17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 16:08

Aujourd’hui, comme partout ailleurs en France, il suffit de regarder un monument. Inauguré le 17 juillet 1921 (après une souscription qui rapporte 4 565 francs sur les 5 600 du coût total), le monument aux morts rend hommage aux trente-quatre hommes, souvent très jeunes, partis défendre leur patrie... et qui ne sont pas rentrés.

Les morts houllois de la première guerre mondiale
Les morts houllois de la première guerre mondiale

1914

- Charles Mahieu est né le 28 janvier 1891 à Houlle, il est manouvrier et effectue son service lorsque  la guerre est déclarée. Membre du 16ème bataillon de chasseurs à pied, il est tué au combat le 6 août 1914 à la ferme de Trembloy à Labry (Meurthe-et-Moselle) à quelques kilomètres de sa garnison. Oui, 3 jours après le début du conflit... c'est le premier d'une longue série pour le village. Son acte de décès n’est toutefois daté que du 16 juillet 1920, près de six ans plus tard, à la suite d’un jugement du tribunal civil de Saint-Omer.

- Joachim Caroulle est né le 18 janvier 1887 à Houlle, il est ouvrier agricole. Membre du 9ème bataillon de chasseurs à pied, il est disparu le 30 août 1914 à Le Préféré (Ardennes) d'après un avis officiel du 9 décembre 1914. Les disparitions sont nombreuses sur le champ de bataille pendant la guerre 14-18, laissant souvent les familles dans une attente abominable. Sur sa fiche de renseignements militaires, on dit qu'il est « décédé antérieurement au 15 mars 1915 de blessures de guerre ». Il est « inhumé par les soins des autorités allemandes ». Un avis du 21 mai 1915 le déclare finalement décédé le 30 août 1914 à Le Préféré, sur la commune de Saint-Loup-Terrier (Ardennes), avant que le tribunal civil de Saint-Omer confirme le décès lors d’un jugement le 25 juillet 1919. Près de cinq ans d’attente et de démarches pour sa famille.

- Eugène Blérard est né le 13 avril 1891 à Houlle, il est camionneur. Membre du 61e régiment d'artillerie, il est décédé le 27 septembre 1914 à Epernay (Marne) de blessures de guerre au cours d'une reconnaissance avec son chef d'escadron. Il obtiendra la médaille militaire à titre posthume (18 juillet 1919) tandis que 150 francs de secours sont versés à son père François.

- Adrien Devin est né le 29 novembre 1892 à Houlle, il est cultivateur et effectue aussi son service lorsque la guerre est déclarée. Il est membre du 151ème régiment d'infanterie (à Verdun) et il manque à l'appel le 22 août 1914 à Nieuport (Belgique), « présumé disparu ». Le jugement déclaratif de décès sera rendu le 5 janvier 1921 par le tribunal de Saint-Omer, fixant le décès au 27 octobre 1914 (pourquoi cette date ? Mystère).

- Henri Calonne est né le 9 juin 1893 à Houlle, il est mineur (il a déménagé à Méricourt dans le canton de Vimy avant son service). Incorporé au 33ème régiment d'infanterie pour son service militaire, il est tué à l'ennemi « du 13 au 18 septembre 1914 » au combat de Bétheny (Marne).

- Arsène Duchataux, et non Duchateau comme sur le monument aux morts. Pourquoi cette erreur ? Car Arsène n'est pas du village (il est né le 16 août 1894 à Menneville dans le canton de Desvres), il réside néanmoins à Houlle (je vois que c'est un pupille des hospices du Pas-de-Calais) et est ouvrier agricole. Incorporé au 9ème bataillon de chasseurs à pied, il est signalé disparu à la Harazée (Marne) le 17 décembre 1914 et son décès est fixé à cette date par un jugement rendu par le tribunal de Saint-Omer le 3 juin 1920.

 

1915

- Joseph Léon Henri Douriez (il est appelé Henri malgré le fait que ce soit son troisième prénom, pour le différencier de son frère Joseph et de son oncle Léon!). Il est né le 9 septembre 1892 à Houlle, et effectue son service au 43ème régiment d'infanterie. Il y décède le 14 janvier 1915 (des suites de blessures? Pas plus d'info sur sa fiche militaire).

- Édouard Bernière est né le 20 janvier 1892 à Moulle, mais il habite Houlle : il est batelier. Il effectue son service militaire au 1er régiment du génie à Versailles et passe Caporal le 13 mars 1915. C'est toutefois une nomination tardive car il a été évacué blessé au bois Bolante la veille et meurt le 16 mars aux Islettes (Meuse) de blessures au combat. Il obtient la médaille militaire avec une citation : « excellent caporal, très courageux et très brave, entraînant ses hommes par son exemple ».

- Victor Fenet (ci-dessous) est né le 14 août 1893 à Raismes (Nord) et il est boucher à Calais. Que vient-il faire sur le monument de Houlle ? Sa maman, Marie Gugelot, réside à Houlle chez sa belle-sœur, et il a passé ainsi une partie de son enfance dans le village. Il fait partie du 151ème régiment d'infanterie lorsqu'il est tué à l'ennemi au bois de la Gruerie (commune de Vienne-le-Château, Marne) le 2 avril 1915.

Les morts houllois de la première guerre mondiale

- Alfred Delobel est né le 31 octobre 1893 à Serques. Il est cultivateur et habite Houlle. Incorporé au 166ème régiment d'infanterie pour son service, il est disparu au combat à Marchéville(-en-Woëre) (Meuse) le 8 avril 1915 (jugement du tribunal de Saint-Omer du 5 janvier 1921).

- Aimé Lefebvre est né le 2 août 1894 à Houlle. Il est ouvrier agricole lorsqu'il part pour le 4ème régiment de Zouaves. Il décède sur le champ de bataille de Lizerne (Belgique) le 2 mai 1915. On précise sur son acte de décès transcrit le 16 mars 1916 : « nous n’avons pu nous transporter auprès de la personne décédée et nous assurer de la réalité du décès en raison des circonstances de combat ».

- Charles Caroulle est né le 22 août 1893 à Houlle. Il est ouvrier agricole. Il fait partie du 8ème régiment d'infanterie et disparaît le 5 mai 1915 à Bois d'Ailly (commune de Han-sur-Meuse, Meuse). Son décès est confirmé par un jugement du tribunal de Saint-Omer le 5 janvier 1921.

- Delphin Castier est né le 9 février 1874 à Houlle, il est ouvrier agricole. Membre du 281ème régiment d'infanterie, il est tué à l'ennemi au combat d'Angres (Pas-de-Calais) le 12 août 1915. « Nous n’avons pu nous transporter auprès de la personne décédée et nous assurer de la réalité du décès par suite du feu intense de l’ennemi » d’après la transcription du décès le 30 juillet 1916. Oui, un an plus tard…

- Achille Caron est né le 23 juillet 1889 à Houlle, il est marinier. Il est sapeur-mineur au 3ème régiment de génie et est tué à l'ennemi le 25 septembre 1915. Il est inhumé au cimetière militaire de Moscou, aujourd’hui Berry-au-Bac (Aisne). Son décès est retranscrit à Houlle le 18 avril 1917, 19 mois plus tard, en raison d’une erreur dans son identité (il est confondu avec un Caron de Rouen).

A. Delaunay (Un mystère ! Est-ce Adolphe ? La date de décès correspond à l'ordre chronologique, mais aucun lien avec Houlle!)

- Léon Outreman est né le 16 décembre 1888 à Houlle. Il exerce la profession de manouvrier agricole. Membre du 208ème régiment d'infanterie, il disparaît le 5 octobre 1915 à Souain(-Perthes-lès-Hurlus, Marne). Son décès est fixé au lendemain, 6 octobre 1915, par un jugement du tribunal de Saint-Omer du 7 août 1920.

 

1916

- Louis Bodart est né le 14 décembre 1874 à Moulle, il est cultivateur et s'est marié à Houlle en 1897. Son dossier militaire est original, car il est réformé pour hypertrophie cardiaque pendant son service militaire par le conseil de Lille le 10 août 1894. La guerre arrivée, il est déclaré « bon absent » par le conseil de révision du canton de Saint-Omer (c'est à dire qu'il ne s'est pas présenté au conseil... et devient dès lors « bon pour le service armé »). Il passe au 8ème régiment d'infanterie le 3 avril 1915 mais... est réformé à nouveau pour une commission de réforme le 15 mai 1915 toujours pour hypertrophie cardiaque. Il décède à Moulle le 3 février 1916. Pourquoi est-il sur le monument ? Est-il revenu blessé ? Son décès est-il en lien avec sa participation à la guerre ? Le « CL » à côté de son nom signifierait qu'il a été promu caporal. (il ne figure pas sur le site mémoire des hommes, est-il réellement mort pour la France ? Ça ne figure pas sur son acte de décès).

- Léon Dégardin est né le 6 octobre 1883 à Zutkerque, il est ouvrier agricole. Il habite Houlle à partir de 1911 et entre dans le 208ème régiment d'infanterie pour la guerre. Il disparaît le 25 février 1916 à Douaumont (Meuse) d'après un avis officiel du 17 mars 1917, un jugement du tribunal civil de Saint-Omer confirme le décès le 9 octobre 1918.

- Adolphe Castier est né le 6 décembre 1895 à Houlle, il est cultivateur. Il est incorporé pour son service au 67ème régiment d'infanterie et est tué à l'ennemi sur les lignes intermédiaires le 21 juin 1916 au bois Fumin (Meuse). Il est cité à l'ordre du régiment : « soldat courageux glorieusement tué à son poste de combat le 21 juin 1916 en repoussant vaillamment une attaque ennemie » et reçoit pour ceci une croix de guerre. Son père reçoit un secours immédiat de 150 francs.

- Emile Caroulle est né le 6 août 1894, il est ouvrier agricole. Membre du 97ème régiment d'infanterie, il décède le 21 juillet 1916 à l'hôpital militaire Bégin de Saint-Mandé (Seine) d'une plaie pénétrante à la poitrine en plus d'un syndrome méningitique. Emile Caroulle est le frère de Joachim, décédé en 1914, et de Charles, décédé en 1915... Imaginez un peu la vie des deux parents (Joachim et Catherine) alors que deux de leurs enfants sont encore au front : le deuxième Charles est évacué malade quelques jours plus tard (6 août 1916) mais tiendra le coup quand Alphonse survivra à ses quatre années de guerre.

- Jules Vanelle est né le 7 juin 1886 à Béthune, mais il habite Houlle en tant que batelier. Membre du 3ème régiment du génie, il décède de blessures de guerre dans une ambulance à Elinchem (Etinehem, Somme) le 11 septembre 1916 (il est blessé la veille, fracture jambe droite, plaie à la face et à la main gauche par éclats d'obus).

- Maurice Fenet (ci-dessous) est né le 15 janvier 1887 à Raismes. Oui, c'est le frère de Victor, tombé en 1915. Il habite Houlle et exerce la profession de charretier. Il est nommé sergent le 14 mars 1915 dans le 162ème régiment d'infanterie et décède le 26 septembre 1916 dans une ambulance au secteur 32 (Bray sur Somme). Il fait l'objet d'une citation « excellent sergent toujours volontaire pour les missions périlleuses, s'est conduit d'une façon remarquable pendant l'attaque du 25 septembre 1916 faisant l'admiration de tous, a été blessé mortellement en arrivant un des premiers sur la position ».

Les morts houllois de la première guerre mondiale

- Maurice Blérard est né le 28 juillet 1896 à Houlle. Il est ouvrier agricole. Appartenant au 33ème ou 233ème régiment d'infanterie, il est tué à l'ennemi (éclats d’obus au coude et au côté gauche) à l’ouest de Chaulnes (Somme) le 10 octobre 1916. Un secours de 150 francs est envoyé à son père. Une médaille militaire lui est donnée à titre posthume « soldat très courageux et très brave au feu, tombé glorieusement pour la France, le 10 octobre 1916, au cours d'une attaque à Chaunes. Croix de guerre avec étoile d'argent. »

 

1917

- Maurice Devin est né le 29 septembre 1884 à Houlle, il est cultivateur. D'abord réformé, il est finalement envoyé au 165ème régiment d'infanterie le 25 février 1915 mais il est à nouveau réformé moins d'un mois plus tard (23 mars) pour albuminurie (symbole de dysfonctionnement rénal). Il décède à Houlle le 14 mars 1917. Est-il considéré comme mort pour la France ? (pas sur le site mémoire des hommes, pas sur son acte de décès).

- Cyprien Outreman est né le 1er novembre 1891, il est ouvrier agricole. Membre du 110ème régiment d'infanterie, il disparaît à Craonne (Aisne) le 16 avril 1917. Il est présumé prisonnier d'après un avis officiel du 3 juin, puis son décès est fixé au 16 août 1917. Un jugement du tribunal de Saint-Omer du 29 juillet 1921 replace la date du décès au 16 avril 1917. Cyprien est le frère de Léon, décédé en 1915.

- Maurice Mesmacre est né le 4 octobre 1893 à Houlle, il est cultivateur. Membre du 33ème régiment d'infanterie, il est blessé le 29 août 1914 à Sains Richaumont (Aisne). Puis il passe caporal en 1914 puis sergent en 1915. Il est à nouveau blessé par balle à la cuisse droite le 28 février 1916 à Mesnil-les-Hurlus (Marne). C'est au sein du 1er régiment d'infanterie qu'il disparaît le 17 avril 1917 à Craonne (Aisne), le lendemain de Cyprien Outreman.

