5 mars 2021 5 05 /03 /mars /2021 22:42

96 ans, c'est la jeunesse d'une église et la vieillesse d'une maison. Que dire alors d'une femme ? « J'étais jolie hein ! ». Nous parcourons les photos d'une jeunesse depuis longtemps passée, d'une époque révolue où les Allemands entraient sans frapper, où l'on se cachait quand des avions apparaissaient dans le lointain, et où être un soldat français au Vincq vous condamnait à mort.

Aujourd'hui, j'ai replongé dans les souvenirs d'une vieille dame. De ma famille. Alors quand elle parle de mon grand-père, elle dit « le tio », et quand elle évoque une dame de 80 ans, elle dit « une gamine ». Comme quoi, tout est une question d'échelle.

« Pourquoi je suis encore là, peux-tu me le dire ? ». Parfois, elle pose de ces questions où les réponses n'existent pas. « Et à quoi il sert ce masque ? ». Du passé au présent, nous jonglons. Je suis là pour discuter, pour apprendre une histoire locale, une histoire de famille. Je suis aussi là parce que ça lui fait plaisir, parce qu'elle m'appelle « mon ptit fiu », avec un accent que seuls les anciens savent faire. Il y a des larmes dans le corps, des larmes dans le cœur, quand on évoque un prénom, une situation, un souvenir. Il y a des sourires, il y a des petits rires, quand on évoque d'autres prénoms, d'autres situations, d'autres souvenirs. C'est un beau résumé de la vie. C'est un grand livre à 96 chapitres. « Qu'est-ce que j'ai fait de ces années ? ». Je souris. 30 arrière-petits-enfants. « Tu as repeuplé la France » que je lui réponds. Elle sourit.

 

Tout est relatif. Je me dis souvent que la vie passe vite. Et quand je l'écoute, je me dis finalement que ça peut être aussi bien long. Elle dit « communiste » comme une insulte, parle d'un curé et de sa bonne à la relation ambiguë, se revoit virevoltant dans des cressonnières, prend la main de mon grand-père pour aller manger chez ses grands-parents. « Oh mon pépé ». Louis Dubois, mort il y a 70 ans. Ça se mélange, c'est décousu, ça me plaît. Je suis bien.

 

« Je peux te poser une question indiscrète ? » Je la vois venir avec ses grands sabots, curieuse comme elle était en 1940, envoyant balader des officiers et l'instituteur. « As-tu une petite amie ? ». 96 ans, et l'amour passionne encore.

 

On dit souvent que la vieillesse est un naufrage. Quand je la rencontre, ça me rassure. Vivacité d'esprit, souvenirs nombreux, et même encore quelques rancœurs tenaces. Un caractère bien trempé, elle dit « un caractère de Guilbert ». Élie, je t'ai reconnu !

96 ans
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29 janvier 2020 3 29 /01 /janvier /2020 13:06

Après être bien remonté dans le passé de la région et des grandes familles de Tilques, me voici arrivé au XXème siècle. Et la région va prendre les deux conflits mondiaux en pleine face... forcément le village se retrouve confronté à la guerre. Même avant la guerre !

 

Car Tilques est une zone de Manoeuvre1, c'est à dire un champ de tir ! Connaissez-vous le tir à canon ?! C'est le surnom d'une petite côte à côté de chez moi, qui fait bien plaisir quand tu la grimpes à vélo ! D'où vient ce surnom... ? Je pense bien que c'est de ces manœuvres ! Car, de manière régulière, le village reçoit des lettres du génie, ainsi le 1er corps d'armée prévient de manœuvres dans le village du 1er au 15 mai 1905, de 11 heures à 2 heures, avec des tirs de carabine modèle 1890 dans un secteur défini, de Moulle à Zudausques, jusqu'à Tatinghem, en « longeant les maisons de Tilques situées au Sud-Ouest de la Route de Calais ». Interdiction d'y séjourner ou de laisser des bestiaux ! Pour le coup la manœuvre est bien expliquée (6 pages envoyées + la carte !), au maire de bien prévenir tout le monde.

En rouge, ça va péter !

En rouge, ça va péter !

Le 25 septembre, le maire reçoit une lettre du chef de bataillon : « j'ai l'honneur de vous prier de me faire savoir si un fusil modèle 1886 portant le numéro 33231 n'aurait pas été laissé dans votre commune au cours des derniers manoeuvres ». Tête en l'air le soldat français !

Des manœuvres ont lieu en 1906, en 1907... c'en est trop pour Victor Lebel qui fait des réclamations en raison de dégâts dans son champ ! Une commission d'évaluation de dégâts se présente alors au village pour examiner les réclamations. Et ça reprend en 1910, 1911, 1912, 1913, 1914... Cette dernière année ce sont 4 cultivateurs de la commune qui font état de dégâts (Abel Viniacourt, Arthur Huyart, Louis Bodart et Auguste Vermersch). Les manœuvres reprendront aussi en 1939 et 1940...

 

1ère guerre mondiale

 

Tilques est un lieu stratégique pour deux raisons :

- le village est à l'arrière du front, à côté de Saint-Omer. Or, cette ville accueille le quartier général britannique de 1914 à 1916.

- le champ de manœuvre, qui va pouvoir être utilisé par les soldats.

L’histoire de mon village : Tilques et la première guerre mondiale

De ce fait Tilques devient un lieu de cantonnement et d'entraînement utilisé par l'armée britannique. La 23ème division d'infanterie passe par Tilques lors de son arrivée en France, c'est dans le village qu'a lieu le rassemblement à la fin du mois d'août 1915. 2 On retrouve une lettre de la British Army Pay Office adressée au maire, lui offrant de payer 391,75 francs au motif du logement. Des soldats écossais sont présents en juillet 1915, avec la présence du quartier général de la quinzième division à Tilques les 13 et 14 juillet 1915, pour deux jours de repos après la traversée de la Manche.  3

En avril 1916 c'est la 34ème division britannique qui installe son quartier général à Tilques.  4

En juillet 1916, la 36ème division d'Ulster (Irlande du Nord) déménage sur le champ de manœuvre, avec son quartier général à Tilques. Au menu : des entraînements !  5

En août 1916, la deuxième division canadienne passe par Tilques pour partir vers la Somme (et selon le lieutenant colonel Arthur Jarvis ne sont pas aussi désireux de profiter de la présence britannique que les Flamands!). 6

En 1917 c'est l'office des plaintes (claims office) qui informe la mairie des terrains pris en location par l'armée dans la commune. 9 terrains sont loués (pas sûr que les propriétaires pouvaient refuser cependant), essentiellement des pâtures. C'est Ovide Dassonneville qui est le plus concerné avec un peu plus de 4 hectares.

Des manœuvres ont aussi lieu avec des soldats néo-zélandais, présents en avril 1917 pour un gros entraînement, avant de partir pour la bataille de Messines (juin 1917, en Flandre occidentale). 7

Ils sont aussitôt remplacés par des soldats écossais (51ème division d'infanterie (Highland)) qui s'entraînent entre le 9 et le 22 juin, dans une zone « parfaite pour le tir à courte et longue distance ».  8

Bref, des Anglais, des Irlandais, des Ecossais, des Canadiens, des Néo-Zélandais... c'est quasiment tout l'empire britannique qui passe par le village !

Là où c'est encore un peu plus fou, c'est l'arrivée de la 27ème division d'infanterie de... New York ! Oui, des Américains débarquent dans le village en juillet 1917 ! Les Etats-Unis sont entrés en guerre quelques mois auparavant et ils font partie des premiers soldats arrivés. Ils sont à Tilques pour s'entraîner (au pistolet et à la grenade, c'est souvent leur première fois avec ce genre d'armes), et croisent sur le lieu des Ecossais. Apparemment le village est bien entretenu : « Tilques proved to be the cleanest town we had seen in France ».  9 

"Ils sont beaux mes choux-fleurs!" Marché de Saint-Omer 1918. Imperial War Museum (c) IWM Q11074

"Ils sont beaux mes choux-fleurs!" Marché de Saint-Omer 1918. Imperial War Museum (c) IWM Q11074

Enfin on m'a parlé des Chinois... Oui, des Chinois, hébergés à Tilques, pendant la première guerre mondiale ! Là, vous vous demandez peut-être « mais que foutez des Chinois en Europe pendant la guerre ? », et c'est une bonne question ! On ne le sait pas toujours, mais le 14 août 1917 la Chine a déclaré la guerre à l'Allemagne ! Et l'armée britannique, toujours dans les bons coups, décide d'aller recruter des travailleurs chinois (95 000) pour aller bosser dans les usines du pays, mais aussi à l'arrière du front (on fait pareil côté français avec 44 000 travailleurs recrutés dans la baie de Canton, alors enclave française). Le Nord et le Pas-de-Calais comptent alors dix-sept camps chinois ! Audruicq, Calais, Ruminghem et donc... Saint-Omer (ils exploitent les forêts, réparent les voitures, font du déchargement etc.). Le boulot a l'air très compliqué, l'adaptation aussi, vu la taille des cimetières... Certains passent alors par Tilques et sont hébergés... j'ai même quelqu'un qui m'a dit que, tu m'aimais encore... euh, non, qui m'a dit qu'un camp de Chinois se trouvait en bas de la rue de la Croix (au niveau de l'impasse T) et ils ne passaient pas inaperçus, au point que leur présence continue d'être narrée aujourd'hui dans le village (alors que personne ne m'a parlé d'Américains ou de Néo-Zélandais... enfin, ça reste des Britishs, difficile peut-être de les différencier à l'époque!) Alors que les Chinois, on les reconnaît ! Ils ne sont pas toujours bien accueillis d'après mes lectures (ils sont généralement interdits de sortie dans les camps...) et en septembre 1919 le préfet du Pas-de-Calais demande que le département soit « délivré » de cette main d'oeuvre qui « terrorise » la population. Oui, on a toujours su accueillir les étrangers en France... même ceux qui sont venus pour aider !

Aucun lien avec le coronavirus n'a pu être établi
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Enfin (et surtout!), la première guerre mondiale emporte les hommes du village sur le front quand les femmes, les enfants et les vieillards attendent à l'arrière leur retour...32 noms sont aujourd'hui présents sur le monument aux morts.

L’histoire de mon village : Tilques et la première guerre mondiale

- Joseph Ducrocq (110e RI) décède le 12 octobre 1914 sur le champ de bataille à Pontavert (Aisne). Il était né le 23 juillet 1890 à Tilques et exerçait la profession d’ouvrier agricole.

- Abel Viniacourt (272e RI) décède le 1er janvier 1915 à l'hôpital militaire de Villeurbanne (Rhône) de dothiénentérie et gelures des deux pieds. Il était né le 11 juin 1885 à Tilques et exerçait la profession de cultivateur.

- Oscar Sailly (adjudant-chef 43e RI) décède le 24 février 1915 à la ferme de Beauséjour (Marne) par suite d'une balle à la tête. Il était né le 20 janvier 1880 à Tilques et exerçait officiellement la profession d’ouvrier agricole. Dans les faits c’est un soldat de métier : il fait son service militaire de 3 ans à partir de 1901 et se réengage pendant dix ans, ce qui explique son rang d’adjudant-chef.

- Désiré Chaput (18e bataillons de chasseurs à pied) décède le 3 mars 1915 à Mesnil-les-Hurlus (Marne) « par suite d'un éclat d'obus à la tête reçu devant l'ennemi ». Il était né le 22 mars 1892 à Serques (ses parents habitent Tilques) et exerçait la profession de manouvrier agricole.

- Arthur Petit (33e RI) décède le 3 mai 1915 à Void (Meuse) par suite de blessures de guerre, dans une ambulance. Il était né le 1er février 1893 à Serques (ses parents habitent Tilques) et exerçait la profession de marinier.

- Ferdinand Denis (51e RI) décède le 25 juin 1915 à l’hôpital Dominique Larrey à Sainte Ménéhould (Marne) des suites de blessures de guerre (apparemment il est blessé et évacué le 18 juin, « plaie pénétrante à la poitrine »). Il avait déjà été blessé en septembre 1914 à Livry (plaie pénétrante au dos par coup de feu). Il était né le 20 novembre 1892 à Moulle (ses parents habitent Tilques) et exerçait la profession de manouvrier. A noter qu’il avait été condamné par la cour d’appel de Paris le 6 octobre 1913 à 6 mois de prison et 5 francs d’amende pour rébellion et ivresse !

- Georges Dalenne (brigadier 59e RA) décède le 2 juillet 1915 tué par des éclats d'obus à la tête et sur tout le corps à la position de tir plateau Boyelles aux Morlettes (Pas-de-Calais). Il est né le 10 mars 1886 à Tatinghem (ses parents habitent Tilques) et exerçait la profession de menuisier.

- Léon Portenard (110e RI) décède le 26 février 1916 au fort de Douaumont (Meuse) des suites de blessures reçues sur le champ de bataille. Il est né le 1er août 1895 à Tilques et exerçait la profession d’ouvrier agricole.

- Pol Becques (116e RA lourde) décède le 8 août 1916 (pas 1915 comme sur le monument) à Verdun au cours d'un bombardement. Il est né le 4 avril 1892 à Tilques et était cultivateur.

- Hector Duvivier (Victor sur l’acte de décès) (8e RI) décède le 12 septembre 1916 au bois d’Anderlu (Somme) sur le champ de bataille : « il nous a été impossible de vérifier le décès ». Il est né le 25 janvier 1892 à Serques (ses parents habitent Tilques) et était ouvrier de filature.

- Jules Carpentier (201e RI) décède le 21 septembre 1916 (pas 1915 comme sur le monument) à l'hospice ou hôpital mixte route de Lisieux à Bernay (Eure) (l'info arrive en 1924...). Il est né le 8 juillet 1894 à Tilques et exerçait la profession d’ouvrier agricole.

- Alfred Merchier (41e RA) décède le 23 septembre 1916 à l’hôpital d’évacuation de Cerisy-Gailly (Somme) des suites de blessures de guerre en service sur le champ de bataille. Il est né à Tilques le 29 octobre 1891 et était ouvrier d’usine.

- Eugène Capelle (1e RI) décède le 28 septembre 1916 près de la ferme Le Priez à Frégicourt (aujourd’hui Combles, Somme) tué d'un éclat d'obus « a été enterré aussitôt sa mort (…) Hardecourt ». Il est né le 5 février 1882 à Tilques et était ouvrier agricole.

- Adrien Delvallée (275e RA) décède le 1er juin 1918 dans l'ambulance 223 dans la forêt de la montagne de Reims suite à des blessures de guerre. Il est né le 4 novembre 1894 à Racquinghem (ses parents habitent Tilques) et exerce la profession d’ouvrier-menuisier. A noter qu’il fait l’objet de deux citations : une à l’ordre du Régiment n°18 du 1er janvier 1918 « Téléphoniste très courageux, a été blessé le 27 décembre 1917 en posant une ligne téléphonique sous un violent bombardement ». Il reçoit la Croix de Guerre. Puis une autre citation à l’ordre du Corps d’Armée n°178 du 16 juin 1918 « Téléphoniste personnifiant le dévouement ayant un mépris profond du danger. Toujours prêt pour les missions périlleuses. Tué mortellement à son poste de combat ».

- Augustin Dubuis (maréchal du logis 451e RA) décède le 23 octobre 1918 à l’hôpital de Villotte devant Louppy (Meuse) des suites de maladie contractée au service commandé (grippe espagnole). Il est né le 2 juin 1885 à Tilques et était cultivateur.

Ainsi, ce sont 15 noms sur 32 dont les actes de décès arrivent... Où sont les autres ? Que sont-ils devenus ?

 

On ne le sait pas toujours mais lorsqu'il n'y avait pas d'acte de décès, il fallait attendre un jugement du tribunal civil... qui prenait du temps pour se réunir (c'est toujours embêtant de déclarer quelqu'un « mort » et de le voir revenir ensuite...).

- Ainsi Emile Planquette (162e RI), né le 18 mai 1894 à Tilques. Ouvrier terrassier, il décède le 20 décembre 1914 à Zillebeke (Belgique). Un jugement du tribunal civil de Saint-Omer du 7 mars 1917 tiendra lieu d'acte de décès (son corps est sans doute disparu). Et ce n'est pas du tout un cas isolé...

