuis peu, à une valeur de 600 francs, quand le propriétaire l’avait achetée 400 francs. Quelques jours plus tard, la justice débarque et le propriétaire est embarqué, soupçonné d’avoir lui-même mis le feu à la maison ![3] En 1859, pas de soupçon car c’est la foudre qui tombe sur une grange et la consume.

Une petite évolution arrive au cours de l’été 1863, alors qu’un incendie détruit complètement la ferme Alfred Bouvard, le meunier du village : s’il n’y a pas de pompe, il semble que l’usine Legrand amène de l’eau[4].

C’est au cours de l’été 1867 que j’observe pour la première fois l’action des pompiers tilquois. Et… ce n’est pas pour un incendie dans le village mais chez nos voisins de Salperwick ! Leur intervention serait d’ailleurs passée inaperçue si le maire de cette commune n’avait pas pris lui-même la plume pour remercier nos pompiers d’être venus.

Le mémorial artésien, 29 juin 1867

Le mémorial artésien, 29 juin 1867

« La première fois qu’ils se sont trouvés au feu ». Ainsi, la compagnie des pompiers de Tilques a dû être fondée en 1866 ou 1867. Son premier lieutenant est dénommé l’année suivante, c’est un… Bédague ! Je retrouve nos soldats du feu dans d’autres villages, comme à Serques ou à Saint-Momelin, en intervention en 1868, 1875 et 1890. A Tilques, le 4 juillet 1885, un incendie détruit totalement la maison des époux Petit, cantonnier aux chemins de fer quand le 7 mars 1888, les récoltes, les instruments de culture et les bâtiments d’hébergeage de la ferme occupée par Charles Lurette, sur la route nationale, sont détruits.

 

Néanmoins, il existe peut-être un petit problème technique révélé par l’incendie du cabaret de Désiré Grébert sur la place de Tilques le 26 mai 1887 : « on nous dit que Tilques ne possède pas de pompe à elle ». Des pompiers sans pompe ? Est-ce donc possible ? C’est que « la pompe fournie par l’usine de M. Legrand, fabricant de sucre, a été d’une très grande utilité ». Alors il existe bien une pompe pour lutter contre les incendies dans le village mais elle appartient à une structure privée, la distillerie Legrand. Tiens, mais qui est le maire en cette année 1887 ? Adolphe Legrand…

 

Est-ce suffisant pour protéger son plus grand bien ? Non. Car l’incendie le plus impressionnant date sans doute du 24 avril 1890 où, dans la nuit, la distillerie Legrand part en fumée. On parle tout de même d’un bâtiment sur 3 étages, de 80 mètres de long sur 46 mètres de large, « de la meunerie où se trouvaient entassés dans d’immenses greniers, plus de 600 000 kilos de grains de toutes sortes : maïs, blé, fèves, avoine, etc., les flammes ont pénétré dans les germoirs de la distillerie. En quelques minutes, le bâtiment plein de liquides inflammables et de matières des plus combustibles, est devenu un brasier ardent duquel il était impossible et dangereux d’approcher. (…) que pouvaient les efforts de l’homme et les jets des pompes contre ces flammes d’huile, de graisse et d’alcool, d’alcool surtout ? Trois grands réservoirs placés à 10 mètres du sol projetaient au loin des flammes bleuâtres. C’était un spectacle grandiose »[5]. Pas sûr que le propriétaire trouva ça grandiose ! Face au feu les pompiers de Tilques, de St-Martin, de Salperwick, la pompe de l’usine Belin, deux pompes et les pompiers de Saint-Omer. Les dégâts sont énormes (mais l’usine est assurée). L’incendie est observé depuis la tour Saint-Bertin où le veilleur de nuit averti la police.

 

Ainsi, nous pouvons observer l’histoire des pompiers de Tilques, longue d’un siècle. Elle prend fin avec la dissolution de la section en 1967, à une époque où elle ne compte plus que 6 hommes, et où aucun volontaire ne souhaite alors remplacer le lieutenant Sailly, atteint par la limite d’âge[6]. Les coûts devenaient trop importants pour remplacer le matériel et confiance était donnée aux pompiers de Saint-Omer pour arriver très vite.

 

A noter qu’il y a aussi à Tilques une garde nationale ! Cette invention de la Révolution, qui va durer au niveau national jusqu’en 1870-71, est une milice de citoyens qui fait un peu la police. Ainsi, en 1831 :

Le mémorial artésien, 25 août 1831

Le mémorial artésien, 25 août 1831

C’est la seule fois où je l’observe, j’ignore si elle a existé dans la durée.

 

Enfin, qui dit pompiers dit aussi… bal des pompiers ! Ainsi le 28 septembre 1913 est organisée « la fête de corps » des pompiers de Tilques, avec le bal à 9 heures du soir chez M. Lefebvre-Devin, place de Tilques ![7] En septembre 1904 c’était un banquet chez Sailly-Mièze dont je vous retranscris ici le récit, à peine grandiloquent.

Le mémorial artésien, 29 septembre 1904

Le mémorial artésien, 29 septembre 1904

Mais est-ce qu’ils vendaient déjà leur calendrier ?


[1] Mairie de Tilques, Archives, Série H2, Dossier Sapeurs-Pompiers Communaux.

[2] Le mémorial artésien, 19 août 1911.

[3] Le mémorial artésien, 18 et 22 décembre 1858.

[4] Le mémorial artésien, 18 juillet 1863.

[5] Le mémorial artésien, 25 avril 1890.

[6] Mairie de Tilques, délibération du 8 septembre 1967.

[7] Le mémorial artésien, 28 septembre 1913.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Plus De Blogs