- Clément Merlier est né le 1er avril 1892 à Houlle, il est mécanicien. Il est intégré au dépôt des équipages de la flotte à Cherbourg mais est réformé le 28 décembre 1914 pour mal de pott (en lien avec la tuberculose). Il décède à Houlle le 24 août 1917. Mort pour la France ? (pas sur le site mémoire des hommes, pas sur son acte de décès)

- Joseph Denis est né le 12 octobre 1889 à Furnes, en Belgique. Ses parents habitent ensuite Houlle, où il réside en tant que marinier. Passé au 320ème régiment d'infanterie, il est tué par balle le 24 septembre 1917 au nord-est de Verdun (Meuse), dans la tranchée des Cévennes. Son acte de décès est retranscrit le 10 mars 1922 (son dossier est resté bloqué aux archives de la guerre).

- Maurice Outreman est né le 8 juin 1897 à Houlle, il est manouvrier. Membre du 208ème régiment d'infanterie, il est tué par éclats d'obus au ventre le 12 octobre 1917 à Bixschoote, lisière forêt d’Houthulst, en Belgique. C'est le cousin de Cyprien et Léon précédemment évoqués.

 

1918

- Armand Devin est né le 16 février 1896 à Houlle, il est cultivateur. Il est trimballé dans de nombreux régiments (7 au total) pour se retrouver au 174ème régiment d'infanterie le 1er janvier 1917. Il est tué à l'ennemi des suites de blessures par balle le 26 février 1918 dans les tranchées de la tête de Faux dans le village Le bonhomme (Haut-Rhin). Son acte de décès n’arrive que le 16 août 1921 (il est retrouvé dans les archives de la guerre).

- Henri Dubois est né le 7 octobre 1893 à Houlle, il est charron. Membre du 43ème régiment d'infanterie, il est nommé caporal en 1915 et sergent en 1917. Il est tué à Mesnil-Saint-Georges (Oise) le 31 mars 1918 d’après un jugement du tribunal civil de Saint-Omer en date du 22 décembre 1921. Il fait l'objet de deux citations : le 3 août 1917 « s'est fait remarquer au combat du 16 avril, par son courage et son entrain, est sorti le 1er d'une tranchée conquise pour repousser à la grenade une contre-attaque ennemie » ; « s'est encore distingué à l'attaque du 16 août 1917 en entraînant par son exemple son escouade à l'assaut d'une ferme puissamment fortifiée qui a été conquise ». Croix de guerre, deux étoiles de bronze.

Chose assez rare, voici un dessin représentant Henri Dubois dans son uniforme du 43ème RI, avec sa croix de guerre et ses deux étoiles. On peut donc imaginer qu'il a été réalisé à la fin de l'année 1917 ou au début de 1918 (au cours d'une permission?).

Les morts houllois de la première guerre mondiale

- Paul Harlay est né le 1er décembre 1893 à Houlle, il est cultivateur. Il est membre du 4ème régiment de cuirassiers quand il décède le 15 juillet 1918 par éclats d'obus au bois d'Hauzy à Vienne-la-ville (Marne).

- Pierre Devin est né le 29 novembre 1886 à Houlle, il est cultivateur. Il est également trimballé dans 7 régiments pour aboutir au 249ème régiment d'artillerie, et il décède le 13 octobre 1918 dans une ambulance à Hattencourt (Somme) de la grippe (sans doute espagnole). A noter que les trois Devin sont aussi des frères.

L. Lefebvre (mon second mystère ! un Léon Lefebvre habite en 1911 à Houlle, né à Moulle en 1886 mais il n'y a pas de soldat mort avec ce prénom de Houlle ou Moulle) Des suites de la guerre ?

 

Après avoir retrouvé la quasi-totalité des soldats houllois morts au cours du conflit, on peut réaliser une carte des lieux de leur décès. Et on reconstitue ainsi la ligne de front, avec certaines des batailles les plus connues.

Les morts houllois de la première guerre mondiale

Ainsi le village est assez représentatif de ce conflit mondial, avec la présence de ses soldats lors des batailles d'Ypres, de l'Artois, de Verdun, de la Somme et du Chemin des Dames.

 

 

Si vous avez des informations ou des documents supplémentaires sur le village, ça m'intéresse !

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19 avril 2021 1 19 /04 /avril /2021 06:42

Comment se déroule la vie quotidienne des Houllois au Moyen-Age ? On peut naturellement penser que le travail des champs occupe la majeure partie du temps, tandis que l’église est un élément incontournable. D’autres activités semblent néanmoins exister, comme la pêche dans la Houlle ou encore la production de poteries (aucun rapport avec le député !). « M. Decroos expose [...] que, sur le territoire de la commune de Houlle, au hameau le Vincq et lieu-dit la Cense des Moines, on a recueilli, en travaillant la terre, des débris de poteries du Moyen-Age en assez grand nombre pour que l'on puisse supposer qu'il y eut là un centre de fabrication d'une certaine importante. Ce terrain devait appartenir à l'abbaye Saint-Bertin »[1]. Ainsi, un pichet en très bon état retrouvé à Houlle est exposé au musée Sandelin. Il daterait du XIVème ou XVème siècle.

Pichet à anse en terre cuite noire, XIV-XVème siècle, Terre cuite, 21 (H) x 11,2 (D), Musée de l’Hôtel Sandelin, Saint-Omer

Pichet à anse en terre cuite noire, XIV-XVème siècle, Terre cuite, 21 (H) x 11,2 (D), Musée de l’Hôtel Sandelin, Saint-Omer

Les seigneurs d'Houlle... conseillers bourguignons !

 

Qui sont les seigneurs d'Houlle ? Jean de Nielles a obtenu la seigneurie par son mariage avec Jeanne/Marie d’Olhain, fille de Jean d’Ohlain, seigneur de Houlle et Moulle (entre autres !)[2]. La famille d’Olhain est l’une des plus puissantes de la province d’Artois, on la retrouve déjà en 1350 à Houlle (Robert d’Olhain perçoit une redevance sur les terres vendues à l’abbaye de Saint-Bertin par Jacques Boidave)[3]. Jean de Nielles[4] n’est pas n’importe qui non plus, puisqu’il est l’un des conseilleurs favoris de Jean sans Peur, le duc de Bourgogne, comte de Flandre et d’Artois. Avocat au parlement, chevalier, conseiller, chambellan et second Président du Conseil de Lille en 1402 (période Philippe II de Bourgogne), il gravit les échelons après la mort de celui-ci en 1404. Il a ses entrées au Conseil du Roi de France Charles VI dès 1405 (et il y entre officiellement en 1409), construit le château d’Olhain (encore visible de nos jours !), reçoit le gouvernement d’Arras, puis devient chancelier d’Aquitaine ! Il joue ainsi un rôle très important en cette période troublée et pleine d’intrigues qu’est la guerre de 100 ans (il semble d’ailleurs en être l’un des acteurs puisqu’il est signalé au Roi par le duc d’Orléans comme l’un des coupables de la mort du père de celui-ci ; on le retrouve aussi en mars 1413 en train d’insulter le chancelier du roi de France en plein conseil royal !)[5]. Son passage à Houlle est surtout marqué par la destruction du moulin, il semble ensuite que la gestion de ses terres soit assurée par Jean de Vinc, son bailli[6]. Après Jean de Nielles (décédé sans héritier mâle en 1423), sa fille Marie hérite de Houlle (elle se marie avec Bauduin de Lannoy dit le Bègue, seigneur de Molembais)[7]. Il semble qu’elle n’ait pas eu d’enfants : ses terres passent ensuite à son neveu Pierre de Berghes[8]. Celui-ci est également un personnage important pour l’Etat bourguignon, il est fait chevalier, il lève la bannière le jour de la victoire remportée par Philippe le Bon à Gavre, sur les Gantois, et il se prépare même à partir en Terre Sainte[9]. En 1517, c'est Philippe, seigneur du Vrolant, de Houlle etc, qui est porté pour la seigneurie de Houlle, venue de Jeanne de Berghes, sa mère. En 1549, c'est Claude de Fontaine, seigneur de Neuville, époux de Jeanne du Vrolant, pour la même seigneurie, venue de Philippe du Vrolant, son père. Veuve, elle se remarie en 1550 avec Charles de Créquy (seigneur de Raimboval). En 1560, c'est Louis (III) de Créquy pour la Vicomté d'Houlle venue de Jeanne du Vrolant, sa mère[10]. On retrouvera ensuite les Créquy pendant plusieurs générations (son fils Louis 4ème du nom, qui se marie à Jeanne de Berghes, une cousine éloignée, puis Antoine).

Geneanet, arbre d’Olivier Feyssac.

Geneanet, arbre d’Olivier Feyssac.

Les seigneurs de Houlle aux XVème et XVIème siècles (encadrés en rouge). Pierre II de Berghes est en fait le fils de Jean de Berghes et d’Alix de Nielles, et neveu de Jeanne de Nielles (sa tante maternelle), elle-même mariée à Bauduin de Lannoy (pas d’enfants). C’est par elle que passe la seigneurie de Houlle à Pierre II de Berghes.

 

Les seigneurs d'Houlle... et leurs bottes !

 

Le 26 septembre 1616, un nouvel accord est signé entre l’abbaye de Saint-Bertin et le seigneur d’Houlle (Hector de Créquy) à propos du cours de l’eau du vivier « qui sera laissé libre pour l’usage du moulin de Saint-Bertin »[11]. Mais, au-delà du sujet toujours compliqué de l’eau à Houlle, « Guillaume Loemel, abbé de St Bertin, et Messire Hector de Créquy, seigneur de Houlle, conviennent que la redevance d'une paire de bottes feutrées, augmentée par la suite de cinq biguets deux lots d'avoine [le biguet équivalait à 8 litres 3333, le lot à 2 litres 0833], ne sera plus maintenue ; les religieux devant dorénavant payer chaque année audit seigneur, au jour de tous les saints, la somme de sept florins, première échéance audit jour de l'année 1617 »[12]. Ça y est, après 220 ans, le seigneur d'Houlle dit au revoir à ses bottes annuelles payées par l'abbaye Saint-Bertin ! Nous pouvons toutefois supposer que la redevance n'était plus tout à fait acquittée depuis quelques années, car la convention en question fixe les arrérages, y compris ceux de l'année 1616, à la somme de quatre-vingt-dix-neuf florins[13].

Mais cet accord est à nouveau modifié, « les seigneurs de Houlle regrettant sans doute leurs bottes feutrées. Au rôle des Vingtièmes de 1760, sous la rubrique Houlle, on trouve en effet : Abbé et religieux de St Bertin jouissent de plusieurs rentes foncières qu'ils tiennent de la vicomté d'Houlle et qu'ils ont estimé valoir, année commune, tant en grains qu'en argent et plumes à la somme de 555 fr. ; de plus sont chargés vers ledit seigneur, vicomte de Houlle, de redevances et une paire de bottes feutrées pour octroyer de l'eau pour l'usage de leur moulin d'Houlle. Il fallut que la révolution dispersât les religieux pour priver le seigneur de Houlle de ses bottes feutrées ».[14] Et oui, près de 400 ans à recevoir des bottes !

 

Les seigneurs, la suite : le vicomte de Houlle mousquetaire du roi !

A partir du XVIème siècle, on remarque que le titre de seigneur de Houlle est peu à peu remplacé par celui de vicomte, comme c’est le cas dans de nombreux endroits de France.

Le 4 juin 1687, il est dit qu’Anne de Créquy (fille d'Antoine, petite fille de Louis IVème du nom) est vicomtesse de Vroland et d'Houlle, dame de Recque, etc., elle est marié en 1674 à Baltazar-Joseph de Croy, marquis de Molembais (mort en 1704)[15]. On dit aussi parfois qu’elle est baronne de Houlle (elle décède le 6 mars 1723).

--> C’est ici que l’on passe des Créquy au de Croix (comment exactement ? c’est encore un mystère pour moi, j’ai un problème dans des dates qui se télescopent, ainsi en 1690, Balthasar-Joseph de Croix est toujours désigné marquis de Molembais et vicomte d’Houlle d’après les chartes de Saint-Bertin[16]).

Toujours est-il que les fils du mariage de Renom François de Beauffort, comte et seigneur de Moulle etc, grand bailli d’épée pour le roi à Saint-Omer, époux en 1670 d’Antoinette de Croix, (fille de Jacques de Croix) sont déclarés vicomte de Houlle. Ainsi le premier fils, Louis François de Beauffort, comte de Moulle, vicomte de Houlle, mort sans descendance le 7 février 1718.

Puis c’est le second fils, Christophe Louis de Croix de Beauffort, qui sera comte de Croix, seigneur de Moulle, Houlle et autres lieux. Il est aussi nommé grand bailli d’épée de St-Omer par édit du roi du 19 novembre 1702[17]. Il reçoit en mai 1716 des lettres patentes l'autorisant ainsi que ses successeurs à prendre le titre et les armes de comte de Croix ![18] On le dit alors comte de Beauffort, de Croix, de Moulle et de Buisscheure, vicomte de Houlle et de la Jumelle, baron de la Motte, Grincourt etc. (ça commence à faire long sur les faire-part !). Il se marie en 1723 à sa cousine Marie Anne Françoise Josèphe de Croix, morte en 1735 (fille de Maximilien Thomas de Croix). Christophe Louis déclare finalement préférer reprendre les armes de Beauffort et présente une demande en ce sens au roi. La demande est acceptée, et en juillet 1733, sont émises à Compiègne des lettres royales érigeant en comté les terres de Moulle, où réside Christophe Louis, la seigneurie de Houlle et de Buysscheure, tenues du château de Saint-Omer sous dénomination de comté de Beauffort[19]. Il meurt en 1748.

J’insiste quelque peu car c’est un personnage important : il est capitaine de la deuxième compagnie des mousquetaires du roi en service au château de Versailles pendant cinq ans !