- Constant Ducrocq (110e RI) décède le 13 octobre 1914 à Pontavert (Aisne) avec un jugement du 16 octobre 1918. Cas étonnant, il est né à Boulogne-sur-Mer le 7 novembre 1888 et habite Serques (pas de lien avec Tilques à priori). C'est un domestique de ferme et c'était un enfant assisté du Pas-de-Calais, peut-être un lien avec une famille de Tilques à ce moment-là (?).

- Désiré Mièze (18e bataillon de chasseurs à pied) disparu le 4 mai 1917 au bois de Sapigneul (Marne) avec jugement du 20 mai 1920. Il est né le 10 mars 1893 à Tilques et exerce la profession de marinier. Il fait l'objet d'une citation (n°889) : « s'est dépensé sans compter pour assurer le ravitaillement en grenades des équipes de contre-attaque allant partout ramasser des grenades allemandes malgré le feu violent de l'adversaire ».

- Marcel Planquette (162e RI) décède le 10 novembre 1914 à Bixchoote (Belgique) avec jugement 21 septembre 1920. Il était né le 15 février 1894 à Tilques et exerçait la profession de cultivateur.

- Louis Foque (4e RI) décède le 21 septembre 1914 à Ciergès (Meuse) avec jugement du 10 novembre 1920. Il est né le 12 février 1891 à Tilques et était ouvrier agricole.

- Fernand Haudrechy (110e RI) décède le 28 février 1916 à Douaumont (Meuse) avec jugement du 31 mai 1921. Il est né 3 mars 1895 à Tilques et exerce la fonction de cultivateur.

- Joseph Planquette (108e RI) est né le 24 mars 1894 à Tilques et exerce le fonction cultivateur. Il décède le 30 octobre 1915 (pas 1916 comme sur le monument) à Neuville-Saint-Vaast (Pas-de-Calais) avec jugement du 10 juin 1921. Il a été blessé le 12 juillet 1915 à la main gauche (1ère phalange et médius) par éclat de bombe près de Craonne (Aisne). Il a une citation : « a fait preuve d'une grande endurance et de beaucoup d'énergie dans un combat à coup de grenades contre les Allemands d'un poste en continuant quoique blessé à la main gauche à lancer des projectiles ». Il a une croix de guerre étoile de bronze et est inscrit au tableau spécial de la médaille militaire à titre posthume.

- Clovis Stopin (110e RI) décède le 12 septembre 1916 à Combles (Somme) avec jugement du 10 juillet 1921 (il était présumé prisonnier). Il est blessé le 16 juin 1915, « mention, lettre de félicitations, récompenses diverses ». Il est né le 6 février 1891 à Tilques et est cultivateur.

A noter que les trois Planquette ne sont pas frères (sinon on aurait pu faire une histoire en mode Il faut sauver le soldat Planquette). Vous remarquez aussi que 5 poilus tilquois décédés faisaient partis du 110e RI.

Ainsi ce sont 8 noms que je retrouve. Ca fait 23 noms sur 32...

 

Pour Auguste Cuvillier (54e RI), né le 29 avril 1895 à Ambleteuse, pupille de l'assistance publique, ouvrier agricole, décédé le 26 avril 1915, il n'y a pas l'acte de décès envoyé à la mairie mais une immense affiche signée par Raymond Poincaré le président de la République. L'affiche est un legs de sa famille apparemment. Il est disparu le 26 avril 1915 à la tranchée de Calonne (Meuse).

L’histoire de mon village : Tilques et la première guerre mondiale

Cas encore différent pour Ernest Mahieu (7e RI), né le 18 juin 1876 à Tilques (jardinnier), qui est fait prisonnier lors d'une bataille le 27 septembre 1914. Il est envoyé à Meersburg (Bade-Wurtemberg). Son certificat de décès est fait en langue allemande, il est déposé aux archives de la guerre avant d'être traduit. Il est décédé à Petsau en Cantiène/Petzan (Saxe, bon aucun des deux lieux n'existent aujourd'hui, peut-être un problème de lecture) le 2 mai 1916. L'info arrive à Paris le 17 décembre 1920 et à Saint-Omer le 13 octobre 19211.

Imaginez un instant la vie pleine d'attente de Constance Lemaire, sa femme...

 

Pour les décédés de 1919, nous avons Jules Bée, né le 12 juillet 1891 à Mentque-Norbécourt, ouvrier agricole. Blessé le 27 septembre 1916 à Combles par éclats de grenade, il subit une amputation cuisse droite 1/3 moyen. Médaille militaire, croix de guerre avec palme... on lui propose une pension de retraite. Et... il est tué accidentellement par une automobile militaire anglaise le 28 mars 1919 à Tilques.

 

Finalement, il me manque 6 noms du monument aux morts : De Beauregard Henri, Gabrielle Vasseur, Arthur Dufour (1915), Henri Dewaghe, Paul Dercy (1918), Arcade Duval (1919), introuvables sur les actes de décès de Tilques.

Peut-être des enfants du village qui avaient déménagé ailleurs… bingo !

Arthur Dufour, enrôlé à Abbeville ! Il est né le 26 février 1894 dans le village, il est chaudronnier, et ce sont ses parents qui ont déménagé dans la Somme. Il fait parti du 2ème RIC (régiment d’infanterie coloniale), et décède le 26 septembre 1915 à l’hôtel Dieu de Châlons sur Marne des suites de blessures de guerre. Il fait l'objet d'une citation le 12 septembre 1915 : « Très bon soldat courageux, dévoué, a été grièvement blessé au cours des travaux de terrassement exécutés en avant de notre première ligne sous le feu de l'artillerie et des mitrailleuses ennemies. Sa présente nomination comporte l'attribution de la croix de guerre avec Palme » (médaille militaire et croix de guerre).

Quant à Paul Dercy, ouvrier agricole né le 2 novembre 1887, son acte de décès a été transcrit à Isbergues (il avait déménagé là-bas), 27ème RA puis 1er régiment de Zouaves, décédé le 20 novembre 1918 à Guise (Aisne) dans l’ambulance 10/04 des suites d’une maladie contractée en service.

Pour celui d’Arcade Duval c’est à Béthune le 21 avril 1920 qu’un jugement a été rendu affirmant la mort du 5ème RI sur le champ de bataille de Gamène à Machelen (Belgique) le 20 octobre 1918. Ce n’est pas un enfant du village (il est né à Moulle le 6 juillet 1890) mais il s’est marié à Tilques, d’où sa présence sur le monument (menuisier, il aurait déménagé à Vermelles).

 

Pour Henri De Beauregard je l’ai manqué car ce n’est pas son nom complet… Henri Sourdeau de Beauregard ! (ah la vieille noblesse !). Il est maréchal des logis au 8ème RA, décède de blessures de guerre le 8 décembre 1915 à bord du navire hôpital Dugay Trouin… dans les Dardanelles ! (merci Churchill pour l’idée de génie !)

Quant à Henri Dewaghe… il ne s’appelait pas Henri ! C’était son surnom ! Officiellement c’était Ambroise Dewaghe (86ème RI), né à Tilques le 3 février 1891, chauffeur d'usine, et décédé le 20 juillet 1918 au combat à Pourcy (Marne) selon l’acte transcrit à Isbergues.

Reste Gabrielle Vasseur (1915) (une femme ?, une civile ? autre ?)... mystère !

 

Ainsi, lorsque l'on fait une carte des lieux de décès des soldats tilquois, on peut reconstituer la ligne de front, avec certaines des batailles les plus connues (en marron les décès sur le front, en orange dans les ambulances, en rouge dans les hôpitaux, vous pouvez vous balader sur cette carte).

 

En 1923, un centre d'éducation physique et ...de préparation militaire en mis en place à Serques pour les enfants de 16 ans. C'est un groupement entre plusieurs communes, une « amicale des campagnes », les adolescents de Tilques étant invités comme ceux de Serques et des villages environnants tous les dimanches, de 9h à 10h30. L'objectif est de développer le goût et la pratique des exercices physiques, des sports en général, ainsi que la préparation militaire. On prépare déjà la re-revanche ?

L’histoire de mon village : Tilques et la première guerre mondiale

Prochain article : Tilques et la seconde guerre mondiale !

 

 

1 - Mairie de Tilques, Archives, H16 Champ de tir de circonstance – Manoeuvres.

2 - ACERBI E, Saturday Night Soldiers, 2019.

3 - STEWART J., BUCHAN J., The fifteenth (Scottish) Division : 1914-1919, 2012, p. 17.

4 - SHAKESPEAR L. C. J., The Thirty-Fourth Division : 1915-1919, 2012, p. 21.

5 - FALLS C., The History of the 36th (Ulster) Division, 2019, p. 64.

6 - GIBSON, C., « `My Chief Source of Worry’: An Assistant Provost Marshal’s View of Relations between 2nd Canadian Division and Local Inhabitants on the Western Front, 1915-1917 », War in History7(4), 2000, 413–441. p. 430.

7 - AUSTIN W. S., The official History of the New Zealand Rifle Brigade, 1924, p. 162.

8 - FRENCH C., The 51st (Highland) Division During the Forst World War, thèse, University of Glasgow, 2006, p. 46.

9 - SUTLIFFE R.S., Seventy-First New York in the World War, 1922, p. 69.

10 - Mairie de Tilques, Archives, série H12, Décès des militaires pendant la Première Guerre Mondiale.

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4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 11:47

Après l’histoire de ma famille (arbre généalogique, zoom sur la guerre 14-18, service militaire de mon grand-père), je continue avec mes racines… direction mon village ! (comment ça je n’habite plus là-bas ?!) Tilques, 1107 habitants selon le recensement de 2016. D’ailleurs d’où vient ce nom ?! Il viendrait de Tilius, nom d'homme[1]. La toponomie a beaucoup bougé au cours des siècles :

-1139 : TILLIA (cartulaire du chapitre de Saint-Omer)

-1144 : TILLEKE (cartulaire de Sithiense)

-1175 : TILLAKA (cartulaire de Saint-Omer)

-1190 : TILLECHA (charte de Licques)

-1245 : TILLECA (cartulaire de Watten)

-1294 : TILERE (charte d'Artois)

-1337 : TILKES (charte de Saint-Bertin)

-1370 : TILQUE (Courtois, dictionnaire)

- vers 1512 : TILKE (Tassart, pouillé)

-1533 : TILCQUE (épigraphie ancienne, Saint-Omer)

Aujourd’hui le village est connu pour son marais (magnifique !) et ses châteaux ! Deux châteaux dans un village de 1100 habitants, c’est pas commun ! Et ça aurait pu être plus encore !

Un ancien château s’appelait l’Ostrove, château dit aussi du Bourguet (comme sur la carte de Cassini ci-dessous) Il semble encore exister en 1790, et est détruit ensuite[2]. Quand exactement ? Au début du XIXème siècle à priori. Il se trouverait dans le virage de la rue de la Croix, dans la propriété de Jacques Dercy ou celle de Stéphane Huyart.

L’histoire de mon village, Tilques : des origines au XIXème siècle

Un autre est le château de la Jumelle, établi dans une zone marécageuse qui en a gardé le nom. Je vois un lien entre ce château et le fief Le Nieppe, à Tilques. La Jumelle serait une seigneurie, « laquelle s'étend dans plusieurs paroisses de ce bailliage ». Jacques Hovelt est ainsi bailly de Tilques pour la seigneurie de Jumelle. Je vois aussi quelques personnes qui portent ce nom à Tilques (notamment un Louis Defrance de la Jumelle, né en 1831, chevalier de la légion d’honneur). Le château d’Ecou relève à une époque de cette seigneurie. Sur la cadastre napoléonien de 1810, on observe une rivière la Jumelle, et je vois une grande demeure. Est-ce le château ? Nous sommes aujourd’hui de l’autre côté de la rue de la Croix. Je vois aussi un autre espace assez étrange pour cette époque, pas très loin de la ruelle du Coutre, avec une forme de l’eau qui ressemble à des douves.

L’histoire de mon village, Tilques : des origines au XIXème siècle
L’histoire de mon village, Tilques : des origines au XIXème siècle

Un autre château est celui de Mademoiselle Rose détruit en 1918 (Rose Lesergeant est la dernière résidente). Il apparaît dès le XVIIème siècle sous le nom de « manoir de Creseque (ou Crécèque)». A deux pas de la place, au croisement rue de la croix et rue de l’église, il y a encore une barrière au niveau de chez Larivière.

 

On évoque aussi parfois le château Legrand, présent dès le XVIIIème siècle, au niveau de l’ancienne distillerie, à côté du château d’Ecou. On l’a détruit en raison d’un champignon (Daniel Bouton).

Reste donc le château d’Ecou, autrefois Ecout, provenant d’une ancienne seigneurerie, Equout (1256, 1264)[3], avec un seigneur s’appelant Willelmus d’Ekout.

L’histoire de mon village, Tilques : des origines au XIXème siècle

Le second château est appelé aujourd’hui château de Tilques ou Vert Mesnil, connu notamment pour ses mariages ! L’actuel est en fait une reconstruction sur des ruines, celle du château du Hocquet, qui semble être un fief à la fin de l’époque moderne (j’y reviens plus bas).

L’histoire de mon village, Tilques : des origines au XIXème siècle

Qui habitait Tilques à l’époque romaine et même avant ? Est-ce que le village existait ? Peut-être, peut-être pas, nous n’avons pas la réponse aujourd’hui, faudrait faire des fouilles ! Plusieurs objets ont été retrouvés dans le village : deux vases gallo-romains dans une tourbière du marais en 1839, une figurine gallo-romaine en bronze représentant le Dieu Mars, trouvée en 1840 dans le marais, et une céramique gallo-romaine trouvée il y a plusieurs décennies, ce qui prouve qu'il y a eu, au moins, du passage à cette période. 

Mars, Auteur anonyme, IIème siècle, Bronze, 15,3 x 7,7 cm, Musée de l’Hôtel Sandelin, Saint-Omer

Mars, Auteur anonyme, IIème siècle, Bronze, 15,3 x 7,7 cm, Musée de l’Hôtel Sandelin, Saint-Omer

Tilques semble justement être un nom d'origine gallo-romaine, mais sans être certain. Les seules infos en ma possession concernent la région, avec les Morins : c’était un peuple gaulois qui vivait de Boulogne à Thérouanne (la plus grande ville à l’époque). Leur langue semble être celtique[4].

Provinces romaines et les peuples proto-basques, celtes et germaniques, Ier s. av. J-C, Wikipedia, Feitscherg / CC BY-SA

Provinces romaines et les peuples proto-basques, celtes et germaniques, Ier s. av. J-C, Wikipedia, Feitscherg / CC BY-SA

Leur territoire, la Morinie, est convoité par Jules César (il souhaite envahir la Grande-Bretagne !). Auguste finit l’annexion de la zone et voici ma région devenue la province de Gaule Belgica ! Les Francs (en provenance de l’actuelle Allemagne) ravagent la zone dès le IIIème siècle (notamment Thérouanne) puis les Francs Saliens s’y installent au moment des grandes invasions (c’est de leur royaume qu’héritera Clovis).

 

Tilques fait partie du comté de Flandres à partir de 932 et ce pendant une grande partie du Moyen-Age. Il faut comprendre comté comme un petit Etat indépendant. La zone est plutôt riche pour l’époque, en témoigne le commerce ou les activités de tissage de Saint-Omer. Bon, au-delà du politique il y a aussi le pouvoir religieux, très important à cette époque. Ainsi, l'évêque de Thérouanne semble bénéficier de droits ou de biens à Tilques au XIème siècle.

Maison de l'archéologie de Thérouanne

Maison de l'archéologie de Thérouanne

Mais ce qui me semble encore plus intéressant à souligner, c'est le fait que Tilques a les pieds dans l'eau... et je ne parle pas seulement du marais !

Maison de l'archéologie de Thérouanne

Maison de l'archéologie de Thérouanne

Oui, une grande partie du Dunkerquois et du Calaisis semble être sous l'eau à cette période. Difficile à imaginer ! (l'avantage du réchauffement climatique c'est qu'on va bientôt pouvoir le voir...)
 