Les seigneurs de Houlle, de conseiller bourguignon à mousquetaire du roi de France

Son fils Louis-Eugène-Marie, Comte de Beauffort, de Moulle et de Buisscheure, Vicomte de Houlle et de la Jumelle, etc, est député à la cour pour le corps de la noblesse des états d’Artois en 1755 et 1760, il épouse en 1748 Catherine de Lens, de Recourt, de Boulogne et de Licques[20]. Il meurt à Bruxelles en 1793 sans descendance masculine survivante.

 

La révolution met ainsi fin à cette longue histoire des seigneurs de Houlle. Qui étaient bien bottés.

 

[1] BSAM 13 n° 258 – 1922, Débris de poterie trouvés à Houlle, p. 544.

[2] Commission départementale des monuments historiques, Dictionnaire historique et archéologique du département du Pas-de-Calais, Arrondissement de Béthune, Tome 1, 1875, p. 28.

[3] HAIGNERE D., Les chartes de Saint-Bertin, Tome II, 1241-1380, 1891, p. 337.

[4] Le 21 mars 1395 il achète à Jeanne de Northout des fiefs à Houlle (le Viscomté, le Wolbrant, un autre nommé le Voedre Avain..., d’autres terres près d’Hessinghem, etc.), HAIGNERE D., Les chartes de Saint-Bertin, Tome III, 1381-1473, 1892, p. 54-55.

[5] Commission départementale des monuments historiques, Dictionnaire historique et archéologique du département du Pas-de-Calais, Arrondissement de Béthune, Tome 1, 1875, p. 46-50.

[6] HAIGNERE D., BLED O., Les chartes de Saint-Bertin, Tome III, 1381-1473, 1892, p. 28.

[7] CARON M.-T., « Enquête sur la noblesse du bailliage d'Arras à l'époque de Charles le Téméraire », Revue du Nord, tome 77, n°310, avril-juin 1995, pp. 407-426, p. 417.

[8] Commission départementale des monuments historiques, Dictionnaire historique et archéologique du département du Pas-de-Calais, Arrondissement de Béthune, Tome 1, 1875, p. 28.

[9] Ibid., p. 52.

[10] Commission départementale des monuments historiques, Dictionnaire historique et archéologique du département du Pas-de-Calais, Arrondissement de Saint-Omer, Tome III, 1883, p. 19. Hector de Crequy est aussi déclaré seigneur de Houlle d’après une lettre de 1586 ; HORDIJK C. P., Quedam narracio de Greninghe, de Thrente, de Covordia et de diversis aliis… n°49, 1888, p. 567.

[11] BLED O., Les chartes de Saint-Bertin, Tome IV, 1474-1779, 1899, p. 329.

[12] Ibid. ; PLATIAU E.,  Redevance payée par l'Abbaye de Saint-Bertin pour le moulin de Houlle, BSAM 13 n° 258, 1922, p. 613-614.

[13] PLATIAU E.,  Redevance payée par l'Abbaye de Saint-Bertin pour le moulin de Houlle, BSAM 13 n° 258, 1922, p. 613-614.

[14] Ibid.

[15] DE PAS, J., « Notes pour servir à la statistique féodale dans l'étendue de l'ancien bailliage et de l'arrondissement actuel de Saint-Omer », Mémoires de la Société des antiquaires de la Morinie, Volume 34, 1926, p. 610.

[16] BLED O., Les chartes de Saint-Bertin, Tome IV, 1474-1779, 1899, p. 365.

[17] Le mémorial artésien, 19 novembre 1894.

[18] EXPILLY J.-J., Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France, Tome 2, 1764, p. 547.

[19] LE BOUCQ DE TERNAS A., Recueil de la noblesse des Pays-Bas, de Flandre et d’Artois, 1884, p. 76.

[20]DE SAINT-GENOIS J., Mémoires généalogiques, pour servir à l'histoire des familles des Pays-Bas, 1781, p. 52.

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8 avril 2021 4 08 /04 /avril /2021 13:01

Après Tilques, direction Houlle, à une époque où le Covid s'appelait la peste et Internet les chevaucheurs de l'écurie du roi ! Le Moyen-Age et l’époque moderne (entre la « chute » de l’Empire romain au Vème siècle et la Révolution de 1789) sont deux périodes où l’histoire s’écrit souvent en pointillé. Les informations disponibles pour une paroisse de la taille de Houlle (la notion de village n’existant pas) sont très limitées, et renseignent le plus souvent sur les deux grands ordres dominants : le clergé et la noblesse. Le territoire de Houlle est d’ailleurs un exemple intéressant de lutte entre l’abbaye de Saint-Bertin et les seigneurs locaux.

 

Les donations contestées à l'abbaye Saint-Bertin

 

Le moulin et la seigneurie de Houlle appartiennent au Moyen-Age à l'abbaye de Saint-Bertin (à Saint-Omer). Comment cela s'est-il fait ? Il faut remonter vers 854, lorsque Hunroc, qui se qualifiait de comte d'Houlle, reçoit l'habit religieux dans l’abbaye ; il décide alors de donner à celle-ci sa terre d'Houlle[1]. Cette donation est rappelée dans la charte de 1117 de Bauduin VII, Comte de Flandre[2]. Les possessions de l’abbaye Saint-Bertin se renforcent en 1075-76, puisque le monastère récupère également le moulin d'Houlle à la suite d'une donation d'Héribert, 38ème abbé, ainsi qu'un marais[3]. L’abbaye Saint-Bertin sera alors un acteur essentiel de l’actuel village pendant près de dix siècles.

Ainsi, en 1159, un accord est conclu entre Walter, fils de Hugues d’Ecques, et Amilius, aumônier de l’abbaye de Saint-Bertin, au sujet des redevances que la ferme de l’abbaye, située à Houlle, doit à Walter.[4] Cet accord est loin d’être une exception : l’abbaye se retrouve confrontée à de nombreuses réclamations. Philippe d'Alsace, comte de Flandre de 1168 à 1191, confirme par exemple sa possession du marais du Warland mais l’abbaye, « pour être exonérée à l'avenir de toute réclamation » doit, en 1172, faire un cadeau de vingt-cinq marcs d'argent au Châtelain de Saint-Omer et payer, en 1186, 70 livres à Gautier de Formeselles, Coseigneur de Houlle[5].

Puis c’est le moulin de Houlle qui est au cœur des enjeux. Vers 1186, le reine Mathilde, dame de Flandre, notifie le concordat conclu entre l’abbé de Saint-Bertin et Eustache le Quien à propos du moulin que ce dernier avait fait construire à Houlle. Cela est confirmé vers 1187 par Philippe d’Alsace, comte de Flandre[6]. Quelques années plus tard, en 1193, l’abbé de Saint-Bertin donne à ce même Eustache le Quien de Houlle un marc d’argent et deux mesures de terre en augmentation de fief. En échange, celui-ci déclare que ni lui, ni ses successeurs ou héritiers ne pourront avoir de moulin à Houlle ![7]

En cette même année 1193, « Guillaume, châtelain de Saint-Omer, approuve la convention conclue entre l’abbaye de Saint-Bertin et Guillaume (de Moulle), concernant l’écluse de Houlle »[8]. Décidément, l’accès à l’eau de Houlle semble valoir cher dès cette époque ! Les moines doivent aussi construire deux maisons dans le village vers 1208 pour Thierry de Voormezeele « bien qu’il eut le droit de le[s] contraindre à en bâtir davantage »[9]. Dix ans plus tard, on retrouve la famille le Quien avec Hugues le Quien de Houlle qui reconnaît avoir reçu sept marcs à la place de l’avoine que lui devait l’abbaye[10].

Après 50 ans de procès et de tensions entre l’abbaye et les seigneurs locaux, la situation semble se stabiliser. Ainsi, en 1252, Guillaume de Vincq reconnait n’avoir aucun droit dans le marais de l’abbaye nommé Waierlant [Warland] tandis qu’Eustache de Nordhout loue en 1316 pour la durée de sa vie le moulin en échange de quarante rasières de blé versé à l’abbaye[11]

 

Si la quasi-totalité des informations sont en lien avec l’abbaye et ses possessions, nous trouvons parfois des histoires un peu plus étranges. Ainsi, en « l’an 1119 ou 1120, il naquit au village de Houlle, près de St. Omer, un enfant monstrueux, en forme de poisson, n’ayant ni bras, ni cuisses »[12]. Difficile de vérifier la naissance de cet enfant tronc qui semble avoir stupéfait les contemporains.

 

Une charte donnée aux habitants du Warland, à Houlle, en juillet 1307

 

Un lieu revient à plusieurs reprises : le marais du Warland. Il se trouve que les habitants du Warland, « gagnés peut-être aussi par l'atmosphère revendicative ambiante [les troubles flamands], en appelèrent à l'autorité supérieure, c'est-à-dire à Mahaut, Comtesse d'Artois, près de laquelle ils se plaignirent du mauvais état de leurs deux chemins. En réponse, en juillet 1307, ils reçurent une Charte prévoyant des dispositions particulières instituant une cour de justice permettant de faire surveiller le marais par un sergent « sermenté », d'obliger les usagers à raccommoder les chemins, de lever des amendes jusqu'à un maximum de soixante sols. Cette cour de justice est formée de cinq « ahiretés » [ayant-droits] du marais choisis par leurs pairs. On les appelle Lanchistres. Ils prêtent serment devant le bailli de Saint-Omer. Le sergent est nommé par eux. Quelles sont les règles de vie dans le marais ? D'abord respecter la propriété individuelle. L'amende maximum de 60 sols punit l'intrusion en bateau et bien entendu la pêche dans l'héritage d'autrui. Le fauchage d'herbe, ou le vagabondage des animaux est moins grave. Ensuite préserver l'exploitation communautaire. C'est alors la Comtesse d'Artois qui condamne à 60 sols si l'on abîme le marais pendant le jour ; pendant la nuit c'est la Haute justice qui jugera »[13].

Houlle bénéficie d’ailleurs d’un lieu judiciaire appelé « la vérité de Houlle ». On a pu retrouver plusieurs affaires traitées en ce lieu, notamment en 1363 où Jehan de Wavrans reçoit une amende pour avoir dit devant plusieurs personnes à Helfaut qu’il fallait tuer le bailli de Saint-Omer ![14]

 

Tension entre l'abbaye Saint-Bertin et les seigneurs de Houlle : la destruction du moulin

 

Au XIVème siècle, l’abbaye continue d’étendre ses possessions dans le village en achetant en 1332 quatre mesures de terre à Wit de Vinc, en 1334 un manoir à Baudin Blanche et douze mesures de terre à Jacques Boidave, celui-ci en vendant sept de plus deux ans plus tard. En 1337, c’est Gilles Tataeu qui cède cinq mesures et demie de terre à l’abbaye ; en 1343, Betrys Sketelboeters fait de même pour deux mesures[15]. Cela renforce le domaine des religieux, mais ceux-ci se retrouvent à nouveau en confrontation avec les seigneurs du village. La seigneurie de Houlle s’étend alors à Moulle, Eperlecques, Bayenghem et aux environs. En 1347, le seigneur Robert d’Ohlain reconnaît « que tous les reliefs de Vinc, échus dans leur terre, appartiennent à l’abbaye de Saint-Bertin. Ils reconnaissent également ne pouvoir intercepter par une claie le cours d’une rivierete qu’ils ont à Houlle, et dans laquelle ils avaient prétendu pouvoir retenir le poisson ». En 1365, la veuve de monseigneur d’Olhain « reconnaît avoir été mal fondée à réclamer, contre l’abbaye de Saint-Bertin » des droits et coutumes[16]. Les moines prendraient-ils l’ascendant sur les seigneurs ?

Si la propriété du marais est parfois source de tension, c'est encore plus compliqué pour l’eau et le moulin ! Plusieurs procès ont lieu à l'initiative des religieux contre ceux qui mettent des obstacles au libre écoulement des eaux de la rivière, comme en 1356 : « commission aux sergents du Roi de faire disparaître les obstacles mis par Vincent Boulart au cours de l’eau qui dessert le moulin de Houlle » (il faut trois tentatives pour réussir à détruire les obstacles !)[17]. Surtout, un procès beaucoup plus important a lieu trois décennies plus tard concernant la destruction du moulin faite à main armée par le nouveau seigneur Jean de Nielles et ses complices : ils ont incendié le moulin ! (« avaient démoli et abattu leur moulin de Houlle, de nuit et à effort d’armes, en grand scandale et en insultant les religieux et leurs églises » ![18]) Pourquoi cette colère de Jean de Nielles ? Quelques semaines plus tôt, en mai 1386, on apprend « que l’abbé de Saint-Bertin a fait détruire un waer, ou barrage de pêche, élevé dans la rivière de Hukeleet par Jean de Nielles »[19]. Cela pourrait expliquer le geste. Le procès se termine le 10 septembre 1386 par une sentence du Duc de Bourgogne, ordonnant que le moulin soit relevé et rétabli aux frais des délinquants, qui doivent en plus payer une amende dans l'église du monastère ![20] Un mois plus tard, « Jean de Nielles est venu faire amende honorable à Saint-Bertin, pour la destruction du moulin de Houlle, accompagné par les procureurs d’Artois et de Saint-Omer »[21]. La reconstruction semble longue, puisque le 2 janvier 1388 « le duc de Bourgogne ordonne au bailli de Saint-Omer de faire exécuter par Jean de Nielles la réparation promise du moulin de Houlle »[22]. Le message est ferme ! La tension retombe le 12 janvier 1393, avec une transaction entre l'abbé de St Bertin et Jean de Nielles sur les difficultés qui existaient entre eux. « L'accord porte sur la redevance d'une terre dite le Zutbrule, sur le moulin et les cours d'eau de Houlle, sur le marais du Waierlant [Warland] et sur la redevance... d'une paire de bottes et d'une aune de cuir feutré que l'abbaye devait au seigneur du lieu».[23] Vous allez voir que cette paire de bottes va être une longue histoire ! Enfin, un quart de siècle plus tard, le 11 septembre 1419, le roi de France Charles VI mandate le prévôt de Montreuil « d’informer sur la plainte des religieux de Saint-Bertin contre Jehan de Nielles, seigneur d’Olehain, au sujet d’une entreprise de ce dernier sur les biens des dits religieux, dans la paroisse de Houlle ». Le seigneur est amené à comparaître pour s’expliquer. Il faut attendre le 21 avril 1423 pour avoir une décision (oui, la justice est déjà lente à cette époque !) : « le lieutenant du prévôt de Montreuil rend une sentence qui rétablit les religieux de Saint-Bertin dans la possession de leurs droits de justice et autres, sur le manoir qu’ils possédaient à Houlle, et dont Jean de Nielles, chevalier, seigneur d’Olehain, avait entrepris de les dépouiller »[24]. C’est donc une relation très compliquée entre les deux grands acteurs du village à cette époque, et il faut le décès de Jean de Nielles la même année pour voir se refermer cette page.