La France s’intéresse à la région sous Philippe-Auguste. La bataille de Bouvines lui permet de confirmer la prise de Saint-Omer et ses environs (1214). Il n’empêche que la population continue de parler flamand, et ce au moins jusqu'au XVIème siècle ! Ainsi, pendant la guerre de 100 ans, le comté de Flandres se révolte à de nombreuses reprises, et en 1384 Saint-Omer devient bourguignonne ! Les Etats bourguignons intègrent la Flandre en 1369, date du mariage entre Marguerite III de Flandres et Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. La Bourgogne est une grande puissance jusqu'à sa totale disparition en 1482 (traité d’Arras). Tilques et l’ensemble de la région deviennent alors des territoires des Pays-Bas… espagnols.

La région en 1493 (en bleu les territoires français, en jaune du Saint-Empire (bientôt espagnol) et en rose anglais

La région en 1493 (en bleu les territoires français, en jaune du Saint-Empire (bientôt espagnol) et en rose anglais

Il faut attendre les guerres franco-espagnoles du XVIIème siècle pour voir l’Artois tomber dans les mains françaises. Ainsi, pendant le siège de 1638, Tilques fut détruit par… les Français[5]. Saint-Omer et ses environs deviennent français en 1678 par le traité de Nimègue. Louis XIV est alors au sommet de sa puissance et il a réussi à gagner en 20 ans une bonne partie du Nord-Pas de Calais actuel !

L’histoire de mon village, Tilques : des origines au XIXème siècle

Ainsi, au cours d’une histoire forcément mouvementée, Tilques fut tour à tour celte/gaulois, romain, franc, flamand, français, bourguignon, espagnol pour finir français ! (et c’est donc le cas de toute la région !).

 

Le village compte 230 habitants en 1698[6]. Un siècle plus tard on passe à 612. Il faut attendre 1861 pour atteindre les 1 000 habitants, le sommet étant 1 226 habitants en 1896 ! Puis c’est un véritable exode rural (comme partout en France !), avec seulement 696 habitants en 1975. Ça monte depuis !

Où les Tilquois habitent-ils ? Tilques, oui, je sais, merci ! Mais où habitent-ils dans le village ? Avec le plan de 1810 conservé aux archives départementales on peut le voir ![7]

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Ce que je trouve notamment très intéressant, en plus de voir l’absence de ma maison et la présence de celle de Romain, ce sont les noms des rues : rue de Lepinette, du Henneboque, du château, de la Bergerie, de la Chapelle, de la Croix, du Tilleul… ça n’a pas beaucoup bougé de ce côté-là ! La rue du Coutre a l’air beaucoup plus importante que l’actuelle ruelle. Par contre, le chemin Taffin n’existe plus… c’est pourtant la famille la plus importante de l’histoire de Tilques !

 

Les personnages importants reliés à Tilques

 

Mon premier est Fidèle, Henry, François, Marie le Sergent de Baïenghem[8], député de 1827 à 1834, il siège dans le groupe centre-gauche au départ, puis il passe conservateur (IVè législature de la seconde restauration, Ière et IInde législature de la Monarchie de Juillet), il vient d’être élu Pair de France (en gros sénateur) lorsqu'il meurt en 1842. Il est né et mort à Saint-Omer et c’est aussi le maire de Saint-Omer de 1817 à 1830 ! Il est fait chevalier de la légion d’honneur (son père était lieutenant des maréchaux de France). Quel lien avec Tilques me direz-vous ?! Tout simplement parce qu’il possède une maison dans la commune !

Surtout il se marie le 26 janvier 1809 avec Marie Josèphe Charlotte de la Moussaye à Tilques. Celle-ci, Tilquoise de naissance, est la fille de Joseph Gilles François de la Moussaye, un capitaine au régiment de Provence infanterie et… premier maire de Tilques ! A la base c’est un Breton (il est né à Hénanbihen, Côtes d’Armor), il finira sa vie à Tilques (il y meurt le 12 septembre 1794). C’est une vieille famille noble (le genre de famille qui a une grande page sur Wikipédia !), avec notamment un ancêtre qui était le colonel-commandant à Saint-Domingue (la colonie la plus importante pour la France à cette époque)

 

Mais s’il y a bien une grande famille à Tilques, ce sont les Taffin. Taffin de Tilques d’ailleurs, puisque c’est leur nom complet ! C’est à eux que l’on doit le blason actuel de la commune (je ne suis pas forcément fan, ça aurait mérité débat !)

Quand tu crois que tu es en Corse... et en fait non !

Quand tu crois que tu es en Corse... et en fait non !

Leur histoire se rattache aux deux châteaux de Tilques, celui du Hocquet et celui d’Ecou, dont ils étaient propriétaires. Pour le premier, aujourd'hui plus connu sous le nom de château de Tilques, il semble que l’achat date du XVIème siècle (j’ai un plan du château en 1662, intitulé « mesurage d’un manoir amazé nommé vulgairement « Le Hocquis », appartenant au sieur Taffin, conseilleur au conseil d’Artois »).

 

C’est Ghislain Taffin qui, par son mariage avec Marie Françoise Louise d’Herbais d’Ysel de Villecasseau, dame de Tilques (rien que ça !) met la main sur le château d’Ecou, propriété de la Dame ! (ils étaient aussi petits-cousins, mais ça ne dérange personne à l’époque !).  Ce brave Ghislain Taffin devient plus tard Ghislain Taffin de Tilques, en plus de seigneur du Hocquet, après une carrière de Capitaine dans le régiment Royal Navarre (il est ainsi chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, c’est quand on a fait 10 ans dans l’armée en gros).

Leur fils, Simon Taffin de Tilques, né dans le village le 5 mai 1770, également militaire (chef de bataillon), est aussi chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis. Mais là où il m’intéresse encore plus, c’est qu’il devient maire de Tilques le 1er janvier 1808 ! Et il le restera 22 ans !

Le frère de Simon, René Taffin de Tilques, est également militaire (lieutenant-colonel de cavalerie).

 

Bon, la période pour cette famille Taffin n’a pas toujours été facile. Ainsi, pendant la période révolutionnaire, Simon et René font partie des émigrés ! C’est une partie de la noblesse qui décide de fuir la révolution (par peur ou pour la combattre). Ils émigrent à Hambourg ! Vu leur métier ils doivent combattre la France révolutionnaire. Une partie de leurs biens semble avoir été saisie, car je vois que les deux frères sont indemnisés en 1826 ! (par la célèbre loi dite « du milliard aux émigrés » ! en gros on voulait rembourser ceux qui avaient fui et perdu des biens…)

 

Le fils de Simon, Victor Taffin de Tilques fait Saint-Cyr, passe chef d’escadron au 8ème régiment de Hussards, puis colonel de cavalerie, est officier de la légion d’Honneur (15 mai 1850) et meurt à Nancy en 1859. Le château d’Ecou lui appartient.

Le deuxième fils de Simon, Alfred Taffin de Tilques choisit une autre voie : il est avocat ! Et il devient maire de Tilques en 1860 ! Il le restera jusque 1870 et la mise en place de la IIIème République. J’ai retrouvé son faire-part de décès, où il est annoncé que « des pains seront distribués aux pauvres » ! Il est le propriétaire du château du Hocquet en 1876.

Ainsi les Taffin de Tilques, sorte de petite noblesse d’épée, jouent un rôle essentiel dans le village au XIXème siècle. Ce ne sera pas le cas au XXème siècle… (à suivre !)

 


[1] Extrait du Dictionnaire topographique du département du Pas-de-Calais, par le comte de Loisne, 1907.

[2]    Mémoires de la Société des antiquaires de la Morinie, Volume 13, 1869, p. 175.

[3]    Mémoires de la Société des antiquaires de la Morinie, Volume 13, 1869, p. 76.

[4] JANSSENS Ugo, Ces Belges, « les Plus Braves », Histoire de la Belgique gauloise, 2007, Racine, p. 42.

[5] PIERS Hecotr Beaurepaire, Petites histoires des communes de l’arrondissement de Saint-Omer, cantons nord et sud, p. 28

[6]   Mémoires de la Société des antiquaires de la Morinie, Volume 13, 1869, p. 265-6.

[7] Archives Départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 3P819/11.

[8] PIERS Hecotr Beaurepaire, Petites histoires des communes de l’arrondissement de Saint-Omer, cantons nord et sud, p. 30.

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8 septembre 2019 7 08 /09 /septembre /2019 20:02

Demain je dois quitter ma maison. Lui dire adieu. Je ne réalise pas. C'est chez moi, depuis ma naissance ou presque. Mes parents déménagent au cours de l'automne, et je pars sur un autre continent. J'ai trié mes affaires, fait des cartons. Qu'est-ce que je garde de 30 ans de vie ? Qu'est-ce que j'envoie à Emmaüs ? On accumule forcément quand on a une maison, c'est un luxe que le possédant d'appartement connait moins. Moi, quand je devais ranger ma chambre, je déplaçais mes affaires en haut, dans la salle de jeu. Une salle de jeu exceptionnelle, immense, où trône aujourd'hui un baby-foot qu'on a usé avec mon père, Alexandre et Romain. Le parquet a remplacé la vieille moquette bleue il y a plusieurs années, emportant ainsi le souvenir visuel des milliers de piétinements ressentis par les invités dans la salle à manger en bas pendant que nous gambadions en jouant aux gendarmes et aux voleurs et à cache-cache. Le tipi a été déserté depuis longtemps, et les jeux bien rangés dans leur boite (à une époque, après les gros repas de famille, on passait le lendemain à tout ranger, sacré souk !). En haut, il y a aussi un banc de musculation que j'ai voulu utiliser épisodiquement avec une motivation alternative, et une table de ping-pong made in papa, avec des grosses planches, nous faisait rire gamins. D'en haut j'aime la vue sur mon jardin, je peux voir celui de Gisèle à droite et celui des Helleboid à gauche. Devant, c'est chez Clément, puis le garage et ses vieilles voitures toutes cassées tandis que les Wavrant sont déjà un peu plus loin, et je les jalouse d'avoir un aussi grand trampoline.

Allez, je descends l'escalier, dans un salon qui a bien changé. Les vieux divans où on pouvait faire des cabanes et des batailles de pieds ne sont plus là, la télé a bougé deux fois, et c'était pas la même. L'horloge. Le tic tac. Le temps qui passe. Une maison, ça se construit, ça vit, ça bouge, ça se transforme. Et à la fin ça meurt. Revente qu'on appelle ça. Je m'imagine déjà passer devant dans quelques mois, alors qu'un autre gamin sera dans ma chambre. Salaud ! Rends la moi ! Puisque je te dis que c'est chez moi !

 

Chez moi. Ma maison familiale est peut-être encore plus importante pour moi que pour vous, qui lisez ces lignes. Car je n'ai pas d'autres chez moi. Je n'ai pas construit ma maison, je n'ai pas acheté un appartement, je ne suis même pas locataire ! Un SDF un peu particulier, je voyage, à gauche, à droite, mais je savais qu'à mon retour je retrouverais mon chez moi, ma maison, mon village, mes ami-e-s. Mes parents diront "le sud ça sera chez toi aussi, tu peux y mettre tes cartons". Oui, un peu. Mais pas tout à fait. Car chez moi j'éteins la lumière et je traverse le couloir pour rejoindre ma chambre dans l'obscurité la plus totale, je dis quelle heure il est en ouvrant les yeux en regardant par la fenêtre, et je trouve directement la vaisselle et la nourriture dans les placards. Chez moi je regarde l'herbe et je vois la balançoire qui font les poteaux du but, les fleurs qui seront bientôt détruites par le ballon, et Pépette et Lucky qui se baladent. Ma mère a les arrosoirs en main, mon père est dans le jardin ou coupe du bois. Je vais chercher le courrier en faisant signe aux voitures qui passent. Je vais dans le garage pour récupérer mon vélo et faire le tour du marais. Papy et mamy Didi arrivent à 12 heures pour le repas dans la 205 blanche, papy et mamy Jennifer à 13h30. Anthony est là, on va pouvoir jouer jusqu'à ce que la nuit tombe. 


Je sais, ce chez moi là n'existe plus, beaucoup sont déjà partis, trop tôt ou trop tard. Mais ce chez moi est incrusté en moi, je le revois quand je veux, au détour d'un coin de porte ou d'un coup dans le plafond de la cuisine. Ce chez moi, ce sont les bons et les mauvais moments, de ceux qui ont fait qui je suis aujourd'hui. Chez moi, c'est mes racines. Et on imagine mal couper un arbre pour le faire repousser ailleurs.

Alors demain, je serai déraciné, pour de bon. Je l'étais déjà en partie, comme tous ceux qui ont vécu un peu loin de chez eux. On a les ami-e-s d'enfance et les ami-e-s ailleurs, les souvenirs ici et là-bas, et plusieurs vies difficiles à relier. Frustrant c'est sûr, car la famille et les amis te manquent là-bas et là-bas te manque quand t'es ici. L'expatrié est un éternel insatisfait et je partais déjà avec une longueur d'avance sur cette thématique.

Reste une question : quand je rentre, où vais-je aller ? Le Nord, le Sud, ailleurs ? J'y ai déjà pas mal réfléchi et le Nord tient la corde. Où exactement ? Je l'ignore encore. Mais ça ne sera plus le 2 rue de Zutpré, Tilques. Allez, je dois dire au revoir à toutes les pièces de ma maison, comme quand on partait en vacances deux semaines. Cette fois, ce sera adieu. Les larmes aux yeux.

Déraciné
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23 août 2019 5 23 /08 /août /2019 22:20

Déjà 14 mois. C'est ce que doit se dire mon grand-père alors qu'il arrive à Marseille. Entre l'Allemagne et Châlons sur Marne, c'est déjà 14 mois qu'il n'a pas faits en Algérie. Et officiellement le service dure 18 mois....

Le 8 janvier 1958, la carte postale est écrite à Marseille « je suis bien arrivé à Marseille, le voyage en train s'est bien passé, cette nuit je couche ici, au DIM, pour le logement et la nourriture c'est plutôt dégueulasse mais comme j'embarque demain à 8h ça sera vite passé. La mer est plutôt mauvaise car le vent souffle en rafale, espérons que le mal de mer m'épargnera ». Une photo est prise le lendemain, c'est le bateau sur lequel papy embarque pour sa traversée de la Méditerranée, direction l'Algérie...

Papy fait son service militaire (3/3) : la guerre d'Algérie

Drôle d'histoire tout de même que celle de ma famille, puisque le père de Papy était allé en Algérie pendant la première guerre mondiale, pour former des soldats algériens pour se battre pour la France. Et voilà que son fils y va, mais cette fois c'est la France qui se bat contre les soldats algériens...

Le 11 janvier, c'est d'Oudja qu'il écrit sa première lettre africaine : « ma longue traversée de l'Algérie vient de se terminer, elle s'est très bien passée, et vraiment vous savez chers parents c'est un magnifique voyage car d'Oran je suis passé à Sidi-bel-Abbès pays de la légion et puis Tlemcen et ses environs, région montagneuse pour enfin passer la frontière et arriver à Oujda. J'ai fait la connaissance des arabes et de leurs bourricots légendaires, des fameux gourbis, des mechtas, et aussi des médinas, ici il fait très bon on se croirait au printemps en France, tout est vert, les orangers et les citronniers sont chargés de leurs fruits, des arabes sur les quais nous les vendent 100 francs pour 20 ! et des grosses ! […] Je ne m'étonne plus que les soldats d'Algérie nous prenaient pour des tout petits, les planques d'armes de France et même des bons à rien car je les ai vus en passant dans leurs postes isolés de tout en pleine nature sauvage, gardant la voie ferrée ou un pont ou encore une route ou un tunnel, ils sont admirables et vraiment ce soir je me demande à quoi j'ai servi moi ? […] j'arriverai à Casa lundi matin, ça va me faire presque huit jours de voyage c'est pas dégueulasse et sans débourser un seul rond, je crois que plus jamais je n'aurai l'occasion d'en refaire un pareil, depuis deux jours je suis soldat d'Afrique et j'en suis fier"

 

Le 13 janvier, « ici à Casa il fait vraiment un temps magnifique, un ciel tout bleu, et le soleil qui chauffe comme au mois de juin en France, tout est vert, et bien des plantes sont en fleur, et avec ça le vent semble parfumé des orangers qu'il traverse, ce soir de ma fenêtre je vois Casa tout illuminé, beaucoup d'immeubles ont plus de 10 étages, […] et tout est blanc. […] Grand-père tu me demandes des nouvelles de ma traversée, tout ce que je peux dire c'est que je suis prêt à recommencer ! Ça ne m'a rien fait du tout […] Ma traversée a duré 26h et se trouver en pleine mer pour la première fois est plutôt impressionnant, mais la vie sur un bateau est vraiment belle à voir, rien ne manque, une vraie ville flottante, et comme les matelots étaient presque tous des Marseillais je me suis bien fendu la pomme […] plusieurs mouettes ont fait la traversée avec nous, ainsi que des dauphins aussi gros qu'un cochon gras ! […] Hier j'ai fait toute la traversée du Maroc, d'Oudja à Casa, plus de 800 km parmi les orangers et la verdure »

 

Le 15 janvier, « quelques mots pour vous donner un peu de mes nouvelles, qui sont très bonnes, j'ai mon affectation, je me retrouve à la B.C.S., Batterie de Commandement et de Service, comme magasinier transmission, mais comme ils sont déjà deux je donne un coup de main à l'armurier et au magasin d'habillement […] je suis mieux logé, à 15, dans une belle piaule avec vue sur la mer et sur la ville […] la nourriture est bonne, meilleure encore qu'à Châlons, et très propre, mais les corvées tombent assez drues, corvée de soupe, de réfectoire, de couloir, de bureau, comme des bleus ! ».

 

Quelques jours plus tard, papy a rencontré quelques têtes connues dans le civil « Jimmy Denis, un Govard, un Lavogiez » « Demain, je vais à l'instruction de nouveau, car depuis hier je suis affecté au mortier, comme artificier, alors il faut que j'apprenne les fusées, ici fini la radio, car je ne connais pas le morse, et au Maroc tout marche en graphie, la phonie est inconnue […] et les mortiers c'est vraiment la planque, une heure d'instruction le matin, autant l'après-midi, et voilà la journée finie, et si je partais en Algérie c'est l'équipe mortier la plus en sécurité, tu dois le savoir toi hein grand-père, les mortiers sont en arrière. Je vous envoie quelques vues de Casa, vous voyez que c'est une belle ville, et je ne regrette pas d'être ici, pour mon service j'espérais voir du pays, et bien je suis servi, l'Allemagne, la France et maintenant le Maroc, je n'en verrai plus autant ».

"Souvenir de Casablanca, janvier 1958"

"Souvenir de Casablanca, janvier 1958"

Le 22 janvier, déjà du mouvement « j'ai une grande nouvelle à vous annoncer, j'espère qu'elle vous laissera aussi indifférents que moi, le régiment quitte le Maroc le 1er février, j'ai appris cela hier matin, nous embarquons sur l'Atlas II le 2, et de là nous allons à Bône, après re-chemin de fer et destination la ville de Touggourt dans le sud algérien, d'après les gars venus nous chercher là-bas c'est la vraie planque, on monte la garde deux fois par semaine, et entre deux repos complet, nous allons garder une usine de produits chimiques dérivés du pétrole et le secteur est très calme […] vous voyez que je vais encore en voir du pays hein ! ».

Le 25 janvier, « je suis allé à Médiouna, au tir au mortier de 81 où je suis artificier, ça me plaît beaucoup, je suis chargé de mettre la charge correspondante à la distance de tir, c'est très facile, j'obtiens ça avec un petit calcul, vous savez chers parents je vais devenir fort en calcul mental ! Et mon boulot se termine par la mise en place de la fusée, et aussi quand on tire avec des obus à court-retard je règle le retard du coup, c'est très intéressant, après je passe l'obus au pourvoyeur qui lui le passe au chargeur et en voiture ! » La semaine suivante, après avoir tiré 120 obus « le soir nous étions tous à moitié sourds, vous êtes des fameux artilleurs nous a dit notre lieutenant ».

 

Est-ce que papy est à nouveau chanceux ? Je le pense bien ! « Je n'ai pas encore monté la garde alors que tous mes copains de Châlons l'ont montée déjà trois, et même quatre fois, l'explication de ça c'est qu'ils ont oublié mon nom sur la liste de garde ! Et je ne dis rien... ». Néanmoins ses parents n'ont pas l'air très heureux « je vois que ma nouvelle de départ ne vous enchante pas, mais surtout ne vous faites pas de bile » « Tu sais maman tu me parles toujours de Châlons et bien moi je ne le regrette pas Châlons et je suis bien content d'être venu ici, et maintenant de partir dans le sud, à choisir j'aime mieux partir à Touggourt que de revenir à Châlons. »

 

Le départ est repoussé à plusieurs reprises « ce matin encore on se crevait à charger les camions et puis au rassemblement de 2h tout était changé, on ne partait plus le 7, et on a commencé de décharger pour avoir les camions libres ! Du vrai cirque, […] même le colonel y perd son latin ». Le trajet aussi bouge « tout le monde part par le train, un beau petit voyage en perspective ». Du coup, un peu de temps supplémentaire pour voir la ville de Casablanca (avec beaucoup de cartes postales), et autres activités : « je m'étais fait couper les tifs à la Marlon Brando ».

Avec Jimmy Denis, direction l'Algérie

Avec Jimmy Denis, direction l'Algérie

Le 13 février 1958, papy écrit d'Oujda, le 16 février « presque à Setif […] je suis passé par Blida, maison cané, Alger, Palestro et j'ai traversé tout l'Aurès et il y en a des troufions ! Dans les villes traversées tous les civils nous font de grands gestes, ils ont l'air content de nous voir ! Mais tout a l'air tranquille, et on ne peut pas se faire une idée que dans des coins ça barde, car tout a l'air paisible et calme ». Le lendemain, c'est à Philippeville que le voyage s'achève « nous sommes là pour une dizaine de jours car il va falloir récupérer le matériel embarqué par bateau […] ce matin tu sais cher grand-père je suis passé à Constantine et j'ai pensé à toi, et vraiment c'est un beau pays que l'Algérie, et je ne regrette pas d'y être ». Deux semaines passées dans une caserne à 100 mètres de la mer, à décharger un bateau, puis c'est reparti en train, arrivé à Tebessa le 3 mars. Et, finalement, le 5 mars, en direct du Kouif ! « je suis dans un bled entre Tebessa et Touggourt, et ma batterie garde une mine de phosphate […] j'ai encore une fois eu du pot car […] nous gardons le village européen, les ingénieurs et spécialistes qui sont Français, Italiens et surtout Espagnols […] les Européens ils sont contents de nous voir et vous verriez tous les gosses qui nous entourent !! Je me rappelle moi-même avec les boches ! »

C'est le moment où je fais un point géographie, avec une carte du trajet de papy depuis Marseille, jusqu'au Kouif, à la frontière de la Tunisie, en passant par le Maroc... un sacré périple ! (cliquez sur l'image pour mieux voir).

Papy fait son service militaire (3/3) : la guerre d'Algérie

Concernant le travail, « à part mes deux heures de garde sur 24 h je ne fais rien, je bricole ou je joue aux cartes, et le régiment nous a apporté des jeux de société, « bidets » ; dames, jacquet et jeux de boules ! Nous sommes comme des rois […] comme secteur il est très calme, les gars qu'on a relevés étaient là depuis un an, et ils n'ont jamais rien vu, le plus pire ennemi c'est l'ennui disent-ils ». Quelques jours plus tard « si ça continue c'est pas ici que je dérouillerai mon flingue, on ne voit jamais rien ». L'explication est peut-être à trouver dans la lettre du 7 mai « d'après un ingénieur, la mine leur verse deux millions par an pour avoir la paix ! Et vous savez c'est très possible moi je le crois volontiers. » Quelques jours plus tard, il se corrige « et bien il y a erreur, c'est tous les mois... »

 

Concernant les nouvelles de la famille qu'il reçoit ce n'est sans doute pas toujours très joyeux ; ainsi « je vois que les frangines ne sont pas « aidées » non plus, ce sont des tristes sires mes « beaux » on peut les foutre dans le même sac, et hop à l'eau. » Le 14 mai « elle m'a appris que Monique était à l'hôpital ». Fin septembre, « alors ce pauvre oncle Winoc est mort, encore un que plus jamais je ne reverrai, depuis que j'ai l'uniforme il y a déjà pas mal de gens qui sont morts ».

En mai, il parle de « la communion à Michel », il envoie une carte de bonne fête à sa mère qui, de son côté, pense toujours au salut de papy « Oui maman, il y a une église et un curé, et comme à Houlle il y a messe à 8h et 11h […] et il y a une mosquée à 300 m de chez nous et tous les jours on entend « leur curé » qui du haut du minaret braille je ne sais quoi !"

Il reçoit aussi des consignes de l'armée, « je suis bien tous les conseils qu'on me donne, pas de tête nue au soleil, ni de boissons alcoolisées ».

Et, une photo, avec cette légende « souvenirs d'une mémorable cuite »...

Papy fait son service militaire (3/3) : la guerre d'Algérie

Mais c'est surtout de la France que les nouvelles arrivent en cette année essentielle qu'est 1958. Ainsi, en mars, « d'après les journaux c'est plus calme ici que dans certains coins de France ! […] si ça continue on va revenir en France comme maintien de l'ordre ! » Le 30 avril « il y a de grandes chances que le nouveau gouvernement vote au moins 3 mois en plus avec la situation actuelle », confirmé le 4 mai, « on va sûrement faire 27 mois […] tout ça c'est de la faute à tous ces saligauds du gouvernement », le 14 mai « il paraît que le gouvernement a décidé de maintenir la 1-B « durée illimitée » faut pas qui pousse les pépéres hein […] des types bien « renseignés » prononcent même le nom de..... de Gaulle, vous vous rendez compte ! Le grand Charles au pouvoir !». Pour le coup, papy est dans le vrai, car le putsch d'Alger a débuté la veille (l'armée prend le pouvoir en Algérie!), et de Gaulle est rappelé de sa retraite (enfin, il s'est montré très disponible!). Dans son PS, il écrit « si de Gaulle vient au pouvoir je compte à peu près 999 au jus !!! ». Le 18 mai, « quelques mots pour vous dire que tout va bien, malgré tout ce gros bordel avec le nouveau gouvernement, comme vous le savez sans doute, en Algérie nous dépendons que de notre chef : le général Salan […] il fallait que ça arrive, car tout général ou colonel qu'ils sont, ils commencent à en avoir marre de voir leurs petits gars se faire buter pour rien, et tous ses salauds du gouvernement qui ne font rien, il est temps qu'ils trouvent un remède pour voir finir cette putain d'Algérie ».

 

Parfois je ris bêtement en lisant certaines lettres, ainsi, le 15 avril 1958 « je vois que le ménage à François Hollande va de pire en pire ».... non, je ne pense pas que ce soit le même ! Le 20 avril « la semaine prochaine ça sera du lapin au menu car des voisins en ont oublié une dizaine au parc la nuit dernière, et naturellement ce matin il en manque un, le plus gros....... c'est peut-être pas bien mais pour améliorer l'ordinaire il faut bien se démerder hein ! ». En parlant animal « il y a pas mal de scorpions, sous chaque pierre, et des vipères et serpents de plusieurs sortes, ainsi que des lézards assez gros […] toutes les nuits nous avons un « concert » donné par les chacals ! Vous savez ça gueule un peu aussi ces bêtes là ». Le 10 juin « d'après les copains je grossis comme une vache ! »

Il écrit parfois quelques mots d'arabe pour son père mais « je ne garantis pas l'orthographe [… et] à la quille on pourra peut-être comploter tous les deux sans que maman ne comprenne rien ». « Je leur dis « ZOB » à tous !! »

 

Comment sont les rapports avec la population locale ? Pas mauvais à première vue, comme lors de la fin du ramadan « des voisins musulmans nous ont offert le dessert, des beignets, un gâteau à la semoule, avec du miel et une pâte fruitée à l'intérieur, des dattes et des bonbons, vous voyez que nous sommes bien vus ». Quelques semaines plus tard, « je vous envoie une photo, je suis sur le devant du poste avec un copain et des petits voisins musulmans qui nous connaissent très bien, ils sont toujours sur nos « talons » le jour que nous avons les pluches, s'il n'y a pas d'école ils travaillent comme des bons !!! ». Début juillet « nous sommes mieux avec les arabes qu'avec les Européens car tous les soi-disant Français du Kouif m'ont l'air d'être des beaux sa..... ! […] vous savez, c'est pas étonnant que des types se révoltent, un mineur de fond, à 10h de boulot par jour gagne au bout du mois.... 20 000 francs pour le boulot qu'ils font c'est dégueulasse, non, à la quille, je ne serai pas d'accord avec les ex colons ».

Papy fait son service militaire (3/3) : la guerre d'Algérie

Toutefois, le 30 avril, mon grand-père évoque des scènes un peu dérangeantes, « toutes ces primes là sont pour les rempilés, les flics et C.R.S., et en général ces derniers on les voit que rarement et ils jouent les gros durs, l'autre jour ils ont cassé la g----- à un jeune arabe, pour quoi ? Il avait tout simplement volé un paquet de cigarettes au débit de tabac, le pauvre gars (13 à 14 ans) n'a pas pu se relever tout seul ! Pour ces coups là ils sont bons, mais le jour où ça pète dans un coin on ne les voit pas aller […] ici c'est comme ça tout ce qu'on peut piquer on le pique, et vous savez chers parents les copains qui vont en opération et qui fouillent les mechtas en ramassent ! Tabac, œufs, bricoles... et parfois du fric.... tout y passe, le tout c'est de pas se faire piquer par « les grands chefs »».

 

Le 21 mai 1958, « il m'est arrivé un drôle de tour ! J'étais de garde à l'entrée du village quand j'ai entendu pleurer dans une maison et ça gueulait, surtout les femmes qui hurlaient […] et voilà que je tombe sur un..... macchabée, tout frais, il venait juste d'avaler son bulletin de naissance ! »

 

Le 13 juin, « je regrette de ne pas être.... marié ! Car ceux de ma classe qui y sont partent en permission à la fin du moi, mais nous les « célibats » on fait de nouveau tintin ! ». A partir de ce moment là le mot quille apparaît très souvent, sans trop savoir quand sera la fin du service en raison des changements de gouvernement. Fin juin, deux fellagas se rendent « je l'ai vu arriver, les deux mains sur la tête, le fusil en bandoulière, il s'est arrêté aux barbelés, et a levé les bras, j'avais envie de le tuer, et puis dans les jumelles il m'a paru jeune (il a 17 ans!) […] il a fallu que deux patates viennent se faire constituer prisonniers pour que je vois des félousses en chair en en os ! Ils sont comme nous, depuis les chaussures jusqu'au chapeau ! Le même équipement !! ».

 

Le 2 juillet, je retrouve dans sa lettre un « PS : ci-joint, des tracts de propagande..... » avec un bulletin « toutes les nations du monde libre approuvent et soutiennent le général de Gaulle », ainsi qu'une grande photo et le message du général de Gaulle à Alger. A côté du paragraphe sur l'armée « qui n'en a pas moins accompli, ici, une œuvre magnifique de compréhension et de pacification », papy a écrit « ! » et « ? ».

Papy fait son service militaire (3/3) : la guerre d'Algérie

La météo est à la base de toutes les lettres, notamment le siroco « très chaud, c'est le vent qui est brûlant […] on dit que les arabes sont fainéants mais vous savez c'est pas étonnant car dans cette chaleur on n'a pas grand courage ».