[à suivre]

 

[1] HAIGNERE D., Les chartes de Saint-Bertin, Tome I, 648-1240, 1886, p. 12.

[2] Grand cartulaire de Saint-Bertin, Tome 1, p. 180, repris par GIRY A., Histoire de la ville de Saint-Omer et de ses institutions jusqu’au XIVe siècle, 1877, p.370-1.

[3] Cartulaire de l’abbaye de Saint-Bertin, p. 194, repris par WAUTERS A., Chartes et diplômes imprimés concernant l’histoire de la Belgique, Tome 1, 275-1110, 1866, p. 538

[4] HAIGNERE D., Les chartes de Saint-Bertin, Tome I, 648-1240, 1886, p. 104.

[5] Ibid., p. 117 et 152 ; Dictionnaire historique archéologique du Département du Pas-de-Calais, Arrondissement de Saint-Omer, Tome III, 1883, p. 18.

[6] HAIGNERE D., Les chartes de Saint-Bertin, Tome I, 648-1240, 1886, p. 152, 156.

[7] Ibid., p. 173.

[8] Ibid., p. 174.

[9] Ibid., p. 217. A noter que parmi les témoins figure Thomas de Vinc. Ce n’est peut-être pas la première mention de ce hameau puisque le 27 mars 857 Adalard (fils d’Hunroc) donne Hemmavic. Serait-ce Hames et Vincq, deux hameaux de Houlle ? C’est ce que pense FEUCHERE P., « La question de l'« Aria Monasterio » et les origines d'Aire sur la Lys », Revue belge de philologie et d'histoire, tome 28, 3-4, 1950. pp. 1068-1077, p. 1070.

[10] HAIGNERE D., Les chartes de Saint-Bertin, Tome I, 648-1240, 1886, p. 245.

[11] HAIGNERE D., Les chartes de Saint-Bertin, Tome II, 1241-1380, 1891, p. 52, 262.

[12] HENNEBERT J., Histoire générale de la province d’Artois, Tome 2, 1788, p. 331.

[13] PERSYN J.-M., « Une charte donnée aux habitants du Warland, à Houlle, en juillet 1307 », BSAM 23 n° 451 - janvier 1993, p. 465-466.

[14] Archives départementales du Pas-de-Calais, Inventaire sommaire des archives départementales antérieures à 1799, Archives civiles, série A, Tome II, 504-1013, 1887, p. 74. Une vente a lieu en 1463 « devant la loi de Houlle […] à la dite court de Houlle », une autre en 1467 (« devant ladite loy de Houlle »), HAIGNERE D., Les chartes de Saint-Bertin, Tome III, 1381-1473, 1892, p. 461, 486.

[15] HAIGNERE D., Les chartes de Saint-Bertin, Tome II, 1241-1380, 1891, p. 292, 295, 303-304, 318.

[16] HAIGNERE D., Les chartes de Saint-Bertin, Tome II, 1241-1380, 1891, p. 328, 374.

[17] Ibid., p. 351-352.

[18] HAIGNERE D., Les chartes de Saint-Bertin, Tome III, 1381-1473, 1892, p. 25.

[19] Ibid., p. 24.

[20] Commission départementale des monuments historiques, Dictionnaire historique et archéologique du département du Pas-de-Calais, Arrondissement de Saint-Omer, Tome III, 1883, p. 18.

[21] HAIGNERE D., Les chartes de Saint-Bertin, Tome III, 1381-1473, 1892, p. 25.

[22] Ibid., p. 27.

[23] Ibid., p. 42-43.

[24] Ibid., p. 227, 248.

Houlle, entre abbaye et seigneurs (1ère partie)
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15 septembre 2020 2 15 /09 /septembre /2020 07:19

Ça a commencé avec ce blog, il est donc normal que cela se termine ici. 159 pages. 64 150 mots. Près de 382 000 caractères. Il est terminé. C'est son faire-part de naissance.

Écrire un livre

A la base, je voulais écrire un article de blog sur l'histoire du village. Et améliorer la page wikipedia. Puis je me suis rendu compte qu'il y a avait un peu trop à dire, et que ça ne tiendrait pas. Alors j'ai découpé mon article en deux. Et, lentement, au rythme de mes visites à la mairie de Tilques ou aux archives départementales d'Arras, j'ai compris. Il en faudra plus. Je me suis lancé.

 

Et alors que le confinement arrêta beaucoup de choses sur Terre, il me permit de trouver un rythme de travail. Écrire, chaque jour ou presque, pendant plusieurs heures. Analyser mes archives, recouper mes informations, téléphoner quand j'avais des manques, lire chaque page de la presse locale. Internet fut une bénédiction. Et plus j'en trouvais, et plus je voyais d'autres choses à trouver. Plus j'interviewais des Tilquois.es, plus on me donnait les contacts d'autres Tilquois.es qui pourraient me renseigner.

 

J'ai pris énormément de plaisir à faire ce livre. A rencontrer les habitant.e.s, notamment les plus ancien.ne.s. Les écouter, c'était entrer dans le livre de leur vie. Rien n'était plus passionnant. J'ai arpenté à nouveau toutes les rues, et même tous les canaux. J'ai recontacté des gens que je n'avais parfois pas vus depuis deux dizaines d'années.

 

Et j'ai appris. Tellement. Désormais, quand je me balade dans Tilques, je vois un petit peu tout différemment. Quand je regarde son château le plus connu, j'imagine la vie des séminaristes après-guerre, je me demande comment étaient logés les Allemands, je m'interroge sur la famille Taffin qui possédait ce château au cours de la période moderne. Quand je regarde l'école du village, j'imagine les classes des garçons et des filles séparées, ou alors celles et ceux qui ont eu les cours dispensés par des religieuses. Je vois des distilleries, des brasseries et des cabarets à tous les coins de rue, j'entends la J.S.T. jouer au football, les pompiers sonner le tocsin et la clique défiler. Les agriculteurs sont au pousse-pousse ou derrière le cheval, les soldats canadiens surveillent sur le toit de l'église, l'abbé veille au salut de ses fidèles. Un petit Intervillages pour animer le dimanche, une joute sera organisée dans le marais, on finira par une session de théâtre.

 

Ce village, je l'ai dans les veines, plus que je ne le pensais. C'est chez moi. Mes souvenirs d'enfance, bons ou mauvais, y sont gravés. Je paierais cher pour revoir les parties de football que j'y ai jouées, chez les copains, sur le terrain ou dans la cour de récré. Je voudrais bien avoir une trace de mes cabanes ou pouvoir analyser ma tête lors de mon premier baiser. J'ai grandi, je suis devenu homme, je suis parti, souvent, loin. Et je suis revenu, toujours.

C'est sans doute un peu cocasse d'avoir écrit ce livre quelques mois après le déménagement familial. C'était peut-être le déclic. Il fallait laisser quelque chose de notre venue.

 

La suite ? Je vais démarrer les souscriptions dans la semaine, les visites à la presse locale, faire marcher le bouche à oreille. Car écrire un livre qui n'est pas lu, cela n'a pas d'intérêt. Et, quand j'en saurais un peu plus du nombre de lecteurs potentiels, je passerai à l'étape de l'impression.

Je voudrais aussi faire d'autres choses, comme une petite randonnée historique un dimanche, ou même créer une section histoire dans le foyer rural afin de prolonger tout ça. Car rien n'est parfait, et l'histoire du village est constamment à écrire. Il y aurait encore des habitant.e.s à rencontrer, des instants de vie à écouter, des documents à consulter. L'histoire ne s'arrête jamais.

 

Enfin, ce livre me prouve que je suis capable d'écrire. Il y en aura d'autres.

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5 juillet 2020 7 05 /07 /juillet /2020 16:59

Honnêtement, ce serait mentir de vous dire que Lille m'a plu dès le départ. Je garde d'ailleurs encore aujourd'hui des sentiments contrariés. Je peste contre son béton, ses bagnoles et ses injustices qui me paraissent plus importantes qu'ailleurs. Plus importantes que chez moi en tout cas. Car Lille, ce n'est pas chez moi, et ça ne l'a jamais vraiment été. J'ai toujours eu cette impression de passage, d'une cité qui m'adopte essentiellement la nuit pour mieux me rejeter le jour. Oui, cette ville est reine de la fête, et je ne préfère pas compter le nombre de fois où nous avons essaimer à Massena ou transpirer dans les boîtes du vieux-Lille. Mais ce n'est pas suffisant. Ça n'a pas emporté mon choix. Finalement, Lille restera la ville d'à côté, et j'ai décidé de vivre là où je me sens chez moi, constamment. Reste des sacrés souvenirs by night, et quelques moments sympas sous un soleil souvent capricieux.


Et je sais que je ne suis pas le seul. J'ai même retrouvé les souvenirs lillois de ma grand-mère, ainsi que de mon arrière-arrière-grand-mère. Oh, ce n'est pas vraiment le monde de la nuit. Ce sont des mots, tellement banals car si quotidiens, posés au revers de vieilles cartes postales rappelant le temps qui passe, vite.

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Prenons d'abord le beffroi et la place du théâtre dans les années 1950. Les changements visibles sont mineurs : les lampadaires, le couloir du tramway, les voitures à la place des terrasses, et le sommet de la petite tour derrière le beffroi.

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Place de la République c'est plus flagrant : la route a disparu ! Plus de tram ! (disparu en 1966) A la place, une fontaine datant de 1979 et un ensemble devenue entièrement piéton.

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Quant aux rues nationales (1946) et Faidherbe (années 1950), elles n'ont quasiment pas évolué hormis les traces du tramway. Ah, oui, les voitures ont bien changé et on ne se gare plus aussi facilement !

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Les fusillés lillois ont eux connu une vie mouvementée. Oui, déjà de leur vivant, car les quatre hommes debout et celui au sol sont des résistants lillois fusillés lors de la première guerre mondiale. On construit alors un monument, inauguré en 1929. Les Allemands, apparemment un peu rancuniers, l'attaquent à coups de pioche et de dynamique en 1940. La carte postale des années 1950 montre ainsi des fusillés décapités... Ils ont retrouvé leur visage en 1960 et sont installés au boulevard de la liberté. Peut-être pas tout à fait au même endroit, et avec un mur retravaillé.

Allez, direction le coeur de la ville, sa Grand' Place.

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Une chose saute aux yeux : l'encombrement ! Au sortir de la seconde guerre mondiale, alors que les voitures sont pourtant peu nombreuses dans le reste de la région, la métropole montre déjà une appétence pour les 4 roues ! La Grand' Place est alors peu piétonnisée, et le marcheur navigue entre la route et des voitures stationnées. Quelques échoppes apparaissent sur la première image quand le tram montre le bout de son nez sur une carte datée de 1946. L'occasion de souligner les fils qui doivent alors courir à travers toute la ville.

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Remontons deux décennies plus tôt, dans les années 1920. La carte postale est en couleur (chose rare !) et nous présente ainsi la place dans les années folles. En plus du tramway que l'on voit apparaître au centre de l'image, les voitures stationnées devant l'hôtel Bellevue se partagent le lieu avec... les chevaux ! (à gauche) Est-ce que ce sont des taxis équidés qui attendent les clients sur cette place ? Pas impossible. La présence des piétons est plus massive qu'après 1945, et on a presque de fait l'impression d'avoir retrouvé de l'espace ! Des échoppes temporaires sont présentes en bas à droite quand un petit bâtiment occupe le bas de la statue (arrêt de bus et toilettes ?). Les bâtisses ont finalement peu évolué, le Bellevue a juste changé son nom de place, tandis que l'actuel deuxième bâtiment à sa gauche est en fait l'assemblage de trois de l'époque. Les autres n'ont pas bougé, ce qui paraît assez fou en considérant que cette carte postale a 100 ans !

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Direction 1910 ! La statue de Faidherbe qui fait tant causer (j'y reviendrai) est bien présent sur son gros socle quand les arbres qui l'entourent sont alors de première jeunesse. L'entrée du métro République est bien sûr absente (métro inauguré en 1983), les lampadaires ont disparu, et la devanture de l'actuel Crédit Mutuel a été fortement retravaillé (beaucoup plus de fenêtres aujourd'hui). Et ce qui est formidable à cette époque, ce sont les gens qui posent pour le photographe ! Moi, j'ai eu beau attendre quelques minutes, personne n'a fait attention à mon appareil !