 

Le 20 juillet, « comme vous l'avez sans doute appris par les journaux (il paraît qu'ils en ont fait un plat) mon régiment a accroché sec à 18km du Kouif, mais rassurez-vous je n'étais pas là, j'ai su ça le midi, c'est un groupe de reconnaissance qui est tombé sur une bande importante, il y a eu deux morts de chez nous « 1ère Batterie » il paraît que les journaux français ont exagéré question perte chez nous, la vérité c'est 6 morts et 15 blessés côté 39 de la 1ère et 3ème Batterie, […] les rebelles d'après le bilan officiel ont perdu plus de 100 mecs, deux postes tunisiens qui nous tapaient sur la gu---- ont été foutus en l'air par l'aviation, nous avons au P.C. un trophée, un drapeau tunisien ! Notre batterie a déclenché un premier tir, mais on était trop loin (nous avons blessé des copains avec un tir trop court) […] mais les autres … !! sur 200 pélots […] où les salauds étaient réfugiés, il paraît que notre tir les a hachés, il y avait un tas de cadavres, ils n'ont jamais cru que l'artillerie allait tirer en Tunisie, notre pitaine nous a réunis le soir, et nous a félicités, il en pleurait le vieux ».

Le journal le Monde évoque en effet l'incident « De violents combats se sont engagés; des renforts ont été envoyés sur place et l'aviation est intervenue à plusieurs reprises. [...] Les informations selon lesquelles nous aurions eu dix tués ne sont pas officiellement confirmées, et, d'Alger, une dépêche de l'agence France-Presse assurait même jeudi en fin de matinée que nos pertes, " peu élevées ", étaient inférieures à ce chiffre. D'après les renseignements diffusés par le porte-parole de la Xe région militaire à Alger, c'est à partir du territoire tunisien, au nord du Kouif, qu'une forte bande du F.L.N. a attaqué et pris sous un feu d'armes automatiques et de mortiers deux unités françaises patrouillant le long de la frontières. Les autorités tunisiennes ont assuré pour leur part que les combats s'étaient déroulés en territoire algérien ».

La période devient tendue, le 31 juillet « à une vingtaine de bornes d'ici ça pète à nouveau depuis ce matin à 10h, mais aujourd'hui il y a du monde, plus de 1 000 soldats sont là et ils ont accroché près de la frontière, l'aviation est de la partie, des bombardiers et chasseurs, je crois que les felousses en prennent plein leur gu----  […] j'ai eu à choisir, ou la position de batterie comme chargeur (sous la tente, pas beaucoup de garde, mais être appelé en opération avec nos 105) ou le poste comme depuis que je suis ici, et j'ai choisi..... le poste au moins je suis à l'ombre, j'aime bien l'artillerie mais ici il fait trop chaud, et puis.... avec ces cons de « bicots » on ne sait jamais, ici, s'ils viennent, ça serait plutôt étonnant car ils ont deux postes à passer avant nous!

Quelques jours plus tard « j'ai bien cru attraper 15 jours de tôle pour un de ses fumiers de felousses.... défunt, un arabe avait trouvé un macchabée près de sa mechtas, il a prévenu les gradés, comme de bien entendu c'est la B.C.S. qui a eu la corvée, j'en étais, le gars était assez « faisandé » avec la chaleur on ne voulait pas creuser, alors on a eu une idée de génie.... on l'a incinéré à l'essence ! Mais ça n'a pas plu au commandant. Enfin, tout s'est arrangé mais le prochain coup un autre ira ! Mais c'est le deuxième, deux jours avant c'était un vieux […] je suis pas fossoyeur de métier moi !! »

 

« Le 1er août je suis passé...... bricart [c'est à dire brigadier] et je ne le savais pas ! Ça va me rapporter deux mille ballades de plus par mois, c'est toujours ça hein !!! ». La tête est toutefois à la quille, comme quand « Péron se marie ! Si ça continue il ne va pas rester grande jeunesse au pays à la quille, ils vont pas m'en laisser une ces vaches là ».

Papy fait son service militaire (3/3) : la guerre d'Algérie

En France, les sabotages et attentats se succèdent (25 en région parisienne entre août et septembre 1958), « ils sont en France tous les felousses ! », « ça barde plus en France qu'ici ». Le 28 septembre, c'est le référendum pour la mise en place de la Vème République « enfin pour moi je crois que votez oui, votez non on sera toujours les cons !! »

 

Le 1er octobre, « quelques mots pour vous donner un peu de mes nouvelles, j'en ai une grande à vous annoncer car je vous écris de l'infirmerie où je suis depuis lundi après-midi car j'ai attrapé la jaunisse !! ici on est à 7 dans une piaule tous plus jaunes les uns que les autres, ordinairement on devrait être hospitalisés à Constantine mais l'hosto est déjà plein de « jaunes » et il n'y a plus de place […] je suis bien content d'être ici car c'est fini les opérations et la garde pour un bon moment ». 5 jours plus tard avec « mon teint de citron pressé ! […] depuis longtemps je n'ai pas été aussi heureux et tranquille, personne ne vient m'em........ ». Sa période d’hôpital dure quatre semaines, jusqu'au 28 octobre « heureux comme un prince ». Surtout, une période de convalescence doit suivre, et le 3 novembre « on vient de me prévenir que j'embarque le 6 ou le 8 pour la France, je quitte la Kouif demain matin à destination de Bone, je pars pour 29 jours, c'est pas dégueulasse ! ».

 

S'en suit un retour à Houlle avant d'avoir une nouvelle lettre datée du 7 décembre, en provenance de l'infirmerie d'Arras, après que « la route m'a paru assez courte, une ambulance comme ça elle a vite fait le trajet, 100-120 à l'heure je vous prie de croire que ça fonce ! ». Le 11 décembre il est à Amiens, et papy se retrouve affecté à un centre d'instruction, au 406ème « je vais avoir la planque parait-il ». Et pour cause, c'est le retour des permissions, notamment à Noël. Et « toujours le même boulot........ je ne fais rien ! ». Papy se retrouve les deux mains bandées à cause de verrues mi-janvier, et voici sa dernière lettre, datée du 29 janvier « 7 au jus ! ».

 

Finalement, son Algérie est étonnante à suivre : un jour il a envie d'action, et le lendemain il se souvient de la chance qu'il a d'être tranquille. Un jour il peste contre les fellagas, le lendemain il comprend leur révolte.

De mon côté j'avoue que je me suis régalé de ses lettres. Mon grand-père écrit bien, bien plus lisible que moi en tout cas, avec un langage fleuri ! Et j'ai l'impression de l'avoir eu à côté de moi pour me raconter son Algérie alors qu'il n'est plus.

Qu'en reste-t-il aujourd'hui, en plus de ses lettres ? Quelques médailles qui décorent un carton. J'ai aussi d'autres lettres, qu'il a envoyées à ma grand-mère, au moment où ils commencent à se côtoyer. Mais c'est une autre histoire.

Allez, je vous laisse avec les derniers mots de la dernière lettre : « Quelle belle vie hein ! Dommage que c'est bientôt fini.... ! La quille bordel ! Bons baisers à tous deux ».

"à ma petite Thérèse, 28 décembre 1958"

"à ma petite Thérèse, 28 décembre 1958"

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15 août 2019 4 15 /08 /août /2019 14:28

Après 6 mois allemands, voici la deuxième étape du service militaire de mon grand-père : Châlons-sur-Marne, à partir du 8 avril 1957. Dès la première lettre, écrite le soir de l'arrivée, papy a un pressentiment « à première vue, je ne suis pas trop mal tombé ». Le lendemain, c'est confirmé « j'ai reçu mon affectation, je suis de nouveau dans un bureau!  […] nous avons été passés en revue par le colonel, il nous a dit que nous avons de la chance de venir là, et qui si nous ne faisions pas le con, nous serions les plus heureux de la Terre […] à part ça la nourriture n'a pas l'air d'être trop mauvaise, c'est surtout ça le principal. Ce soir je change de chambre, j'espère que je serai mieux que dans celle où je suis en ce moment car nous sommes trop nombreux à..... 32, ce n'est plus la piaule de Reutlingen où nous étions trois ! Enfin je serais sous la tente dans un djebel quelconque ça ne serait pas mieux ».

 

De retour en France, un mot apparaît de plus en plus dans les lettres « pour les PERMS, je peux prendre 24 heures tous les dimanches, où je ne serai pas de service. Mais vous savez chers parents 24h ce n'est pas lourd ! ».

 

Le 13 avril, papy a reçu une lettre « de Rousselet qui lui est à Tozeur en Tunisie. Il n'est pas gai, sous la tente isolée à 60km à la ronde, du sable partout, mal nourri, et presque pas de flotte, il se lave une fois par semaine, pour pouvoir en boire un peu plus et avec ça les coups durs sont à craindre dit-il car les fellagas vont se reposer par là, et c'est pour ça que ce poste là a été créé, alors vous savez chers parents je suis un rude veinard. […] PS : je suis grossi de 3kg ! »

 

Une semaine après son arrivée, c'est le retour au travail « vous savez chers parents, je suis vraiment un veinard, car je me retrouve magasinier au magasin des transmissions de l'école, je suis avec 4 anciens mais il y en a un qui a la quille et c'est moi qui vais le remplacer. Je vais changer de piaule sûrement jeudi, d'une chambre de 32 je vais passer à une de 4, plus d'appel, exempt de rassemblement, et de corvées, mais pas exempt de garde, enfin je n'ai pas le droit de me plaindre. Mon boulot consiste à donner aux élèves les postes qu'il leur faut le matin, et à les reprendre le midi, ou le soir, je vais apprendre aussi à les régler, et à contrôler leur état de marche, je travaille au son de la musique car il y a un poste qui marche en permanence (Europe 1 et Luxembourg) je suis vraiment très bien, la responsabilité que j'ai est assez importante, mais cela n'est rien car le boulot me plaît vraiment. […] 2ème canonnier Guilbert Alexandre, Service des transmissions, E.A.A. ».

 

Le 21 avril, « c'est vraiment une drôle de fête de Pâques qui se prépare pour moi car je suis de garde de ce soir 7h à lundi soir 7h, et en plus de ça mercredi matin je défile dans les rues de Châlons pour la venue d'un général, grande tenue, boutons astiquées, etc, etc, le grand merdier quoi ! Où sont les dimanches de Pâques où je montais sur les planches ? C'est loin tout ça.... mais ça reviendra, dans 18 mois !  […] tu sais chère maman, tu peux te rassurer, il n'est plus question de faire de la moto, car après un essai le colonel a dit que je n'étais pas assez lourd, car dans les virages je faisais de sacrées embardées, et si je n'avais pas rencontré un grillage je serai peut-être à l'heure qu'il est dans la région d'Honolulu ! Je viens de faire ma lessive, et pour un essai c'est pas brillant, car j'ai fait bouillir mon blanc avec..... des chaussettes de l'armée, et alors tout a déteint.... « putain » c'est pas jojo !»

 

Fin avril c'est la première permission, avec le train jusqu'à Paris Est, puis Gare du Nord, et direction Saint-Omer. « Mon retour s'est bien passé, à Paris j'ai vu Montmartre, mais je n'ai pas vu la tour Eiffel ! Enfin, ça sera pour la prochaine fois ! » A mi-mai, deuxième perm, « tu sais chère maman, je vais te donner du boulot à laver, c'est surtout pour ça que je repars ! ».

 

Les nouvelles de la famille arrivent aussi, ainsi pour sa grande soeur « j'espère que le ménage Massemin va mieux, il ne changera pas, elle doit l'user comme il est, mais c'est vraiment un drôle de coco ». Quelques mois plus tard « j'ai eu des nouvelles de Marie-Rose, elle m'a appris que son « fou » avait fait une démonstration de « brisetout », il ne changera pas ce con là, le plus qu'elle regrettait c'était le poste, vous parlez d'un fellaga ce con là, je vais finir par croire que sa place est à l'hosto à St-Venant, le plus malheureux c'est pour René-min ». Le mois suivant « le ménage a l'air d'être rétabli, enfin le « fou » avait plutôt une sale gueule, mais c'est l'habitude alors... » [j'en discute avec ma mère et ma tante, j'en apprends un peu plus sur ma famille et ses secrets!] De même quelques jours plus tard « bonjour chez Monique et si Hanscotte emmerde le monde, François n'a qu'à lui faire une grosse tête il a de grandes paluches lui ! ». C'est tout de même étrange de lire ces lettres et de remonter le passé. Papy me parle d'une comète qu'il a vue dans le ciel, de la défaite de ces « cons du LOSC » 7-1, de Jacques Anquetil ou des manifestations du 1er mai 1957.

 

24 mai 1957. « Je profite de ma lettre pour te souhaiter une bonne fête des mères chère maman, et je regrette bien de ne pouvoir te la souhaiter de plus près, car tu sais ici au régiment on s'aperçoit que sans sa mère on est bien perdu, surtout au début du service, avec le temps ça se tasse, mais tu sais rien ne peut te remplacer ».

Rose Dubois, la mère de papy

Rose Dubois, la mère de papy

Le 2 juin, « pour ma perm agricole j'en ai parlé au margis qui est au bureau, il me conseille de prendre mes 21 jours d'un seul coup, car plus tard on pourrait me chercher des misères pour les quelques jours qu'il me resterait à prendre, il me faut m'a-t-il dit un certificat du maire comme quoi grand-père tu me réclames pour la durée de la moisson, et que le maire certifie que je suis cultivateur ». Une perm justement arrive à la Pentecôte pour 48 heures. Fin juin, une nouvelle perm de 6 jours est posée « j'ai écrit à St-Omer pour demander des ustensiles de pêche car je vais faire l'ouverture ! ». De même pour le 21 juillet. Quant à la perm agricole, elle est posée du 7 au 17 août.

 

Très clairement papy est chanceux ! Ces lettres parlent plus des perms à venir que du travail, qui a l'air plutôt léger, et pas fatiguant pour un sou (« cette semaine le boulot est vraiment introuvable, et on passe le temps à jouer aux cartes et à discuter le coup »). A une époque où ils sont nombreux en Algérie, c'est un luxe ! Justement, dans l'un des trains du retour, il croise « le fils à Lanchan de la Panne, à qui grand-père a vendu un poulain, lui est en Algérie, il a un an de fait et c'était sa première perm, il est dans le bled, à Tizi-Ousou, et il est déjà 3 fois tombé dans une embuscade, et je vous prie de croire que c'était pas gai sur le quai de la gare de St-Omer en quittant son père et sa fiancée, ils étaient 4 qui repartaient en Algérie, et on ne voyait que des pleurs partout, et bien je vous prie de croire que malgré un moral à bloc ça fait une drôle d'impression de voir ça ».

 

Est-ce que mon grand-père se plaît à être un militaire ? Pas sûr. En tout cas, dans son discours, ça ne transparaît pas, au contraire ! Ainsi, à l'approche du 14 juillet, « je suis convoqué demain matin à Changy pour un exercice de défilé, mais j'espère bien me tirer des pieds, car le service transmission fait une sonorisation et j'espère bien en être car ça m'éviterait de faire le con toute la matinée avec un flingue sur l'épaule ». Deux jours plus tard, « j'ai bien reçu vos lettres, et celle que vous avez re-décachetée est celle de dimanche ? Je n'y comprends rien, car je suis sûr de l'avoir cachetée, peut-être que la censure est passée dessus, c'est certainement ça car c'est arrivé à un de mes copains d'Allemagne faut toujours qu'ils nous emmerdent, car nous ne sommes pas en Algérie et la censure n'a rien à voir à Châlons ».

 

Le 1er août, un peu d'animation « j'ai passé le permis de conduire poids-lourds, car avec celui-là on a le V.L. mais manque de pot, j'ai calé le moteur dans un demi-tour et j'ai monté sur une bordure donc je suis recalé […], alors Geneviève Mesmacre va être sœurette alors, il y a pas à dire chère maman, ta famille est une famille de culs-bénis ! Deux-trois curés, deux bonnes sœurs, des organistes !! (mon cher frère) si je vais au barouf avec tout ça je ne comprends plus rien ! »

 

Le mois d'août, c'est la perm agricole, qui permet à mon grand-père d'aider son père à la moisson. Enfin, pas que.... « je viens de rentrer à l'instant, et mon retour s'est bien passé […] à part une gueule de bois épouvantable tout va bien ! ». A peine rentré que papy enchaîne trois permissions en septembre (chaque week-end!) puis une autre pour la ducasse d'Eperlecques, et une bonne nouvelle : Follette a eu un petit toutou, j'espère que tout va bien, que la « mère et l'enfant se portent bien » !! surtout soignez les bien, grand-père ne parle pas de le supprimer j'espère ? Sacré Follette va ! ». Mais dans la lettre suivante du 18 septembre 1957.... « alors le petit toutou est crevé, pas de chance... ». Un peu de mouvement néanmoins « comme vous l'avez sans doute appris par la radio et les journaux, nous sommes consignés, et les gardes doublées, toutes les casernes de France sont en état d'alerte, parce que les Nations Unies sont en train de discuter sur l'Algérie, ils ont peur que les bougnoules se révoltent pour faire voir leur puissance, ici à Chalons il y a une équipe de Marocains qui arrangent un pont, ils sont 500 et ils ont dit que s'ils voulaient, ils se rendaient maîtres de toutes les casernes, ça a été rapporté à toutes les casernes, ça a été rapporté à l'état major, et depuis lundi c'est l'état d'alerte, 60 gars de garde tous les jours au lieu de 15, et armés avec ça, et défense de sortir du quartier, remarquez on n'y pense même pas ! ».