Lille, à l'ancienne
Lille, à l'ancienne

Je termine par une carte postale datée de 1905. Oui, ces deux photos ont été prises à peu près au même endroit ! Le théâtre de Lille a été inauguré en 1787 mais... il prend feu dans la nuit de 5 au 6 avril 1903. Le toit s'écroule, et la municipalité décide de construire un nouveau bâtiment, l'opéra actuel (presque fini en 1914 il se retrouve occupé par les Allemands, il faudra attendre 1923 pour une inauguration française !). De ce fait on peine aujourd'hui à imaginer le lieu, seule la vieille bourse sur la gauche fait figure de grand indice.
L'autre aspect incroyable de cette carte postale c'est le cheval... qui tracte le tramway ! Car c'est à cette époque un tramway hippomobile ! Il faut attendre de 1902 à 1904 pour voir l'électrification du réseau. De ce fait, cette carte dont le timbre me dit 1905 est en fait une photo datant de quelques années plus tôt.

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25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 09:07

Un autre dossier concerne la « défense passive ». Pas de résistance là, puisque ce sont des courriers envoyés par le chef de la Kreiskommandantur militaire de Saint-Omer : « Des attaques aériennes dans l'Ouest de la France ont eu parfois comme résultat l'anéantissement de quartiers entiers parce que la population civile, au lieu de s'employer à combattre les bombes incendiaires, quittait les lieux sinistrés sans se préoccuper des mesures de défense passive. »[1] Il est marrant le chef de la Kreiskommandantur ! Il rappelle notamment qu'en cas de bombardement il ne faut pas fuir ! Plus facile à dire qu'à faire à mon avis ! Un autre texte explique « les bombes incendiaires ne sont pas dangereuses pour autant qu'on les neutralise rapidement et efficacement » ...

Tilques occupé : la défense anti-aérienne

Ce sont les pompiers de Tilques qui se retrouvent en première ligne de cette défense passive, qui consiste essentiellement à lutter contre les incendies et à l'évacuation des blessés, une cinquantaine de pompiers en tout, avec quelqu'un de désigné « pour sonner le tocsin », ou encore des infirmières et des brancardiers. Il n'existe qu'un seul véhicule dans la commune, un camion, il est donc réquisitionné en cas d'intervention. Un ordre de réquisition est aussi envoyé le 27 janvier 1944 à Joseph Caffray « tueur de porcs […] qu'en cas de bombardement ayant occasionné la mort de bestiaux, il est requis pour avoir à saigner et vider les dits animaux » ! Hummm

En plus du bombardement de Saint-Omer de mai 1943 où deux Tilquois perdent la vie, le village est concerné par le bombardement du 27 août 1943 qui cible (plutôt bien cette fois) le blockhaus d'Eperlecques. Ainsi, dans un rapport du sous-préfet adressé à son supérieur, j'apprends qu'un avion a été abattu à Tilques[2]. Où ? J’ai le récit de la chute d’un avion allié dans le village (pas sûr à 100% que ce soit celui-là, il y en a peut-être d’autres). « L’avion était touché et j'ai vu un type qui a sauté en parachute, le parachute ne s’est pas ouvert du côté de l'épinette. J'ai été voir tout de suite, j'étais jeune, il avait tous les os cassés. L'avion s'est écrasé du côté de la terre Bédague au niveau de la nationale, on le voyait plus tellement il était encastré dans la terre. »[3] Par qui cet avion a-t-il été abattu ? Par les Allemands, oui, je sais. Mais est-ce que ce sont ceux positionnés à Tilques ? Car, sur le toit de l’église du village « ils avaient mis une mitrailleuse de la DCA [défense contre l’aviation], elle était amarrée »[4]. Et elle avait donc pour objectif d’abattre les avions !

Ce n’est pas la seule défense anti-aérienne, il y a aussi les pieux Rommel (aussi appelés asperges de Rommel !) : ce sont des piquets anti-planeurs dans les champs. « Il y’en avait tous les 20 mètres, c’était des piquets de 4-5 mètres de haut, et ils étaient reliés par des fils barbelés, une sorte de grande toile d’araignée, pour empêcher les avions et les parachutistes d’atterrir.  Les agriculteurs cultivaient entre les piquets. Ils allaient couper ça dans le bois d’Eperlecques »[5]. Tous mes interlocuteurs vivants à Tilques à l’époque m’en ont parlé, il semble que ça marquait dans le paysage.

Les pieux Rommel, Schneiders T., Frankreich, "Spargelfelder", juin 1944, Archives fédérales allemandes, Bild 101I-582-2122-31

Les pieux Rommel, Schneiders T., Frankreich, "Spargelfelder", juin 1944, Archives fédérales allemandes, Bild 101I-582-2122-31

Quelques mois plus tard, le 22 mars, alors que les bombardements se sont intensifiés, le maire écrit pour aviser le Kreiskommandant que « trois bombes non éclatées sont tombés dans les champs sur le territoire de la Commune. Point de chute entre Tilques et Cormettes ». Dans l'ensemble ce sont 25 bombes qui sont tombés dans les délimitations du village[6], dans des champs, en direction de Zudausques [c'est Cormette qui est visé : le village est bombardé à 9 reprises en l'espace de 6 mois, alors qu'une base de lancement de V1 était mise en place sur la commune]. Ce n'est pas la première fois car le 12 janvier 1943 le maire avait déjà écrit à ce propos, pour la même zone (« deux bombes d'avions ont été trouvées […] par des cultivateurs travaillant aux champs »[7]).Tilques reste néanmoins épargné (au contraire de certains de ces voisins le village ne possède pas d'objectif militaire).

Ce qui marque les habitants ce sont aussi les V1 et les V2 « j’en ai vu 2-3, derrière la maison. C’était un autre son que les bombes ou les avions » ; « surtout au soir j'men souviens, c'était comme une fusée, ça passait pas haut, et un bruit que ça faisait, souvent ça passait du côté de Cormette, au loin là-bas, on entendait bien que c'était pas un avion, on avait toujours peur que ça se retourne » ; « J’me rappelle encore les V1, il y avait une flamme derrière, au départ ils devaient partir dans le sens de l'Angleterre et ça partait dans tous les sens »[8]. La Kreiskommandantur avertit d’ailleurs la population en août 1944 de ne pas toucher les pièces pouvant provenir des V1 et qui pourraient être trouvées, surtout en ce moment pendant la moisson[9]. Pour se protéger des bombardements, certains construisent des abris de fortune sur leur terrain, « enfin un abri.... s'il tombé quelque chose… c'était de la terre, un truc de fortune »[10].

 

A mesure que les troupes alliées avancent le préfet collaborationniste insiste sur la défense passive, ainsi, au cours de l'été 1944 il faut creuser des tranchées pare-éclats, des trous-abris etc. En octobre, alors que la région a été libérée, le nouveau préfet souhaite connaître le matériel allemand présent sur place « ce matériel est considéré comme butin de guerre ». Le 9 novembre une lettre est adressée à propos du « désobusage et enlèvement des engins non éclatés ou douteux ». 

 

A la fin de la guerre les choses évoluent et cette fois c’est un avion allemand qui est abattu : « un coup on a vu un avion allemand en flamme, touché, et il tournait au-dessus des maisons… on est descendu à la cave, puis on est remonté… il tournait encore ! On a redescendu, et il est tombé au bout de l’impasse des 20 mesures »[11]. D’autres souvenirs reviennent, comme « quand les Allemands se sauvaient, ils passaient ici, devant la maison, ils étaient nombreux avec les mitrailleuses, mais ils ne nous embêtaient pas » [12]. « Des Allemands ont logé à la maison au moment du débarquement et la libération, ils étaient pressés, ils logeaient n'importe où ! »[13]. Et, quelques semaines plus tard « on a vu passer des bœufs, des centaines, des centaines et des centaines qui allaient à Calais (qui venait d'Argentine), certainement plus de 1000, tout le long de la nationale ». Les Alliés sont arrivés, la guerre est terminée à Tilques.

 

[1] Mairie de Tilques, Archives, série H11, Défense passive.

[2] Archives du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 667, Bombardements.

[3] Interview Daniel Bouton, 20 février 2020.

[4] Interview Jacques Dercy, 24 janvier 2020.

[5] Interview Roger Thomas, 6 mars 2020.

[6] Archives du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 667, 4Z 668, Bombardements.

[7] Archives du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 668, Bombardements.

[8] Interviews Roger Thomas, 6 mars 2020 ; Daniel Bouton, 20 février 2020 ; Jacques Dercy, 24 janvier 2020.

[9] Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 667, Bombardements.

[10] Interview Marguerite Dercy, 24 janvier 2020.

[11] Interview Roger Thomas, 6 mars 2020.

[12] Interview Roger Thomas, 6 mars 2020.

[13] Interview Daniel Bouton, 20 février 2020.

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19 mai 2020 2 19 /05 /mai /2020 07:38

A l'issue d'une guerre rondement menée (sic!), la France se retrouve occupée. On ne va pas se mentir : le NPDC est en première ligne. Et pour cause, les Anglais restent en guerre. De ce fait, Tilques devient, comme toutes les communes de l'Audomarois, un lieu de cantonnement pour les troupes allemandes... on ne sait jamais, un débarquement allié est si vite arrivé... (quoi ?! La NORMANDIE?!?)

 

C'est le sous-préfet de Saint-Omer qui écrit aux maires des communes, dont celui de Tilques (Auguste Lurette). On demande notamment d'indiquer « les possibilités d'occupation de chaque commune », c'est à dire les maisons disponibles, mais aussi la place pour les chevaux, ou encore les garages permettant de garer des véhicules. A Tilques, le chiffre de 520 personnes est indiqué « dont 60 dans l'école, 80 dans les estaminets (ohoh c'est pas dangereux ça !?) et 196 dans les maisons « cantonnements de fortune »[1]. Dès le 7 novembre 1940 des « troupes venues pour cantonner peu de temps dans la commune se sont emparées d'une quantité importante de paille de blé dans une ferme et ont réquisitionné plusieurs locaux sans ordre émanant d'une Kommandantur (…) les troupes cantonnées dans la commune se ravitaillent aussi en pain sans produire de tickets »[2]. Oui, Monsieur le maire est tatillon sur les règles (vous verrez !). Des travaux sont effectués au cours de l'hiver 1940-41 pour ces lieux (les Allemands râlent d'ailleurs car ça ne va pas assez vite à leur goût)[3].

En plus du cantonnement il y a les réquisitions officielles : « par ordre de la commandanture de Tilques la commune (…) doit fournir tout cela : 7 rouleaux (…) 4 kg peinture huile, 6 kg peinture sèche, 9 interrupteurs, 2 abat jour modernes, 55 vis à bois.... »[4] Une vraie liste de courses !

La Kreiskommandantur de Saint-Omer s'interroge aussi sur les distilleries de Tilques : quel stock, quelle est la production d'alcool par semaine, comment peut-on transporter l'alcool ? Sauf que la réponse n'a pas dû plaire aux autorités : la production est... au chômage ![5]

 

Il y a aussi des réquisitions non officielles... Le maire de Tilques écrit ainsi au Commandant de la Kreiskommandatur pour signaler que « dans la journée du mardi 12 janvier, vers 16 heures, un camion militaire allemand s'est arrêté à Tilques […] des soldats descendirent de ce véhicule […] et s'introduisirent dans les lieux après avoir brisé un carreau et ouvert une fenêtre, s'emparèrent de la cuisinière achetée par la commune pour les besoins militaires habitant ces lieux, prirent également 12 draps, 3 bassins et un fauteuil dessus cuir, sous réserve d'autres objets moins importants […] je vous serais, en conséquence, Monsieur le Commandant, respectueusement obligé de vouloir bien faire procéder à l'enquête nécessaire pour recouvrer lesdits objets mobiliers. »[6]

Il faut remarquer le ton du maire, respectueux mais ferme ! Il faut dire que le logement était utilisé par… des militaires allemands pour leur cantonnement ! (et c'était la responsabilité de la commune, donc du maire…)

 

Ce n'est pas parce que c'est la guerre que le droit n'existe plus ! Le 11 mai 1943 c'est directement au préfet à Arras que le maire de Tilques écrit, pour faire parvenir les factures de commerçants ayant été réquisitionnés (10 personnes en tout, de 123 francs à 8 907,50 francs pour Fardoux !). Des factures et bons de réquisitions de paille de couchage sont également envoyées (16 personnes) ou encore des factures pour transport de matériel (2 personnes)[7]. L'idée est d'être remboursé !

 

Dans le même genre, une demande particulière est faite par Rossey Declerck à monsieur le maire : « j'ai dû quitter ma demeure pour me rendre auprès de ma fille institutrice à Moulle et durant une absence prolongée causée par les bombardements j'ai dû constater la disparition des objets suivants : 1 paire de draps, 1 couverture, 3 torchons, 2 serviettes de toilette, 2 paires de bas, vaisselles, casseroles et moulin à café » ![8]  Un soldat en retraite ? Un autre habitant ? Le mystère reste entier !

 

Là où c'est plus compliqué, c'est pour les châteaux ! Car ils présentent un avantage certain : la place ! Le mobilier est très important, ainsi on retrouve l'inventaire du château Hocquet, avec 31 matelas pour... 32 lits ! Mais aussi 96 chaises, 4 bancs, et... 3 chaises longues [9]! Tu m'étonnes qu'ils préfèrent être là ! Les Allemands évitent de faire n'importe quoi avec les deux châteaux, ils réquisitionnent même une vidange des fosses des châteaux du Hocquet et des Ombrages en avril 1944 ! A cette date, je remarque aussi une réquisition de 4 cendriers, 24 verres à vin, 24 verres à bière et 24 verres à champagne ![10] On savait aussi s'amuser en ce temps-là !