En octobre 1957, « j'ai essayé de capter « bébé lune » j'ai bien entendu des tips-tips, des tuts-tuts et des bips-bips, mais ils ne venaient pas de Spoutnik, et comme aujourd'hui il fait plutôt froid je reste dans le piaule, et... mer-e pour les Russes ».

Papy en permission, avec Follette

Papy en permission, avec Follette

Le 6 novembre, papy craque ! « cette fois c'est sûr je ne serai pas en perm encore cette semaine, car le quartier est consigné cette fois-ci pour la grippe, vous voyez un peu le bordel […] et vraiment j'en ai marre, j'en ai plein le cul, voilà la deuxième fois que ma perm va au panier et bien pour le moment je n'ai rien, je suis toujours dispo, mais je crois que je ne vais pas tarder à me faire « porter pâle » pour une bricole quelconque, et vraiment depuis que je suis à l'armée je crois que je n'ai jamais eu la boule aussi grosse sur l'armée, car c'est la deuxième fois qu'ils me roulent avec une perm ces salauds-là, il faut pas qu'ils me fassent défiler le 11 novembre avec ça, car je crois que mon flingue va plutôt se balader dans tous les côtés, je commence à en avoir assez de toutes leurs conneries, ça devient le vrai bordel […] c'est bien pour nous faire chier, il faut qu'ils trouvent toujours quelque chose, les bougnoules, les grèves, et vous voyez ça tombe justement pour le 11 novembre, un fait vraiment curieux hein ! ». Dis-donc, il est énervé ! Le contexte, c'est dans la lettre suivante « j'avais fait les plis, astiqué chaussures et boutons et préparé ma valise, rendez-vous compte du coup de foudre ! Et aussi sec je t'empoigne le stylo à bille et crac je vous ai mis au courant de la situation ». Tout en relativisant « remarquez que j'aurais tort de me plaindre car j'en ai déjà pas mal eu de ses sacrées perms, et franchement j'en connais pas mal qui voudraient bien ma place ». Comment la famille a-t-elle pris sa lettre de complainte ? Pas toujours bien à priori « j'ai bien reçu le colis et […] avec l'engueulade à grand-père […] une lettre de Saint-Omer (consolante), une de Monique (également engueulade!) »

 

Le 8 décembre, alors que papy se retrouve à nouveau en manœuvre, un PS : « il y a 14 mois que j'ai quitté Houlle, avec leurs politiques d'économie les grands chefs du gouvernement vont peut-être nous donner la quille à 18 ou 20 mois ?? ». Noël se passe en famille, je n'ai plus d'info du 19 décembre au 5 janvier. Dommage, car beaucoup a dû être dit à ce moment là. A moins que papy n'ait préféré tout annoncer à l'oral. Car la lettre suivante est essentielle : « demain je rends mon paquetage à Châlons, le séjour au camp est terminé, nous partons pour Marseille mardi soir à 6h avec le rapide Lille-Dijon, un wagon spécial en queue, et de là, Lyon, et le camp St Marthe près de Marseille où nous serons logés quelques heures avant d'embarquer, j'embarque le 9 vers midi sur le« raffiot » « la ville de Tunis » et destination Casa Tanger ».

 

L'info est confirmée, « d'après nos guides nous resterons à Casa même, j'espère me retrouver aux transmissions avec un boulot peinard pour les quelques mois qui me restent à faire. […] Canonnier Guilbert Alexandre 1/39e RA, Casablanca, Maroc ».

 

Là-bas, ça sera une autre histoire, avec la guerre d'Algérie...

[A suivre]

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7 août 2019 3 07 /08 /août /2019 19:23

J'ai de la chance. Des vieux cartons chez mes grands-parents. Certains ont été rongés par... bah, des rongeurs du coup. Et l'un d'entre eux, quasiment intact, avec des cartes postales. Pas n'importe lesquelles, puisque des enveloppes arborent le bleu-blanc-rouge avec un « F.M. » en haut à droite (pour Franchise Militaire) tandis qu'un tampon « poste aux armées » en décore d'autres. Le carton contient 242 cartes postales (!) écrites par mon grand-père à destination de ses parents. Du 8 novembre 1956 au 29 janvier 1959, à un rythme très régulier, mon papy écrit. Il faut dire qu'à l'époque le téléphone était très rare (je ne parle pas d'Internet hein!). Allez, je vous emmène dans un voyage militaire assez particulier.

Papy fait son service militaire (1/3) : un hiver allemand (1956-57)

La première carte a été postée à Amiens. « Chers Parents, je suis arrivé à bon port, tout va bien. Je suis avec un gars de St-Omer qui va au 32ème aussi, nous partons ce soir. Bons Baisers. Alexandre. » Adressée à ses parents Elie Guilbert et Rose Dubois, elle est datée du 8 novembre 1956. Mon grand-père part de son village natal de Houlle et prend le train.

La durée légale du service militaire est alors de 18 mois. Mais les « événements d'Algérie » prolongent bien souvent le service, parfois jusqu'à 30 mois. On y reviendra.

 

Le lendemain, suite du voyage : « Je vous écris du centre d'accueil de Strasbourg, d'où nous allons être dirigés vers l'Allemagne. Je suis avec un gars d'Audruicq, et un de St-Omer et nous allons tous les trois sur le 111/32 qui est à Coblence parait-il. [...]Le moral est toujours 1m90 ! comme aurait dit Pierre et surtout ne vous faites pas de bile avec moi car ça va très bien. Je passe pour un veinard car la plupart des gars qui vont en Allemagne ont un frère en A. F. N. [Afrique Français du Nord], et la plupart en Algérie. […] Recevez chers parents mes baisers les plus affectueux et surtout maman ne te fais pas de bile car ça va très bien. Alexandre ».

 

Dans cette lettre trois choses intéressantes  : la première, c'est l'importance d'être avec des gens que tu connais quand tu pars seul ! Alors deux gars du même coin, c'est clairement un plus pour mon grand-père. La deuxième, c'est la destination, qui semble inconnue ! (« parait-il »!). Ça paraît fou ! Enfin, il y a la peur d'être envoyé en Algérie, et l'insistance de mon grand-père à rassurer sa mère. Quelque chose qui reviendra énormément dans les autres lettres.

 

Le 11 novembre, la lettre est postée à Reutlingen. C'est là que mon grand-père effectuera la première partie de son service. Où diable est-ce ? A deux heures de Strasbourg, plein Est ! Oui, en Allemagne ! A l'époque la France y a des soldats pour l'OTAN (les T.O.A.) mais lui fait partie des Forces Françaises d'Allemagne.

Papy fait son service militaire (1/3) : un hiver allemand (1956-57)

« Je reviens de la prise d'armes où nous avons assisté en spectateurs, deux de nos capitaines ont reçu la légion d'honneur par un Général […] ceci nous fait entrevoir un bon dîner. Pour la nourriture nous avons pas à nous plaindre, ce matin nous avons déjeuné du fromage et deux quarts de cacao, le plus dur c'est le réveil à 6h30 ! […] nous sommes en dehors de la ville et le paysage est très beau, devant nous il y a un grand mont qui me rappelle le mont Cassel. Dans la chambrée nous sommes déjà tous copains. Il y a un gars de Boulogne, un de Lille, nous sommes très bien, car il n'y a pas d'anciens avec nous pour nous faire de vacherie. J'espère que ça va toujours et que les betteraves s'arrachent. […] les copains me réclament pour faire une belote. Je vous embrasse bien tous les deux et surtout maman ne te fais pas de bile. Alexandre 2ème CST (canonnier, servant, tireur), 1ère batterie. » [24 régiment d'artillerie]

"Souvenir du 11 novembre 1956, Reutlingen"

"Souvenir du 11 novembre 1956, Reutlingen"

Le lendemain, il rassure sa mère à nouveau « j'espère que maman ne se fait pas trop de bile, car tu sais maman tu aurais tort, bien entendu ce n'est plus le bois de Houlle, mais après ce que racontait Guy Lips et compagnie, il n'y avait pas un mot de vrai, bien entendu la discipline est là, on ne fait pas à sa mode mais ce n'est pas terrible ».

 

Le 14 novembre, petit récit de sa vie de militaire. « Ce matin nous avons passé la visite d'incorporation, alors j'ai dit que mon cœur battait vite par moment. Ils m'ont pris à part et il m'ont fait mettre un appareil spécial. Il m'avait trouvé 16 de tension alors comme j'ai cru bon de dire que j'étais essoufflé par moment et que j'insistais, le major m'a demandé si je me foutais pas de sa « gu____ » et il m'a déclaré « bon pour le service […] nous ne sommes pas crevés au boulot nous faisons 7 km par jour, et encore nous avons un quart d'heure de repos toutes les heures. Nous sommes commandés par deux Marseillais dont la devise est « si nous en faisons trop ce jour-ci, nous ne saurons quoi faire demain ! ».

 

Le 18 novembre, Alexandre signale l'achat d' « un poste d'occasion que nous avons payé 8 000 francs à 12. Nous écoutons Radio Luxembourg et Europe 1 ». Oui, car dans la chambre ils sont douze ! « nous sommes la chambre la plus gaie de l'étage ! Nous avons un trompettiste qui a joué dans un bal, deux harmonicas, un chanteur (premier prix amateur à Amiens) et moi qui fait le zaz avec deux fourchettes et le casque lourd ! Nous avons du succès dans l'étage et notre chambre est enviée par beaucoup d'anciens ».

La caserne. le petit point bleu en haut à droite représente sa chambre.

La caserne. le petit point bleu en haut à droite représente sa chambre.

A partir de cette date, c'est l'instruction (à l'intérieur dans des salles chauffées, c'est mieux, car il fait – 12°C dehors! et parfois « il neige des flocons comme des pièces de cinq francs ! ») et des exercices (longue marche, tir au fusil, champ de manœuvre, même la nuit). La messe le dimanche, et parfois le cinéma, ainsi que... des piqûres ! (des vaccins)

 

Quelques demandes parfois. Le 26 novembre, alors qu' « il y avait trois doigts de neige », Alexandre demande « voudriez vous m'envoyer mes gants fourrés, car ceux de l'armée ne sont bons à rien ! Vous n'avez qu'à bien les envelopper je ne crois pas que ça doit coûter bien cher, je voudrais bien les avoir car quand on a froid aux mains, on n'est vraiment pas heureux ». Une semaine plus tard les gants sont arrivés, avec deux plaques de chocolat et des bonbons « ces friandises m'ont fait bien plaisir ! ». Un beau cadeau qui sonne comme une récompense « tous les samedis nous avons un examen, la première semaine j'ai été dixième, la deuxième j'ai eu la seconde place et cette semaine je suis premier sur 43 alors vous voyez chers parents que je ne suis pas encore si bête que ça ! » Du coup, le lendemain, après l'achat d'un rasoir électrique, Alexandre réclame un peu d'argent. Le surlendemain c'est des timbres, et trois jours plus tard, « un petit mandat siou plait » !.

La caserne sous la neige

La caserne sous la neige

Pour mon arrière grand-père, poilu de 14, les lettres s'attardent parfois sur le côté militaire, les pelotons, les régiments, le fusil etc. « souvent je pense aux histoires que tu m'as racontées ». Sans pouvoir toujours tout expliquer « tu me demandes ce que c'est que l'OTAN, je sais que le régiment en fait partie, mais je ne sais pas au juste ce que cela veut dire ! Il est question d'entraide atlantique... et je n'en sais rien. » A l'époque, c'est la guerre froide, quoique l'année 1956 soit plutôt chaude : en novembre une insurrection est réprimée à Budapest tandis que la France et la Grande-Bretagne font un fiasco diplomatique sur le canal de Suez. Pour mon grand-père, c'est clair : « ces salauds de Russes commencent à nous faire chier ».

Le fantôme de l'Algérie inquiète, surtout que certains de ses copains y sont, « alors ma chère maman, le jour tu attrapes le cafard en pensant que je suis ici, pense aux copains qui sont là-bas, exposés au danger, et qui ont faim, et que je pourrais être là-bas aussi moi ».

 

Le 23 décembre « une grande nouvelle, hier soir je suis sorti en permission de spectacle (jusqu'à une heure du matin) ». Un resto, un film « en couleur » au foyer « et en rentrant nous sommes entrés dans un petit bal de quartier, mais nous n'y sommes pas restés longtemps, car ici pour se faire comprendre « tintin » ». Le lendemain « un bon petit gueuleton [...] et après entre copains dans la chambre nous avons réveillonné !... avec les moyens du bord, ce fut le bordel dans toute la batterie, nous nous sommes couchés ce matin à quatre heures ! Vous voyez que l'armée a quand même du bon ! »

Papy fait son service militaire (1/3) : un hiver allemand (1956-57)
Papy fait son service militaire (1/3) : un hiver allemand (1956-57)

Après un gros mois de routine, deux semaines de manœuvres en février ! « Le pire c'est le temps car il neige la nuit et pleut le jour, alors vous voyez un petit peu le bourbier que cela fait ! Enfin on se console car il n'y a pas que nous qui sommes dans le merdier, car ici il y a une concentration incroyable de troufions, nous sommes au moins 10 000, il y a de tout, depuis des tanks jusqu'à de l'aviation, des paras, des tirailleurs marocains, algériens etc etc ». Pour mon grand-père ce sont les tirs aux lance-grenades, aux grenades antichars et anti-personnels et au lance-roquettes deux fois ! « Bien souvent je pense à toi tu sais grand-père et à tous les anciens de 14, et je me demande comment ils ont pu tenir pendant si longtemps dans cette vie de taupe ! ».

"Souvenir des 35 kms, février 1957, Reutlingen"

"Souvenir des 35 kms, février 1957, Reutlingen"

A carnaval, c'est la première permission d'une dizaine de jours. Mais au retour une mauvaise nouvelle « nous sommes tous séparés, la chambre est désunie, logée un peu partout […] on ne nous a pas encore parlé de l'Afrique et nous ne savons rien ».

Le 13 mars la nouvelle tombe « je suis passé bureaucrate ! Oui chers parents, je suis un gratte-papier, je travaille au bureau de batterie, et je suis à la disposition du Lieutenant Couturier, chef de peloton.[...] Pour le moment je classe le courrier comme le chef du bureau m'a appris et je suis chargé d'aller porter des papiers […] je suis muni d'une bicyclette et je ne me presse pas trop ! Pour la planque c'est la planque espérons que ça va durer. » Pour les autres de la chambre ? « tous les copains sont partis ou vont s'en aller ces jours-ci […] deux direction la Tunisie, 4 dans le Constantinois [Algérie] les autres Oran [Algérie]. […] Vous voyez que j'ai du pot hein ! ».

Le lendemain, le moral alterne « le plus dur c'est que tous les copains sont partis, je me retrouve tout seul de la piaule, ils sont en route pour l'A.F.N. Alors quand je pense à eux j'ai le cafard. Puis je pense à vous, et le cafard s'en va....... ».

 

La vie continue de l'autre côté du camp. Les parents d'Alexandre, plutôt content de son nouveau poste, lui écrivent tout aussi régulièrement, envoient des mandats, de la nourriture et des nouvelles. Ainsi sa sœur accouche : « Monique de nouveau mère ? Six filles, c'est vraiment pas de chance ».