Le 14 mai 1943 est envoyé en allemand et en français un petit télégramme d'un « capitaine Hauptmann » : « le château des Ombrages est remis à la disposition du propriétaire, Monsieur Fichaux, qui est sinistré à Saint-Omer. L'occupation éventuelle du château par l'armée sera fixée par la troupe elle-même. »[11] Là aussi le ton est ferme !

Le propriétaire, négociant en épicerie et vin à Saint-Omer, témoigne le 4 mars 1943 des dégâts faits dans sa demeure par les troupes allemandes : « un hangar planché a été complètement démoli pour être brûlé ainsi qu'une grande porte de garage et des portes de poulailler (…) et dans la propriété ils ont scié cinq arbres ». Le PS vaut le coup d'œil : « les soldats ont laissé un fusil, j'ai chargé mon jardinier de remettre cette arme à la mairie ». Résumons : le soldat allemand pratique l'écocide en étant en plus tête en l'air !

Pour le château d'Ecou c'est une lettre du maire qui raconte les faits à « Monsieur le Kreislommandant (…) il résulte que les portes et fenêtres sont démolies, de nombreux carreaux sont cassés. Les fils de l'électricité nouvellement installée sont arrachés. Le parquet de deux pièces du 1er étage a été détérioré et des planches enlevées ainsi que des portes. Le chauffage central est aussi abîmé. De renseignements pris il appert que ces faits ont été occasionnés par les soldats cantonnés au château De Coussemaecker à Salperwick ». Il a le droit de balancer les coupables, c'était un sport d'époque ! Sauf que « la Kreiskommandatur de Saint-Omer m'inform[e] que ces dégradations avaient été commises par des civils (sabotage civil) », lors d'une réponse début 1944. Le maire décide alors de visiter la propriété : « ce château est aujourd'hui dans un état de délabrement complet. Une bombe qui aurait explosé à l'intérieur n'aurait pas fait plus de dégâts. Une seconde enquête me fit connaître par des civils qui avaient eu en cantonnement des troupes courant janvier et février dernier, déclarant avoir vu ces soldats transportant du bois, portes, fenêtres, panneaux et planches de toutes sortes pour faire du feu ». Cette lettre du 6 mars est adressée au capitaine commandant la brigade de gendarmerie de Saint-Omer, lui demande une enquête.

Le résultat ? Une lettre en allemand datée du 14 mars « la communication concernant les dommages au château d'Ecou n'a pu obtenir par nous aucun résultat, car l'unité qui occupait alors le château a trouvé les choses dans l'état (…) la population civile a pu se livrer à toutes sortes de déprédations et de sabotage, desquels l'armée allemande ne peut en aucun cas être responsable. Nous remettons la chose à vous, pour que vous cherchiez les auteurs parmi la population civile ». Signé « Der Kreiskommandant »[12]. Autant dire que les positions restent figées !

Pour le château du Hocquet (NDLR château de Tilques), le lieu est plus respecté. Le 2 février 1944 le capitaine Gauer précise : « le château occupé par l'unité 00035 a été évacué et doit être libre en ce moment. Vous êtes au courant, que quand celui-ci n'est pas occupé par la troupe, vous êtes dans l'obligation de prendre le mobilier et le bâtiment en consigne. Veuillez vous mettre pour cela en rapport avec la Standortkommandature de Tilques. Veuillez me faire part également, si des dommages ont été causés soit au bâtiment lui-même, soit à son installation. Ce château ne doit pas être occupé à nouveau sans autorisation formelle par écrit de la Kreiskommandature de St Omer »[13].

Une autorisation arrive justement le 23 février, avec « l'unité de la Feldpostnr. 73074 A 3 est autorisée par la Kreiskommandature à occuper le Château Hocquet de votre Commune ». Même chose le 5 avril pour l'unité FN. 56034. Ce château et celui des Ombrages, occupés, ne sont jamais bombardés, et pour cause… les Allemands ont installé une grande croix rouge sur chacun d’eux, une manière de dire « ici c’est un hôpital, ne bombardez pas ! » (pas cons les Allemands !)[14].

Au final, le château du Hocquet cesse d'être occupé le 12 août 1944. A cette époque les propriétaires ne sont plus à Tilques, puisque Madame Veuve de Taffin de Tilques est partie à Blassé (Rhône). Joseph Philippe, le propriétaire du château d'Ecou, est quant à lui prisonnier en Allemagne[15]. C'est son père Henri, domicilié à Cysoing (Nord), qui essaie de faire respecter les droits. Son fils Joseph entreprend en octobre 1945 un état des lieux, fait par le maire de Tilques : 10 pages de dégâts ! Des 61 arbres coupés dans le jardin aux canalisations arrachées, des trous dans le plafond au mur percé... autant vous dire que le château n'est plus vivable ! (ce n’est pas le seul lieu endommagé, l’école présente une facture de 6 850 francs de dommages de guerre).

 

Beaucoup de maisons sont réquisitionnées, comme celle de Monsieur Caron de Fromentel, sur la route nationale, ou celle des Thomas : « le soir les Allemands avaient pris la salle à côté, dans la maison. Une fois on a eu une équipe qui buvait c’était pas fameux. Mais il y avait aussi un Allemand qui venait souvent dormir ici, fort gentil »[16]. Parfois c'est juste une réquisition d'électricité, comme dans la ferme Legrand (et s'en suit un échange de 7 lettres entre le préfet, le sous-préfet, le maire et Monsieur Legrand pour savoir qui va payer !).

 

Le 23 février 1944, Auguste Lurette écrit à nouveau : « j'ai l'honneur de vous faire connaître que la compagnie des Pionniers 12949 C et la Compagnie d'Artillerie 33.776 qui ont logé dans les deux classes de l'école des filles ont emporté les deux poëles avec chacun 12 mètres de tuyaux. Je vous serais, Monsieur le Kreiskommandant, très obligé de vouloir bien me permettre de rentrer en possession desdits poëles et tuyaux »[17]. Décidément, on va finir par croire que ce sont des voleurs !

 

Beaucoup plus étrange : une lettre est envoyée par le Capitaine Foque [j'ai une tombe d'un général Foque ? Le même?], stationné à Clermont-Ferrand. Je vous la retranscris car elle vaut le coup :

Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande

Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande

Là ce n'est plus être ferme, ça en devient presque menaçant ! Et toujours pour gagner plus d'argent... (le temps passe, les fléaux restent)

 

A noter que si les réquisitions matérielles sont nombreuses il existe aussi des réquisitions d'hommes !

Tout d'abord, il y a le S.T.O. (Service de Travail Obligatoire), avec 15 Tilquois concernés. En plus des prisonniers, en plus du S.T.O., le 2 octobre 1943, le sous-préfet écrit au maire de Tilques : « vous devez requérir 50 ouvriers pour combler entonnoirs, commune de Longuenesse. Ces hommes munis de pelle doivent se rendre porte d'Arras à Saint-Omer d'où ils seront dirigés sur Longuenesse par soins Service Ponts et Chaussées »[18]. L'ordre est envoyé à toutes les communes du coin, l'objectif étant de réparer les dégâts des bombardements (parfois précisé « les entonnoirs de bombes »). La mission dure deux semaines (les hommes alternent chaque jour).

1944 est l'année décisive à Tilques, et les réquisitions sont croissantes : 57 demandes de remboursement entre le 18 janvier et le 29 février 1944, 29 en mars-avril-mai, et 16 bons de cantonnement sont déposés sur la période 6 juin (débarquement) – 31 juillet. Pas sûr que ces derniers aient été remboursés ! De même pour 37 764 francs de mobiliers achetés à Saint-Omer le 14 juin 1944 pour l'armée allemande de Tilques (notamment deux grands fauteuils confortables suspendus à soufflets garnis satin... quand tu vois la défaite arriver tu te lâches clairement avec l'argent du contribuable !).

Le maire écrit au commandant de la Kreiskommandantur une dernière fois le 30 août 1944 (pour un remboursement de bois!) tandis que le 21 septembre c'est un nouveau préfet de libération qui écrit.

Concernant les réquisitions après la libération, le 39 régiment d'infanterie (1er Bataillon, 1ère Compagnie) est détaché à Tilques et s'y cantonne du 7 mai au 22 mai 1945 (4 chambres). Et où demeurent ces braves soldats anglais ? Dans les châteaux pardi ! Ainsi au château des Ombrages jusqu'au 22 mai 1945, tandis que le château du Hocquet a été occupé du 18 janvier au 29 avril 1945[19].

Le 16 juin 1945 un avis de levée de réquisition est envoyé, la seconde guerre mondiale s'arrête pour de bon à Tilques.

 

Enfin, je termine avec des choses un peu étonnantes. Ainsi, dans le dossier des affaires militaires on a par exemple un dossier « recensement des chevaux » ! 50 seront réquisitionnés ! (dont 2 attelages en permanence pour le champ d'aviation des Bruyères !)[20]. Il y a le même recensement pour les... bicyclettes ! Et il faut faire une demande d'achat au service pneumatique du département ![21] Et, sans surprise, il y a aussi le recensement et les réquisitions... d'armes à feu ![22] Là, pas trop de choix : il faut déposer ses armes à la mairie sur ordre de l'autorité allemande... pas de chasse ces années-là ! Autre chose assez marrante : une rue des Poilus et une rue du Maréchal Pétain sont apparus à Tilques à ce moment-là ! Bizarrement on ne les retrouve plus !

Il y a aussi un dossier rationnement des textiles et chaussures. J’observe ainsi que le 26 février 1944 la mairie demande à la sous-préfecture de Saint-Omer 187 paires de chaussures, surtout… des pantoufles (56 paires) ! En mai 1944 ce sont… 115 paires de pantoufles qui sont demandées ![23] On est donc des pantouflards à Tilques !

 

[1]     Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[2]     Archives départementales du Pas-de-Calais, Danville, 4Z 687, Réquisitions.

[3]     Archives départementale du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 679.

[4]     Mairie de Tilques, Archives, série H22, Réquisitions de matériel de la part des Allemands.

[5]     Archives Départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 670, Correspondances 39-45.

[6]     Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[7]     Ibid.

[8]     Mairie de Tilques, Archives, série H24, Dégradations de demeures privées par l'occupant.

[9]     Mairie de Tilques, Archives, série H22, Réquisitions de matériel de la part des Allemands.

[10]    Ibid.

[11]    Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[12]      Mairie de Tilques, Archives, série H24, Dégradations de demeures privées par l'occupant.

[13]      Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[14] Interviews Jacques Dercy, 24 janvier 2020 ; Daniel Bouton, 20 février 2020.

[15]      Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 687, Réquisitions.

[16] Interview Roger Thomas, 6 mars 2020.

[17]      Mairie de Tilques, Archives, série H20, Cantonnement ennemi – occupation allemande.

[18]      Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 668, Bombardements.

[19]      Mairie de Tilques, Archives, série H21, Cantonnement allié.

[20]      Mairie de Tilques, Archives, série H22, Réquisitions de matériel de la part des Allemands.

[21]      Mairie de Tilques, Archives, série H27, Réquisitions de bicyclettes.

[22]      Mairie de Tilques, Archives, série H28, Réquisitions d'armes à feu par les Allemands.

[23] Mairie de Tilques, Archives, série Q22, Rationnement des textiles et chaussures.

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 08:12

J’avais plusieurs possibilités d’analyse. Par exemple les élections législatives. Mais ce vote peut parfois être un vote personnel, un vote d’affection pour une personnalité locale charismatique, ou encore quelqu’un de présent sur le territoire, celui qu’on voit à la ducasse chaque année par exemple. L’avantage des élections présidentielles et européennes, c’est la distanciation vis-à-vis des candidats, et un vote de parti plus assumé : quand on vote Europe Ecologie aux élections européennes, c’est clairement que l’on a des aspirations à l’écologie, c’est rarement parce qu’on a croisé un des candidats à la ducasse. J’ai décidé de mettre un code couleur : en vert lorsque Tilques vote plus que la moyenne (supérieure d’un pourcent) ; en rouge lorsque que le village vote moins que la moyenne (inférieure d’un pourcent).

Les élections européennes

Sources : Archives municipales, Ministère de l’intérieur

Sources : Archives municipales, Ministère de l’intérieur

Ce tableau est très parlant : Tilques est clairement plus à droite que ne l’est la France. Les résultats des chasseurs à l’époque du CPNT sont sans équivoques : le village chasse ! A gauche, hormis une très légère exception en 2009, les résultats sont clairement plus défavorables. Pour le FN on peut voir une évolution dans le temps : Tilques vote moins FN que la moyenne française jusque 2004, avant un retournement sur le période contemporaine (situation qui suit une dynamique régionale).

Les élections présidentielles (Vème République) 1er tour

Sources : Archives municipales, Ministère de l’intérieur

Sources : Archives municipales, Ministère de l’intérieur

 

Les résultats du premier tour des élections présidentielles confirment l’impression des élections européennes. Tilques n’est clairement pas communiste, ni, dans une moindre mesure, socialiste (à l’exception de 1988). Le village affirme son ancrage à droite : De Gaulle et Pompidou étaient élus directement au premier tour si ça ne tenait qu’à ces scores.

Le Général est sympa, en retour il s’arrête dans le village avec sa femme en septembre 1959. On le voit ici serrer la paluche du maire André Legrand.

Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 73.

Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 73.

Vient ensuite une période Giscard pour le village (son chiffre de 1981 est celui qui présente le plus gros différentiel avec les résultats nationaux). Chirac, après un résultat décevant en 1981, remporte le village de 1988 à 2002. Pour les autres partis, les chasseurs font plus du triple de leur score national en 2002, le FN présente la même évolution que les élections européennes (avec le tournant de la décennie 2000) quand Lutte Ouvrière fait des scores étonnants.

Tilques présente ainsi une image assez traditionnel d’un vote villageois du nord de la France : de droite, plutôt conservateur, avec une tendance affirmée à la chasse. Un profil d’agriculteur.

 

C’était déjà le cas au sortir de la seconde guerre mondiale. Ainsi les votes des deux élections « législatives » de 1945 et 1946, ayant pour objectif d’élire une Constituante. Tilques se distingue déjà par son ancrage à droite et par la faiblesse des communistes.

 

Les constituantes d’après-guerre

En %

 

Communistes

SFIO

Radicaux

Modérés

MRP

1945

Tilques

France

14,8

26,2

23,9

23,4

-

10,5

-

15,6

61,4

23,9

1946

Tilques

France

15,7

25,9

21,9

21,1

6,1

11,6

21

12,8

35,4

28,2

Sources : Archives municipales.

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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 09:22

Quel est le sport tilquois ? Quelle est aujourd’hui la spécialité du village ? En y réfléchissant un peu, je me dis que Tilques fait partie du groupement de Saint-Omer rural en matière de football, et ainsi ma formation à l’ESSOR est assez symbolique. Avec des copains, nous avons aussi développé le FC Tilques, en mode football loisir. Ainsi, sans forcément nous en rendre compte, nous prenions la relève des footballeurs de la J.S.T., la Jeunesse Sportive de Tilques, créée en 1937. La plus vieille photo que je connais a été prise pendant la seconde guerre mondiale, en 1942. Est-ce le match pour les prisonniers de guerre datant de cette année-là dont je vous ai déjà parlé ? Peut-être. On y remarque le maillot violet frappé du sigle J.S.T., ainsi que Gaston Bonnet dans l’équipe (oui, le même qui a donné son nom au stade de Saint-Omer).

Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 80.

Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 80.

De gauche à droite, en haut : Roger Grébret (dirigeant), André Hermel, René Devos, Alfred Foulon, Emile Taine, Gaston Bonnet, Charles Roussel. En bas : Eugène Butin, Jean Evrard, Paul Macrel, Robert Demaretz, Gaston Auxenfants (capitaine).

 

Au niveau des surnoms, la source de cette photo me parle des « canotiers ». J’ai aussi vu à plusieurs reprises le terme de « carottiers ». Où se dispute ce match ? Au départ je pensais au centre du village mais je ne suis pas sûr que ce soit à Tilques. Imaginez, à l’époque, le fait d’aller à l’extérieur : pas de bus ou de voiture ! Toute l’équipe enfourche son vélo et 20 kilomètres plus loin vous allez parfois disputer votre match ! On comprend mieux l’avantage de jouer à domicile à cette époque !

A noter que le capitaine, Gaston Auxenfants, devait, comme beaucoup de jeunes hommes à Tilques, partir au S.T.O. pendant la guerre… mais il jouait au football avec le club et il s’est cassé le pied. Plâtré, il échappe ainsi à l’Allemagne ![1]

 

La J.S.T. s’arrête aux lendemains de la seconde guerre mondiale (la dernière photo en ma possession date de 1948), puis est refondée vingt ans plus tard, à priori en 1969. C’est l’idée de Gaston Auxenfants, devenu président, qui monte une équipe avec ses deux fils Philippe et Jean-Luc pour base. Le maillot est rouge et noir, sur le modèle de Nice. Deux équipes existent : les cadets et les seniors. Ceux-ci ne sont pas toujours au complet et il faut que des jeunes viennent les renforcer régulièrement.

Le maillot de Didier Helleboid

Le maillot de Didier Helleboid

  Football, sports sanglants et jeux bizarres de ducasse

De gauche à droite, en haut : Philippe Auxenfants (cap.), Joseph Sciacaluga, Manuel Wanwinck, Gilles Bayard, Hervé Beauchamp, Michel Fardoux, René Barrère.

En bas : Michel Leroy, Daniel Toupiole, Didier Helleboid, René Mesmacre, X (Houlle), Joël Dive.

 

Le terrain se trouve au croisement de la rue de la Croix et de la rue du Château. Aujourd’hui c’est une pâture. A l’époque c’est…. aussi une pâture ! En début de saison, « tous les ans on allait avec la faucheuse, puis le rouleau et enfin une machine à carottes qu’on utilisait pour marquer le terrain avec de la chaux »[2]. « Sur le terrain, il fallait enlever toutes les bouses de vache avant le début du match car Legrand laissait là ses bêtes le reste de la semaine »[3]. Pour Francis Doyer, qui vient souvent faire l’arbitre, « un seul club avait ce fonctionnement-là ! ». Et pour cause, imaginez un vestiaire dans les locaux de la MJC, à… 1 kilomètre du terrain ! « Pas de douche, un bac d’eau dehors, on se lavait avec les gouttières qui arrivaient »[4]. Quelques entraînements pendant les vacances et c’est tout (les joueurs travaillent ou sont en étude). L’équipe monte toutefois rapidement en troisième division, et rencontre alors des clubs comme Blendecques, Esquerdes, Hallines, Dohem, Quiestède, Roquetoire, Saint-Martin-au-Laert ou Watten. Le village vient voir ses enfants, et doit pour cela payer l’entrée ! « Il y avait une ambiance particulière, on ne jouait pas pour gagner ou pour monter de division, on jouait pour se retrouver le dimanche »[5]. C’est cette bonne ambiance qui reste dans les récits, et certains regardent encore parfois leur ancien maillot avec un petit pincement au cœur.

Après le match, on se retrouve chez Sailly pour une 3ème mi-temps qui restait toujours saine. Le club reste confronté à des problèmes d’effectifs (les fermiers sont très occupés, les jeunes partent à l’armée et/ou en étude) et une fusion a alors lieu avec Moringhem en 1972. Elle dure jusqu’en 1976 avant la fondation de l’ESSOR en 1977.

 

Un autre sport voit aussi son équipe se développer, c’est le ping-pong ! Cela se passe au début de la décennie 1990, via le foyer rural (créé en 1981). Pendant trois ans les pongistes tilquois vont affronter les joueurs d’Eperlecques, de Quercamps, de Blendecques, de Wizernes ou encore de Saint-Martin-au-Laërt. Parmi eux : Jean-Jacques Leblond, Arnaud Devos, Frédéric Huyart, Anthony Delattre (peut être aussi Frédéric Fournier). Ils sont encadrés par Claude Revel et Jean-Jacques Legrand. L’expérience ne s’inscrit toutefois pas dans la durée en raison des effectifs (il fallait être 3 minimum pour une équipe) et des problèmes logistiques (trouver des voitures à chaque match !).

 

Pas dans la durée non plus mais j’ai des bons souvenirs : les 10 kilomètres de Tilques (ou du château de Tilques) ! Le projet est monté par Xavier Dassonneville (Association Défi Frangins Aventure) et semble dater de 1991 (9ème édition en avril 1999). 3 tours du village, une animation devant l’école, des courses pour les enfants (notamment un 1,5 kilomètres il me semble). L’événement amène du monde dans le village (272 participants en 2000, pour ce qui semble être la dernière édition).

18 avril 1999

18 avril 1999

Le village voit aussi la création d’un tournoi de pétanque. Un groupe se met en place au sein du foyer rural au milieu de la décennie 1990 (Jean-Paul Lambert en est le responsable en 1996), le tournoi se déroulant mi-août. Un tournoi de tennis a également lieu à cette époque.

 

Il existe aussi, via le foyer rural, du tir à la carabine, à l’arc et au javelot. Là, par contre, c’est une vraie tradition. En effet, la Société des Francs-Tireurs de Tilques est apparue en 1892, et elle participe et organise de nombreux rassemblements de tirs. Les carabiniers tilquois semblent plutôt doués. Cette société semble prendre la suite du tir aux pigeons… vivants ! Nous sommes en 1887, et on annonce que le dimanche 28 août un grand tir aux pigeons aura lieu chez Cappe. Le journal local a une opinion tranchée sur le sujet : « il ne manquera pas d’amateurs pour le massacre des innocentes petites bêtes »[6]. La pratique est interdite en France en… 1976 ! Sans surprise, les jours suivants, le même monsieur Cappe annonce qu’il fait de la poule aux pigeons dans son cabaret !

Dans la même thématique, il y a un autre sport… enfin, c’est pas vraiment un sport… euh, bon, à vous de décider ! Les combats de coqs ! Ainsi, le 18 mai 1914, on annonce la tenue de combats au café de l’abattoir à Saint-Omer « contre la Société de Longuenesse et les carottiers de Tilques ». Décidément, le surnom de carottiers est utilisé dans tous les domaines ! J’ai retrouvé le gallodrome tilquois : un concours de combat de coqs est organisé dans le village, à l’estaminet Cappe-Dubois, le 15 mars 1908[7].

 

Dans l’ensemble le sport tilquois tourne beaucoup autour des animaux. Un autre « sport » concerne les chevaux, avec des concours hippiques. Tilques se fait un nom dans ce domaine au tournant du XXème siècle, avec le « Haras d’Ecou » : Henri Lelièvre, dresseur-entraîneur, vous propose dressage et entrainage [sic !] de chevaux. Plusieurs fois des Tilquois participent (et gagnent) des concours de pouliche et autres chevaux, surtout les familles… Legrand et Taffin de Tilques. Oui, l’équitation est un sport de famille aisée !

Le mémorial artésien, 27 décembre 1891

Le mémorial artésien, 27 décembre 1891

Pour les autres jeux, je les retrouve notamment les jours de ducasse. C’est quoi la ducasse ? (car tous les lecteurs ne sont pas du nord de la France) C’est la fête du village. A l’origine elle avait lieu en octobre (période monarchique). Après 1870 (j’ignore quelle année exactement), c’est devenu une fête en juillet, autour du 14 : un symbole républicain ! Ainsi, voici une description de la fête du 14 juillet 1912 : « rares étaient les maisons de la route nationale et des différents quartiers qui n’eurent pas arboré les couleurs nationales (…) la fête s’est continuée dans le marais comme cela a lieu tous les trois ans. A 3 heures ½ des bateaux magnifiquement décorés et pavoisés venaient chercher au rivage communal M. le maire et le conseil municipal ainsi que les nombreux curieux qui, attirés par le charme d’une promenade en bateau, escomptaient bien trouver au bord de l’eau un peu d’ombre et de fraîcheur. MM. Mièze Frédéric et Planquette Charles, conseillers municipaux du marais (…). Les joutes organisées ont commencé aussitôt. Jamais elles ne furent plus intéressantes, huit passes successives eurent lieu (…). D’autres jeux et le mariage flamand, scène burlesque qui amuse toujours, terminèrent la fête (…) qui se clôtura par un bal champêtre chez M. Dubont-Castier »[8].

Ah, le bal du village ! Un grand classique. Là où je suis un peu plus perdu c’est cette histoire de « mariage flamand », un jeu qui existe à l’époque (j’en trouve la mention entre 1890 et 1912) et dont on a perdu la trace (si vous avez l’info ça m’intéresse, même Google ne connaît pas !). Pour les joutes c’est quelque chose qui a existé il n’y a pas si longtemps (et que je voudrais bien revoir !). Il semble que les habitants du village soient des spécialistes dans ce domaine puisqu’ils participent à un tournoi dans le Haut Pont le 24 juillet 1895, ou organisent un match aller-retour en juin-juillet 1896 contre Salperwick[9]. Une association tilquoise encadre cette pratique : la société du sport nautique.

Le mémorial artésien, 17 juin 1895

Le mémorial artésien, 17 juin 1895

Ce document est intéressant car il évoque d’autres jeux. Ainsi les courses à l’escute ; ce dernier est un bateau du marais audomarois, des barques individuelles (ou pour deux personnes), pas forcément très stables, sur 5 mètres de long. J’observe aussi parfois des « courses en périssoires », ancêtres du canoë, que l’on retrouve sur le tableau de Caillebote (oui, l’art a aussi sa place dans cet article !).

Gustave Caillebote, Les périssoires, huile sur toile, 155 x 108 cm, 1895, Musée des Beaux-Arts de Rennes.

Gustave Caillebote, Les périssoires, huile sur toile, 155 x 108 cm, 1895, Musée des Beaux-Arts de Rennes.

Pour « la lutte norvégienne », voici une description contemporaine trouvée : « elle se pratique avec des coiffures spéciales. Les lutteurs se placent dos à dos. Les coiffures sont attachées avec une corde. Sur un signal, les deux lutteurs tirent chacun en avant jusqu’à ce que l’un deux soit amené sur le dos »[10]. En plus des joutes, je retrouve en juillet 1893 « le dentiste comique ». Là encore, c’est un mystère ! (peut-être un simple divertissement)

 

En remontant un peu plus loin, j’ai retrouvé les jeux du 28 août 1859 à l’occasion de la paix ! Quelle paix ? C’est la fin de la campagne d’Italie, la France est intervenue pour repousser les Autrichiens (la grande phase de l’unité italienne). Pour fêter ça, plusieurs jeux sont organisés à Tilques, tels que la course au cochon, le mât de cocagne et le jeu d’oie. Après ces divertissements il y a un grand bal champêtre. Pour la course au cochon et le jeu d’oie, je mise sur des sortes de tiercé, avec peut-être le gagnant qui remporte la bête (ma sœur a gagné un lapin un jour de ducasse de cette façon). Pour le mât de cocagne, vertical ou horizontal, l’objectif est d’aller récupérer des objets.

Mât de cocagne, MUCEM, 1990.39.19

Mât de cocagne, MUCEM, 1990.39.19

Plus récemment, dans mes ducasses, ça partait aussi un peu dans tous les sens (en plus des manèges et autres des forains) : tournoi de football, balade en calèche, vélos fleuris (petite pensée à Alexandre dans mon fossé avec son vélo), concours de déguisements pour enfants, course de sacs, baby-foot humain, combat du sumo, rodéo mécanique, ventriglisse ou encore le tiercé à poneys (où j’ai rassemblé deux photos de mon père, la première où il passe en tête, la seconde où il va tomber !). Le soir de la danse country, danse traditionnelle, du karaoké, un orchestre pour danser, la retransmission des matchs (en année de Coupe du monde ou d’Euro) et bien sûr le feu d’artifice !