 

Et alors que l'Algérie devait arriver au mois de mai voilà qu'une nouvelle tombe le 3 avril : « école d'artillerie de Chalon sur Marne, car nous sommes tous affectés là-bas, cela ne me déplaît pas car je serai en France […] le colonel nous a passés en revue à 11h et nous a fait un petit speech, en disant que nous étions des veinards ».

4 jours plus tard, mon grand-père quitte l'Allemagne et Reutlingen. Un séjour qui lui a plutôt bien plu -bonne bouffe, bonnes rencontres- et qui lui aura permis d'éviter l'Algérie par un gros coup de chance. Car le 7 janvier a débuté la bataille d'Alger, avec des attentats et des embuscades meurtrières pour les soldats français. Une chance pour moi aussi, je ne serais pas là à vous écrire ces lignes si mon grand-père était tombé là-bas !

Papy fait son service militaire (1/3) : un hiver allemand (1956-57)

[A suivre]

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13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 00:39

"Umgawa !" C'est un cri qui résonne dans la nuit. "Umgawa !" C'est une lumière qui jaillit. "Umgawa !" C'est la chaleur qui monte. "Umgawa ! Umgawa ! Umgawa !" Il faut imaginer cette scène, six jeunes adolescents hurlant autour d'un feu, au milieu d'une cour. La nuit vient de tomber, le repas de famille va bientôt toucher à sa fin, et nous sommes là, joyeux comme jamais, autour de ce feu prohibé, de ce jeu interdit. Nous tournons, nous hurlons. Et tu es là, forcément. Je te soupçonne même d'avoir été à l'origine de cet incendie. 

Maxime, mon cousin. Il allait avoir 29 ans. Mort d'une crise cardiaque.

Je ne peux croire ce SMS. Je me réveille subitement. Je cours vers le téléphone. C'est impossible. Car c'est toujours impossible dans ces moments-là. J'ai la confirmation. J'ai le choc. Une énorme claque. Un KO. Je marche dans une direction, puis dans une autre. Je ne comprends pas. Pourquoi ?

Umgawa

Maxime c'est un sourire. Oh, un ange. Et un démon. Un gamin incroyable. Et quelle famille ! Les deux frères ensemble ? Destructor et Terminator selon le surnom donné par leur mère. Clairement, il y a de quoi ! Je me revois sur un matelas à Hem, posé à côté de la maison. L'idée du jour : faire du catch ! Moi, j'étais plutôt football, et si tu as accepté parfois de jouer avec moi pendant l'enfance, c'en est un peu terminé à l'adolescence. Mais qu'importe, j'adore venir ici. Ce fut ma découverte de Super Mario sur votre console (ô comme j'étais jaloux !). Et puis toutes ces figurines dans vos chambres. On joue à sa battre avec elles. Et puis on part se déguiser : ça, c'est l'un des grands plaisirs de votre maison !

Cette maison je l'apprécie tellement que je décide d'y dormir. Enfin, je crois bien qu'il y avait cette fille, en face. Ta voisine, Channel. Oh, qu'elle était jolie ! Tu en étais dingue. Moi aussi je crois. Mais tu as eu un coup d'avance sur moi : tu l'avais apparemment embrassée ! 

Toi aussi tu es venu dormir à la maison. Je te revois encore sur le matelas à côté de mon lit, à narrer quelques histoires dont tu avais le secret. Là, pas de Channel, mais une Maëlle. Cette fois, c'est moi qui ait un coup d'avance sur toi. Mais je nous revois en cercle dans la pelouse, essayant de te pousser un peu vers elle. Oh, tu n'as pas l'air insensible, adolescent que tu es. Maëlle, c'est devenu une blague : à chaque fois que tu viens à la maison on te parle d'elle. "Tu sais, Maëlle pense toujours à toi." "Tu sais, Maëlle a demandé après toi". Et je te revois avec ton rire gêné. 


Ce qui me revient aussi, c'est les journées en haut chez papy et mamy, à sauter dans les lits comme des acharnés, à faire des batailles de je ne sais quoi. C'est les jeux de cartes, les carrés et leurs codes à peine voyants avec toi. 

Et tes chansons ! T'es le premier à nous apprendre les chansons paillardes, que tu récites à Noël au grand dam d'une partie de la famille. Et nous qui rions de toutes tes bêtises.

 

Non, ce n'est pas possible. Pas toi. C'est pas un âge à partir. Autant mes grands parents je comprends, c'est dans l'ordre des choses. Là, non. Je reviens en courant en métropole, je veux être là. C'est bien vrai. C'est donc fini pour toi. Merde, c'est con, je t'aimais bien. Je pense à ta mère. A ton frère. A ton père. Et à nous tous.



S'il y a une image que je dois retenir, c'est celle dans l'allée de chez papy mamy. Il faut l'imaginer cette allée : une centaine de mètres tout droit, avec les sapins qui nous entourent. Toi, ta spécialité, c'est de te planquer dans notre coffre au moment où nous partons. Tu veux rester avec nous ! Et nous aussi ! Mais on rit trop de ta bêtise. Parfois Papa te laisse faire quelques dizaines de mètres avec nous, voire roule jusqu'au bout de l'allée. Mais tu ne bouges pas. Ah, tu serais bien venu avec nous quelquefois. Mais le fillot comme il t'appelle doit descendre. Ou alors tu es expulsé dès le premier mètre. Et, lorsque la voiture démarre, tu cours comme un dératé après nous, le long de l'allée, parfois jusqu'au bout. Et nous te regardons, assis à l'arrière. Et nous rions pendant que tu hurles. 

 

La vie, c'est cette allée. Et tu as été obligé de t'en aller. Peu avant les 30 mètres. Moi, je reste dans ma voiture, et je t'observe à l'arrière. Je garde ton sourire. Je garde ta folie. Je pense à notre dernier moment ensemble. Tu étais assis à côté de moi le jour de l'anniversaire de ma mère. Bientôt un an déjà. On a parlé voyage. Tu voulais aller au Canada. Et aux Etats-Unis. Je t'encourageais à le faire. Et tu es parti, selon tes mots, "tel une sirène". Fou rire. Génial. 


Fais chier la vie.

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16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 14:40

           Lundi matin, Mamy est morte. Deux gros mois après Papy. « Ils se sont suivis de près ! », comme le disent les gens lors des visites au salon funéraire. Oui, et c’est sans doute mieux comme ça. Mamy n’avait plus envie. Mamy était malade. Mamy voulait rejoindre Papy. Son état s’était profondément dégradé la semaine dernière, et ce serait mentir que de dire que c’était une surprise lundi matin. Non, c’était plutôt un soulagement. Parce qu'à la douleur physique s’était ajoutée la douleur psychologique. Et que l’on n’y pouvait rien, parce que le cancer et les métastases gagnent toujours.

De mes dernières nuits passées avec elle, je retiens un moment. J’étais assis dans le salon, Mamy est allongée sur son lit d’hôpital. On discutait de ma cousine voyageant à Paris avec une amie, qui, elle, n’avait jamais vu la capitale. C’était son rêve. « C’est beau de vivre ses rêves », lâche-t-elle, les larmes aux yeux. Je réponds qu’elle prêche un converti, sans toutefois réussir à stopper les sanglots. Se lever, lui faire un câlin. Elle se met à pleurer de plus belle. « J’suis contente » qu’elle me dit. Et moi aussi, j’étais content.

L’été dernier, je suis allé interviewer Mamy. C’est une idée d’historien, de vouloir entendre le récit des anciens. Ça m’a passionné, et je compte faire de même prochainement avec d’autres. Je vous laisse donc en compagnie de ma grand-mère, qui vous raconte sa jeunesse. 

 

Thérèse

Une enfance de guerre

Je suis née en 1935 à Muncq-Nieurlet. J'ai été élevée par mes deux grands-parents maternels [François Sergent et Léonie Guilbert]. Pendant la guerre, nous étions tous ensemble. Ma grand-mère paternelle [Elise Wissocq] était remariée à Mentque-Norbecourt avec Emile Courbot. Le père de mon père [Eugène Fenet] s'était tué en 1921 en cueillant des cerises.

On allait en voiture à cheval ou à vélo. Derrière le cheval, c’était une sorte de diligence. On était heureux là-dedans. C’était le cheval à pépère François, mon grand-père de Muncq-Nieurlet, il me conduisait à l'école quand il faisait mauvais. Tout le monde avait ça, à part ptet un ou deux. On reconnaissait les voitures qui passaient du coup, ça c'est l'auto à Edmond etc...

J’me souviens des bombardements tout près. Mon grand-père avait construit un abri avec des ballots de paille. J'me rappelle de Denise qui disait « vite à l'abi-vite à l'abi ». Mon père [Albert Fenet] était prisonnier. Il a dû partir en 40. Il est revenu le 18 avril 1943, j'avais pas encore 8 ans. Il avait 3 enfants, et il avait eu le droit de rentrer. Tous les dimanches, mon grand-père allait jouer aux cartes à Polincove. Il revient blanc comme un mort, « Albert il revient ». Ça marque un enfant [voix qui tremble]. Il revient avec sa valise sur son épaule. Il est revenu au train, avec un autre de Muncq Nieurlet. L'autre, c’était le grand-père de Didier Dereuder, il s'est fait tuer par une bombe plus tard. Denise [sa sœur], elle était née en 1938, elle s'en rappelait plus beaucoup, en mangeant au soir « est-ce que je peux m'asseoir à côté du monsieur ? ». Les Allemands on les voyait souvent. Ils nous avaient apporté pour Noël des bonbons. Mémère [sa mère, Léa] avait tout mis dans le feu, de peur qu'on nous empoisonne [rire]. Nous ça nous faisait mal au cœur, on n’avait pas grand-chose comme bonbons ! J’me rappelle aussi du chat au grenier qui pisse sur la tête d’un militaire en dessous de lui ! [rire] « un petit peu d'eau » qu'il disait. Les Allemands venaient manger, demandaient pas la permission. Ils avaient réquisitionné pas mal de chevaux, mais pas celui de mon grand-père, par contre ils avaient pris la paille.

Vers la fin de la guerre, il y avait une petite Calaisienne qui était venue à la maison. Les enfants des villes, ils essayaient de les placer à la campagne, on mangeait mieux. Elle était venue. Elle habite encore Calais, Mireille, j'suis encore en relation avec elle. T'aurais vu comme elle était maigre ! Elle dit que c'était les meilleures années de sa vie à Muncq-Nieurlet. Elle arrivait au train, mon grand-père allait la chercher. Et elle restait toutes les grandes vacances.

On avait une carte de restriction qu'on montrait à la boulangerie. A Muncq, on devait aller à l'épicerie, et on l'utilisait. Mes grands-parents faisaient eux-mêmes du pain avec de la farine et des pommes de terre. A l'épicerie, t'avais un verre, tu remplissais ton verre de moutarde, ton paquet de café. Tout était en gros.

Le vin, il commençait à y en avoir à ce moment-là. Sur les cartes il y en avait, avant il y en avait pas. C'est comme ça qu'ils se sont mis à boire.

Y'a pas mal de Calaisiens qui venaient sur Muncq-Nieurlet se ravitailler, chercher des pommes de terre, du lard. C'est pour ça qu'il y a eu du marché noir, y'en a qui en ont profité.

 

En 1947, mon grand-père a pris sa retraite [à 70 ans]. Tout le monde a déménagé. Nous on a resté où mémère a fini. Mes grands-parents et nous on habitait dans la même maison. Il y avait une porte qui communiquait. A l'école, on y allait à pied, et de temps en temps mon grand-père nous amenait. On allait aussi au catéchisme, et à la messe tous les dimanches. On jouait avec ce qu'on avait. Avec Roland et Rolande, mes deux cousins on jouait ensemble avec mes deux sœurs. C’était une petite ferme, mais on n'a jamais eu faim, on n'avait jamais manqué de rien, pas l’abondance mais on a eu tout ce qu'il fallait.

 

L’école primaire

École primaire, classe unique, 5 ans jusqu'à 14 ans avec le certificat d'études. L’institutrice c’était madame Cornuel, une femme à poigne, parce qu’il y a avait des rudes numéros ! 9h-12h, 14h-17H, 5 jours par semaine, on avait notre jeudi. Lundi-mardi-mercredi, vendredi-samedi. On repartait manger à la maison, même si l’école était au centre du village. Quand on arrivait dans la classe, on allumait le feu, on lavait les tableaux, balayait les classes et tout. On était bien une trentaine. Les petits avec le CP, CE1, CE2, CM1, fin d'études. Je ne sais pas si le CM2 existait, oué p’tet. Les plus grands s'occupaient des plus petits. Celui qui travaillait bien, il finissait son boulot et participait avec les autres. Elle donnait du travail à tout le monde. Je me souviens des grandes cartes : les sciences, le corps humain. Récré le matin et l'après-midi, il y avait des punis forcément, consignés pendant la récré. Elle, elle habitait dans la cour de l'école. A côté de la mairie, là où il y a la salle maintenant. Nous, on faisait plus d'un kilomètre à pied, p’tet deux [réflexion], p’tet pas deux, 4 fois par jour. 20 minutes, on n'allait pas tellement vite, on n’était pas si grands. Quand maman travaillait dans les champs, c'est ma grand-mère qui s'occupait de nous 5. Quand les hommes n’étaient pas là, au début de la guerre, elles ont commencé à travailler puis elles ont continué après.

 

La vie à la ferme

Pendant les vacances on allait aider dans les champs, on était fin content ! C'était du 14 juillet jusqu'au 1er octobre, avec une semaine entre Noël et Nouvel An, pas de vacances d'hiver, une semaine avant Pâques et une semaine après Pâques. On faisait de tout, pas de moissonneuse-batteuse, mon grand-père avec une faucheuse, il coupait le tour du champ, nous on allait jeter les bottes. Après les pommes de terre, les haricots. On allait glaner avec ma grand-mère pour les poules. Elle avait une vieille voiture d'enfant on mettait toutes les glanes. On ramassait tous les épis, les poules étaient contentes. On n’avait pas le temps de s'ennuyer pendant les vacances. Il y avait des poules, des canards, ma tante avait des oies, nous 2-3 vaches, des cochons (c'est avec ça qu'on se nourrissait), une biquette… une fois ils l'avaient tuée avant qu'on se lève et ils disaient qu'elle était sauvée. Les cochons ça allait, on en avait à moitié peur. Les vaches avaient parfois des petits veaux. On arrivait à en vivre d'une petite terre comme ça, aujourd'hui ça serait plus rentable.
Le plus qu'on mangeait c'est du lard. Quand on tuait le cochon c'était la fête. On devait manger vite, parce qu’on n’avait pas de frigo. Il y avait du pâté de foie, des tripes... Des œufs beaucoup, des poules. Le dimanche c'était un bouillon de poule. Mais sur la semaine beaucoup de lard. Si on ne voulait pas de lard, on mangeait un œuf. Mais on n'avait pas beaucoup le choix. Des pommes de terre, des haricots. On avait des pommes, poires, prunes, pèches. J'sais même pas si on vendait à cette époque d'autres fruits. C'était pas la vie de maintenant.

Ma tante Germaine et Mémère allaient vendre des œufs sur le marché. Elles achetaient quelques bricoles, allaient à vélo. Le marché était à Audruicq, tous les mercredis.

 

La religion

C'était le curé qui faisait le catéchisme. Avec les bombardements on n’allait pas forcément à l'école. l'abbé Pronier, faisait le caté avant l'école. Mémère avait été le trouver, parce que c’était trop tôt pour nous et il en avait parlé à l'église, qu'une maman était venue le trouver, et qu'il a vu à ses yeux qu'elle n’était pas contente [rire] ! Il racontait des choses parfois ! Il avait un chien, il avait des poules. Le chien mangeait le blé de ses poules, alors quand le chien faisait caca, il redonnait le caca à ses poules pour qu'elles mangent le blé. ça valait bien le coup de nous faire lever pour raconter des conneries pareilles !

Pour la communion, on avait d’abord trois jours de retraite. Le jour de la communion, la basse messe, la grand’ messe et les vêpres. Le lendemain une autre messe. Quand Sandrine a fait la sienne, c'était encore comme ça. Quand on habite loin c'était compliqué. J'étais toute seule comme fille avec six garçons pour la communion. Il fallait réciter une prière à la Sainte Vierge devant la statue, les garçons la faisaient devant Saint-Joseph. On faisait aussi compliment au curé. Le curé était sourd, je lui faisais signe qu'il devait venir à côté de moi, les gens avaient ri dans l’audience.

Le lendemain après-midi, le maire nous offrait un goûter à sa maison, au fond de la Californie [rue du village]. On allait à pied, fin content. On faisait un diner, les parrains, marraines, les grands-parents. On mangeait un bon rôti de porc ou un bouillon de poule. On était content d'être tous réunis.

 

Les sorties d’enfance

On faisait des grand repas pendant les communions et les baptêmes. On ne se réunissait pas beaucoup en dehors. Ma tante de Paris c'était la fête quand elle venait. Lui, il travaillait aux chemins de fer, il n'y avait pas beaucoup de boulot par ici. Elle était garde-barrière. Ce sont les parents de Jeannette et Robert. Quand quelqu'un comme ça venait c'était la fête.

Le plus loin qu'on allait, c'était Eperlecques chez ma marraine, en voiture quand on était petite. Au nouvel An c'était à Mentque. Il n’y avait pas de téléphone, donc qu'importe le temps on devait y aller. On allait à pied, dans la neige. Le dimanche après nouvel an, c'était Eperlecques, dans la Westrove.
Là c'était la fête. On était reçu là mon dieu mon dieu, on mangeait tard, vers 3-4 heures. Et on repartait il faisait noir. On devait avoir une lanterne-tempête avec le cheval.

 

La jeunesse de Mamy

Il n'y avait pas grand-chose à part la ducasse de Muncq-Nieurlet. C'était notre seule sortie. Et le bal quand on était plus grande. Il n'y avait pas de manège quoi que ce soit. Je ne me rappelle plus. Le plus qu'on allait c'était à l'église. Il y avait aussi les missions. Des pères missionnaires qui venaient de je sais plus où. On leur faisait à manger, c'était un événement dirons-nous… On les répartissait dans les familles. On s'habillait, y’avait des bonnes sœurs, des curés. Denise elle y était, moi j'me souviens plus.

Noël on était tous ensemble, avec ma tante, on était 11 avec mes grands-parents. On allait à la messe de minuit à pied. J'crois pas que mon grand-père allait. On attendait minuit sans trop savoir quoi faire. On avait bien froid, on buvait un chocolat. Le lendemain, une orange, une brioche. Pas de jouet rien du tout. J’me souviens de la première boite de chocolats c'était Mémère qui allait travailler chez Alexis Lemaire, qui lui avait donné pour nous !

J'sais pas s'ils sont plus heureux maintenant, nous on était fin content avec ce qu'on avait. Ma grand-mère faisait p’tet un gâteau. C'était quand même mieux que la semaine.

 

Le collège et le lycée, à Saint-Omer

J'suis partie à l'école en octobre 1947 à Saint-Omer, on avait encore les tickets de rationnement. J'allais avoir 12 ans en décembre. C'était la fin de la guerre, on sentait encore des restrictions, on était mal nourri mon dieu l'horreur ! J'revenais tous les 15 jours. On prenait le train soit à Ruminghem soit à Audruicq. On allait à pied. Parfois on prenait le bus à Nordausques, il était plein alors on repartait et on prenait le train. Mémère venait avec, la valise sur le porte bagage, elle repartait à vélo. [Qui allait au collège ?] Les bons élèves, c'est l'instit qui décidait. On devait passer un examen d'entrée en sixième à Calais. Et après j'suis partie à Saint-Omer, la directrice Madame Darras connaissait madame Cornuel, mon instit.

On avait déjà été à Calais plusieurs fois en train. J'aimais pas grin’min [grandement] partir. On n’était tellement pas heureux là-bas. On était mieux à sa maison. Mémère me donnait des pommes, me donnait des brioches pour améliorer l'ordinaire. Une école avec que des filles, c'était un cours complémentaire, les garçons étaient place Ribot (à la poste), nous, c’était rue des Tribunaux juste en face du tribunal. La surveillante c'était Regina Obaton. On n'avait que des profs femmes, c’était 6ème-5ème comme maintenant, mais pas les mêmes matières. On était pensionnaire, on faisait nos devoirs là-bas. Notre prof d'anglais était en colère quand elle revenait, les pensionnaires qu'elle disait, on avait toujours fait quelque chose de travers !

J'ai eu une bourse pour y aller. Denise disait qu'elle n’aurait pas voulu y aller. On passait encore le certificat d'études à 14 ans, puis le brevet. Après le brevet, j'avais fait une année pour l'école normale, mais j'ai pas eu le concours. Alors j'suis partie au lycée.

On allait en promenade à Saint-Omer le dimanche avec le surveillant, puis le jeudi, avec le chapeau et un uniforme. Tous mes chapeaux sont en haut, dans une caisse. Il fallait du linge et tout ça. C'était des grandes chambrées, on était au moins 5-6 par chambre. L'ambiance... On se lavait à l'eau froide dans une cuvette, y’avait pas de toilettes, on avait un seau hygiénique. Pas forcément des bons souvenirs ! La toilette était vite faite à l'eau froide ! [Rire]. En étant à l'école normale on était plus formé. C'est pour ça que je voulais le passer. (anecdote de l’eau gelée pour se laver…)
La fille qui était avec moi, c’était Reine Roger, de Muncq-Nieurlet, elle était avec moi à l'école puis à Ribot.

Au Lycée Ribot. C'était nettement mieux. C’était en 1952. J’étais pensionnaire aussi, sur le même rythme. Ribot était mélangé garçons-filles, pas dans les dortoirs forcément. Il en avait un peu de toutes les races là-dedans [sic !] Y'avait anglais puis c'est tout, pas d'option. Pas d'allemand. Et du sport.

Le bac se déroulait en deux parties. La première partie à la fin de la première, et la deuxième partie à la fin de la terminale. J'avais passé sciences expérimentales, ça doit correspondre à ES, Y'avait math, philo et sciences expérimentales. La première partie j'l"ai eue du premier coup, la deuxième partie j'l'ai eue à l'oral.

 

Les sorties d’adolescence

[Avais-tu d’la visite ?] Mes parents venaient pas souvent sur Saint-Omer tu sais.

On sortait quand même plus au lycée, on allait au théâtre, au cinéma, toujours avec l'école. Il y avait le Famillia rue Gambetta, puis le Gaumont. J'ai encore été voir les Compagnons de la chanson en étant au lycée. Roland nous avait payé le cinéma avant d'aller faire le soldat, en 1953, à Audruicq. Ça m'avait frappé.

A la maison on écoutait les informations, mon grand-père surtout, on n’avait pas le droit de parler à ce moment-là. Mais j’ai eu ma première télé en 1964, à l'école.

On sortait au marché. Au concours agricole à Audruicq, il n'y avait rien par ici, alors aussitôt qu'il y avait quelque chose on y allait ! La neuvaine du 15 août à Recques, avec la messe à 6h45, on grimpait à la chapelle. On continuait d'y aller avec mémère.

 

On était bien. On ne serait jamais permis de répondre. Jamais malheureux, jamais on n'aurait reçu une claque. Élevés à la dure, mais ils n’avaient pas besoin de crier pour qu'on obéisse. Quelquefois on voulait aller quelque part, on demandait à ma mère qui disait « demande à ton père ». Et lui qui disait « demande à ta mère » [Rire]. Mais quand l'un des deux avait dit non, ça restait non, pas la peine de redemander.

Après on allait à la ducasse des villages autour (Eperlecques, Recques). Émile Prudhomme à Eperlecques, quand il y avait une vedette on y allait, parce qu'à Mentque il venait personne. Et j'suis allée une fois à la course de lévriers, c'est là que j'ai rencontré Babar.

La jeunesse de Mamy

Institutrice
En octobre 1955 j’suis devenue instit. J'ai eu vite un solex. Sinon avant j'faisais la route à vélo entre Norkerque et Muncq. J'avais reçu mes papiers débuts octobre, j'devais commencer le 4. Je connaissais même pas Nortkerque ! On n’avait pas de formation, on devenait instit’ juste après le bac.

Premier jour. Mon Dieu ! J'en avais 55. C’était une nouvelle classe. Pour que ça puisse ouvrir, il en fallait 50. Des enfants de 3 à 5 ans. Moi j’avais 20 ans. Ils se ressemblaient tous pour moi ! [rire]. La classe était dans la cantine de maintenant. Il y en avait un, André, cheveux longs. J'demandais à Madame Briez, la directrice, vous êtes sûr que vous ne vous êtes pas trompée, y'avait ptet un « e », c'est une fille ? Non ? [rire].

J'lai eu jusqu'en 1975. Après y'a eu deux classes (Mademoiselle Limousin).

Quand j'ai passé mon CAP en 1957, j'avais 68 enfants ! [ !!!!!!!!!!!] L'inspectrice m'avait dit d'aller en ville, vous auriez moins d'embarras. Le certificat d'aptitude pédagogique, elle m'la donné cette bonne femme. Imagine faire gym avec 67 enfants de 3 à 5 ans. Et musique. Et chant. Mais à ce moment-là tu pouvais y aller, les parents disaient rien. Tu pouvais donner une clique, les parents ne seraient pas venus te trouver, au contraire ! Et après j'ai eu les enfants de ceux que j'avais eus au départ. Deux générations.

Les plus grands, certains ne savaient pas lire quand ils partaient. Ils faisaient lecture, écriture. Les moyens qui se débrouillaient, avec les grands. Les petits du coloriage, du découpage, beaucoup de travail manuel. De la peinture... j’sais pas si tu te rends compte avec 68 enfants ! Mais ça allait, ils étaient gentils. Il ne faut pas avoir peur du bruit quand tu es dans une classe comme ça ! Et plus tu cries et plus eux ils crient aussi ! [rire]

J'suis arrivée en 1955 à l'école. J'avais le logement en 1957 au-dessus de l'école. Sinon l'hiver, je logeais dans le café-épicerie de mémére Suzanne. J'repartais le mercredi et le samedi soir. Entre-deux je logeais là. Après un ou deux ans j'me suis acheté un Solex. Mais quand y'avait de le neige ça n'allait pas. Mais c'était quand même mieux qu'à vélo. Le premier jour j'ai cru que j'allais jamais trouver Nortkerque. 15-20 kilomètres, par tous les temps !

Les cours j'les faisais ici, à Nortkerque, pour en reprendre le moins possible. Au coin du feu chez mémére Suzanne, j'me revois encore. Quelques fois je repartais le jeudi matin, pour dire de rien avoir à faire à Muncq.

 

 

La jeunesse de Mamy

Papy Babar


Après la rencontre à la course de lévriers. Il est parti fin 56 pour l'Algérie, ça devait être juste avant. Reine Roger connaissait un garçon de Houlle, c'était le voisin de Babar. On a fait la connaissance de Babar là-bas. J'lui ai écrit quand il était en Algérie. Il est revenu fin 1958, il était malade. Il avait eu la jaunisse. Et après il a fini son service à Amiens. J'étais sa marraine de guerre. Pendant la guerre il y en avait beaucoup qui faisaient ça.

La jeunesse de Mamy

Quand il revenait en permission on se revoyait quand même, on est ‘cor allé au bal à Audruicq.
J'suis plus sûre quand j'l’ai présenté, sans doute au concours à Audruicq. Ils ont trouvé qu'il était pas mal. S'il me plaisait à moi de toute façon…

Et Denise à peu près dans le même temps elle avait rencontré Octave, alors on sortait à 4, c'était mieux qu'à deux.

On s’est marié le 13 août 1960. Babar était à Houlle à la ferme de ses parents. Après il est parti à la fonderie d'Audruicq. La ferme n'était pas rentable. Moi j'étais déjà à Norkerque. Là c'était pas loin. Octave travaillait déjà là, depuis ses 14 ans, ça ne devait pas être gai à cette époque-là. Babar faisait la route à mobylette. Et en 1961 on a acheté une auto. J'aurais dû apprendre à conduire et passer mon permis [regard qui part dans la vide]…

Quand on s’est marié, on a toujours continué d'occuper le logement, jusqu'en 1974, avec la maison.

La jeunesse de Mamy
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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 09:15

La chambre est éclairée par une drôle de lampe. La couverture verte, le papier peint rempli de fleurs en tous genres, Marie tenant Jésus dans ses bras, une boîte en forme de canard (?!) : Valérie Damidot n'est clairement pas passée ici. Le lit fait 1m80 et le matelas est vraiment étrange. Cette chambre, c'est la mienne cette nuit. C'est la mienne pour la troisième fois en autant de semaines. Drôle d'idée pour découcher, hein.

Je suis chez ma grand-mère. Je suis dans la maison de Mamy Didi et de Papy Babar. Je suis dans leur chambre. Je suis dans leur lit.

 

La maison est remplie de souvenirs. Ma pièce préférée, c'est la première chambre à droite, parce que c'est là où je dormais quand j'étais petit. La lumière y est tamisée, et dans la bibliothèque j'observais avec envie des titres que l'on ne trouve qu'ici. « Comment peut-on avoir autant de livres chez soi ? », réflexion de mon enfance. Aujourd'hui, les pièces du fond sont un sacré fourre-tout, remplies de cartons, de magazines, de papiers divers et variés. Ma grand-mère avait tendance à tout conserver, « au cas où ». Elle me découpait avec amour des pages de magazines, surtout celles qui parlaient d'un endroit où j'avais déjà mis les pieds. De mon côté, je regardais souvent d'un œil distrait cette attention si particulière.

La pièce suivante, elle était sacrément cool aussi, car c'est là que sont les jeux ! Les puzzles aussi ! C'était l'étape prioritaire à chacune de nos arrivées. Dans le couloir, on s'arrêtait aussi derrière l'escalier : la caverne d'Ali Baba. Et pour cause, plein de boissons que l'on n'avait pas chez nous ! Un jus de raisin ou du Canada Dry, l'après-midi peut commencer.

 

Dans la pièce de vie, les grandes fenêtres donnent sur un parterre de fleurs. Quelques mètres plus loin, la barrière alerte : « attention au chien ! », alors que Nono est mort il y a bien quinze ans. Sur le trottoir, on voit bientôt passer Madame Briez, ou bien Madame Catez, ou Patricia, ces femmes que je ne connaissais pas de visage il y a peu, mais dont j'ai entendu parler mille fois. Quand à Madame Decroos, de l'autre côté de la rue, il y a bien longtemps qu'elle est partie.

 

De l'autre côté de la maison, il y avait les pots de fleurs trônant sur des plaques métalliques, entourées par les cailloux. Un bâtiment est là, où se côtoient les outils de jardin et les vieux jeux de quilles. Juste à gauche, des cages à lapins, vestiges d'une époque d'élevage, et un immense jardin derrière la barrière. Aujourd'hui, le jardin n'est plus, les arbres non plus, et je me dis qu'on aurait sans doute fait des grands matchs de foot si ça avait été comme ça à l'époque.

Papy, lui, c'est plutôt pétanque. Les boules sont dans le coin derrière la porte, avec les chapeaux au dessus du porte-manteau. A gauche, il y a la cuisine et cette lumière d'hôpital. Ma grand-mère fait sans doute un bon petit plat, un rosbeef et des frites. Avant ça, on aura des plateaux de biscuits apéritifs, et on s'éclatera avec les cigarettes au fromage. Papy est au bout de la table, forcément. Et à un moment, on sortira le jeu de cartes, la belote remplaçant la manille quotidienne.

 

 

Il y a bien longtemps que cette maison n'est plus. Papy est parti, Mamy est encore là, mais pas dans la forme de sa vie. Le silence a remplacé le bruit de la télévision ou de RTL, et les comptes de la valise se sont arrêtés. La radio n'a toujours pas appelé...

Je viens d'aider Mamy à étaler ses jambes, mais la douleur est intense. Je ne peux rien faire.

 

Alors je déambule dans le couloir, méditant sur la vie, sur la vieillesse. J'observe chaque pièce, chaque détail, et un soupçon de tristesse m'envahit, au point où des larmes me montent aux yeux. Car cette maison, elle pue le temps qui passe.

Souvenirs d'une maison
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