  Football, sports sanglants et jeux bizarres de ducasse

J’ai aussi connu les intervillages comme celui organisé à Tilques dans la pâture de Philippe Dassonneville au tournant de la décennie 1990. J’ai retrouvé des traces vidéos d’un autre, le 26 juillet 1992, à Bonningues les Ardres. Il rassemble le village local vs. Tilques vs. Nordausques vs. Tournehem. J’y vois notamment un jeu où on doit attraper des truites, un relais enfant mélangeant course avec une roue de vélo et montée à la corde, un tir à la corde entre les hommes forts… on m’a d’ailleurs raconté que les hommes du village s’entraînaient au tir à la corde en face d’un… petit tracteur des Wavrant ![11] Le dernier jeu, le plus spectaculaire, était une traversée de piscine où il faut éviter les tirs de l’équipe adverse. J’ignore qui a gagné mais ce n’était pas le plus important ! D’ailleurs mes jeux préférés restent ceux quand il y a de l’eau ! Je termine donc avec une bataille de polochon au-dessus d’une piscine lors de la ducasse 1996 !

 


[1] Interview Colette Lemaire-Auxenfants, 29 avril 2020.

[2] Interview Didier Helleboid, 28 avril 2020.

[3] Interview Philippe Dassonneville, 26 avril 2020.

[4] Interview Philippe Dassonneville, 26 avril 2020.

[5] Interview Didier Helleboid, 28 avril 2020.

[6] Le mémorial artésien, 28 août 1887

[7] Le mémorial artésien, 23 février 1908.

[8] Le mémorial artésien, 20 juillet 1912.

[9] Le mémorial artésien, respectivement 15 juillet 1895 et 14 juillet 1896.

[10] PETROV Raïko, L’ABC de la lutte, FILA, 2003.

[11] Interview Philippe Dassonneville, 26 avril 2020.

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26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 16:51

Je vous ai déjà dit que j’ai été pompier ? Oh, seulement deux fois, alors que des proches avaient déclenché des incendies : la première fois chez moi, à Tilques, alors que mes sœurs avaient mis le feu à la friteuse ; la seconde en Guyane, quand mon petit voisin avait fait de même à... une carcasse de voiture ! A une autre époque,  j’aurais donc pu être un pompier de Tilques…

 

Des pompiers à Tilques ? Je ne connaissais pas cette information il y a 10 ans. Mais en 2013, devant l’école communale, s’est construit un petit hommage aux soldats du feu : le local d’exposition de la pompe à bras. A l’intérieur, une pompe à incendie restaurée et une photo des soldats du feu datant de 1933.

Les Sapeurs-Pompiers en 1933

Les Sapeurs-Pompiers en 1933

En haut, de gauche à droite : Albert Delozière, Abel Duvivier, Désiré Delozière, Abel Deufour.

3ème rang : Henri Portenart, André Loingeville, Alix Delannoy, Jules Dubout, Omer Sailly, Gaston Bertin, Omer Delannoy, Pierre Sailly.

2ème Rang : Léon Delaunay, Eugène Chaput, Adrien Loisel, Gaston Cappe, Adrien Helleboid, Léon Huyard, André Lahaye, Julien Dubout.

1er Rang, en bas : Jules Mièze, Victor Dalenne, Victor Lefebvre, Joseph Sailly, Lieutenant Benoit Regnier, Sous-Lieutenant Edouard Cappe, Auguste Lurette, Casimir Lefebvre.

 

Un document m’y raconte une petite histoire : un corps de sapeurs-pompiers communaux est créé en 1902, sous la conduite d’un lieutenant. « Elle comptait en outre un sous-lieutenant, deux sergents, quatre caporaux, un tambour et 2 clairons ».

Voilà mon information de base. Direction les archives du village. J’y retrouve la fondation : ils sont 48 volontaires qui s’engagent pour 5 ans. Leur drapeau est… béni dans l’église de Tilques le 9 novembre ! Ils manœuvrent et font des exercices une fois par mois. Une histoire de famille à sa tête, puisque le 1er lieutenant est Ovide Dassonneville, tandis que son sous-lieutenant est… Eugène Dassonneville ! Oui, mon brasseur !

Je retrouve aussi la trace d’une intervention : les 24 et 25 septembre 1946, avec la ferme Grébert qui est en feu. 25 pompiers sont mobilisés pour éteindre l’incendie. Il y a aussi dans le dossier une « médaille d’honneur des sapeurs-pompiers » décernée à Gabriel Viniacourt en 1946 (je ne sais pas trop ce que ça fait là !)[1].

Au feu ! Les pompiers tilquois

Là je peux m’arrêter en me disant « c’était sympa ces infos ! ». Ou alors je vais chercher un peu plus… direction les archives de la presse locale ! Le mémorial artésien est disponible à la bibliothèque de Saint-Omer (et en ligne) et il couvre une partie de cette période. Peut-être vais-je y trouver d’autres interventions des pompiers tilquois…

Bingo ! Ainsi je retrouve plusieurs incendies qui touchent des meules de foin, mais aussi les étables d’Isère Flament le 15 juillet 1902, le 14 février 1903 la ferme Stopin, le 16 mars 1904 l’écurie d’Amand et Louis Beauchamp, en avril 1904 chez Pouchain-Roere, le 17 juillet 1905 la ferme de Marie Pruvost, le 15 novembre 1905 la grange appartenant à M. Beauchamp… oui, sacré rythme ! 6 incendies en trois ans et demi, on comprend mieux la création du corps des pompiers, qui ne chôment pas. Ils n’interviennent d’ailleurs pas que dans le village : je les vois aussi à Saint-Momelin pour l’incendie d’un double hangar au cours de l’été 1906. Retour à Tilques en 1911, un feu détruit la ferme de M. Caffray, agriculteur[2]. Comme on peut le remarquer, nous sommes à une époque où les agriculteurs forment la majorité de la population. Et l’incendie est LA phobie : c’est perdre le bâtiment, les récoltes, les bêtes…

 

Ça y est, j’ai terminé. Ou alors… et si la compagnie ne datait pas de 1902 ? Et c’est là peut-être la clé du bon historien : déconstruire ce que l’on pense savoir, et chercher d’autres sources. Et c’est ainsi que l’histoire des pompiers tilquois va reculer de 35 ans !

 

Commençons cette histoire en 1834, le 6 octobre pour être précis. A cette date, il n’y a pas encore de pompiers ou de pompes à Tilques. Et un très grand incendie ravage quatre maisons du village en ce jour de ducasse. Je vous mets le récit complet car il est intéressant.

Le mémorial artésien, 9 octobre 1834

Le mémorial artésien, 9 octobre 1834

Un article mi-accusateur mi-paternaliste, rejetant presque la faute de cet incendie sur les habitants et leur demandant clairement de mettre en place eux-aussi, comme à St-Martin, une compagnie de pompiers ! Le feu de Tilques semble émouvoir jusqu’en haut-lieu, car le ministre du commerce accorde un secours de 365 francs et le roi lui-même, Louis-Philippe, accorde sur ses fonds particuliers une somme de 200 francs.

Une souscription est mise en place dans les villages alentours en faveur des incendiés de la commune (355 francs à Saint-Martin-au-Laërt, 82 francs à Salperwick, etc).

Le mémorial artésien, 16 novembre 1834

Le mémorial artésien, 16 novembre 1834

Il s’en suit trois décennies d’incendies où la population ne peut pas faire grand-chose. Le 15 février 1841 la maison de Pierre Delattre, cabaretier, est totalement détruite. On signale en 1850 et 1851 deux incendies de maison. En 1857, des enfants jouaient avec des allumettes et mettent le feu à la maison occupée par une veuve route de Serques.

Histoire un peu plus bizarre le 16 décembre 1858 avec l’incendie d’une petite maison, habitée par une veuve et sa fille. L’ensemble est totalement pris par les flammes. Or, la maison était assurée depuis peu, à une valeur de 600 francs, quand le propriétaire l’avait achetée 400 francs. Quelques jours plus tard, la justice débarque et le propriétaire est embarqué, soupçonné d’avoir lui-même mis le feu à la maison ![3] En 1859, pas de soupçon car c’est la foudre qui tombe sur une grange et la consume.

Une petite évolution arrive au cours de l’été 1863, alors qu’un incendie détruit complètement la ferme Alfred Bouvard, le meunier du village : s’il n’y a pas de pompe, il semble que l’usine Legrand amène de l’eau[4].

C’est au cours de l’été 1867 que j’observe pour la première fois l’action des pompiers tilquois. Et… ce n’est pas pour un incendie dans le village mais chez nos voisins de Salperwick ! Leur intervention serait d’ailleurs passée inaperçue si le maire de cette commune n’avait pas pris lui-même la plume pour remercier nos pompiers d’être venus.

Le mémorial artésien, 29 juin 1867

Le mémorial artésien, 29 juin 1867

« La première fois qu’ils se sont trouvés au feu ». Ainsi, la compagnie des pompiers de Tilques a dû être fondée en 1866 ou 1867. Son premier lieutenant est dénommé l’année suivante, c’est un… Bédague ! Je retrouve nos soldats du feu dans d’autres villages, comme à Serques ou à Saint-Momelin, en intervention en 1868, 1875 et 1890. A Tilques, le 4 juillet 1885, un incendie détruit totalement la maison des époux Petit, cantonnier aux chemins de fer quand le 7 mars 1888, les récoltes, les instruments de culture et les bâtiments d’hébergeage de la ferme occupée par Charles Lurette, sur la route nationale, sont détruits.

 

Néanmoins, il existe peut-être un petit problème technique révélé par l’incendie du cabaret de Désiré Grébert sur la place de Tilques le 26 mai 1887 : « on nous dit que Tilques ne possède pas de pompe à elle ». Des pompiers sans pompe ? Est-ce donc possible ? C’est que « la pompe fournie par l’usine de M. Legrand, fabricant de sucre, a été d’une très grande utilité ». Alors il existe bien une pompe pour lutter contre les incendies dans le village mais elle appartient à une structure privée, la distillerie Legrand. Tiens, mais qui est le maire en cette année 1887 ? Adolphe Legrand…

 

Est-ce suffisant pour protéger son plus grand bien ? Non. Car l’incendie le plus impressionnant date sans doute du 24 avril 1890 où, dans la nuit, la distillerie Legrand part en fumée. On parle tout de même d’un bâtiment sur 3 étages, de 80 mètres de long sur 46 mètres de large, « de la meunerie où se trouvaient entassés dans d’immenses greniers, plus de 600 000 kilos de grains de toutes sortes : maïs, blé, fèves, avoine, etc., les flammes ont pénétré dans les germoirs de la distillerie. En quelques minutes, le bâtiment plein de liquides inflammables et de matières des plus combustibles, est devenu un brasier ardent duquel il était impossible et dangereux d’approcher. (…) que pouvaient les efforts de l’homme et les jets des pompes contre ces flammes d’huile, de graisse et d’alcool, d’alcool surtout ? Trois grands réservoirs placés à 10 mètres du sol projetaient au loin des flammes bleuâtres. C’était un spectacle grandiose »[5]. Pas sûr que le propriétaire trouva ça grandiose ! Face au feu les pompiers de Tilques, de St-Martin, de Salperwick, la pompe de l’usine Belin, deux pompes et les pompiers de Saint-Omer. Les dégâts sont énormes (mais l’usine est assurée). L’incendie est observé depuis la tour Saint-Bertin où le veilleur de nuit averti la police.

 

Ainsi, nous pouvons observer l’histoire des pompiers de Tilques, longue d’un siècle. Elle prend fin avec la dissolution de la section en 1967, à une époque où elle ne compte plus que 6 hommes, et où aucun volontaire ne souhaite alors remplacer le lieutenant Sailly, atteint par la limite d’âge[6]. Les coûts devenaient trop importants pour remplacer le matériel et confiance était donnée aux pompiers de Saint-Omer pour arriver très vite.

 

A noter qu’il y a aussi à Tilques une garde nationale ! Cette invention de la Révolution, qui va durer au niveau national jusqu’en 1870-71, est une milice de citoyens qui fait un peu la police. Ainsi, en 1831 :

Le mémorial artésien, 25 août 1831

Le mémorial artésien, 25 août 1831

C’est la seule fois où je l’observe, j’ignore si elle a existé dans la durée.

 

Enfin, qui dit pompiers dit aussi… bal des pompiers ! Ainsi le 28 septembre 1913 est organisée « la fête de corps » des pompiers de Tilques, avec le bal à 9 heures du soir chez M. Lefebvre-Devin, place de Tilques ![7] En septembre 1904 c’était un banquet chez Sailly-Mièze dont je vous retranscris ici le récit, à peine grandiloquent.

Le mémorial artésien, 29 septembre 1904

Le mémorial artésien, 29 septembre 1904

Mais est-ce qu’ils vendaient déjà leur calendrier ?


[1] Mairie de Tilques, Archives, Série H2, Dossier Sapeurs-Pompiers Communaux.

[2] Le mémorial artésien, 19 août 1911.

[3] Le mémorial artésien, 18 et 22 décembre 1858.

[4] Le mémorial artésien, 18 juillet 1863.

[5] Le mémorial artésien, 25 avril 1890.

[6] Mairie de Tilques, délibération du 8 septembre 1967.

[7] Le mémorial artésien, 28 septembre 1913.

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