9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 09:53

Les cabarets 

Non, n’imaginez pas le Moulin Rouge et ses danseuses. Les cabarets, ce sont les cafés jusqu’en 1914, on retrouve ensuite le terme d’estaminets. Y en avait-il beaucoup à Tilques ? On passe de 4 en 1836 à 15 cabarets pour les 813 habitants de la commune en 1936 ! Tilques serait-il un village de soiffards ?! « Ils revenaient de travailler, ils allaient tous là-bas. Après la route était bien mesurée ! Il allait comme ça (titubant) d’un côté à l’autre, c'était beau à voir »[1].

En observant une carte de la production et de la consommation d’alcool en 1936, on peut voir deux « points chauds » : la route nationale et ce qui est alors appelé « la place » (aujourd’hui en face de la mairie).

L’alcool à Tilques en 1936.  (en rouge les distilleries, en bleu les brasseurs, en vert les cabarets)
L’alcool à Tilques en 1936.  (en rouge les distilleries, en bleu les brasseurs, en vert les cabarets)

L’alcool à Tilques en 1936. (en rouge les distilleries, en bleu les brasseurs, en vert les cabarets)

Impressionnant ! Pourtant, en 1944, ils ne sont que trois à se déclarer propriétaires d’estaminets : Beauchamp, Veuve Lefebvre-Devin et Omer Sailly[2]. L’époque est particulière, elle ne reflète en rien la situation dix ans plus tôt.

 

Les cabaretier.ère.s en 1936[3] :

 

Sur la place, le cœur du village, l’institution Sailly. Une histoire de plus d’un siècle, avec Maximilien qui se déclare cabaretier entre 1846 et 1872. Son fils, Elie, reprend le flambeau en 1876, puis devient officiellement boulanger : c’est sa femme Delphine Mièze qui est la cabaretière entre 1891 et 1911. Mais ne nous y trompons pas : on se donne toujours rendez-vous « Chez Sailly », ou Sailly-Mièze, pour la ducasse ou les repas de francs-tireurs, comme il est bien précisé dans le journal local en 1904. 

Un village de soiffards : distilleries, brasseries et cabarets (2/2)

Le petit-fils Omer Sailly prend ensuite en main l’institution. Lui alterne les métiers dans les recensements : on le retrouve le plus souvent épicier (1926-1931) mais il est aussi… coiffeur en 1921 ! C’est sa femme Germaine Devos qui est officiellement la cabaretière entre 1921 et 1936. Cette institution se poursuivra jusqu’au début des années 1980, certains au village se souviennent du théâtre ou encore de la cantine faite pour les enfants du marais.

La place de Tilques vers 1950 : l’épicerie Sailly au premier plan, sur la gauche.  Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 1

La place de Tilques vers 1950 : l’épicerie Sailly au premier plan, sur la gauche. Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 1

La place du village au début du XXème siècle.  Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 1.

La place du village au début du XXème siècle. Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 1.

Cette carte postale est intéressante car elle est éditée par Sailly lui-même, ce qui prouve son importance. Son cabaret-épicerie est pourtant tout au fond, sur la droite, on visualise en fait beaucoup mieux le cabaret Beauchamp.

 

Alfred Beauchamp fait une demande d’ouverture de débits de boisson à la mairie en 1905. Il est alors cultivateur et ouvre son débit rue de la place, n°21. Il est également marchand de charbon et c’est sa femme Louise, née Baillart/Bayart, qui est officiellement la cabaretière en 1906, puis entre 1931 et 1936 (ils sont absents de la place sur les recensements de 1921 et 1926). En 1944, on évoque Marinette Beauchamp.

Alfred Beauchamp, Louise Baillart et leurs huit enfants (vers 1920).

Alfred Beauchamp, Louise Baillart et leurs huit enfants (vers 1920).

La famille Beauchamp ce n’est pas qu’Alfred, puisqu’en 1913, c’est Auguste Beauchamp, son frère, cabaretier, qui fait la même demande d’ouverture de débits de boisson[4]. Il existe pourtant déjà en 1911 sur la place à quelques mètres de là (n°22), avec Adèle Dusautois.

Auguste Beauchamp et Adèle Dusautois, non datée

Auguste Beauchamp et Adèle Dusautois, non datée

Enfin, le troisième cabaret historique de la place est celui de « Man Laure », officiellement Laure Lefebvre-Devin, femme de Léon Lefebvre. Il existe dès 1906 et continuera longtemps après la guerre 39-45. C’est le lieu où « tout le monde allait après la messe »[5].

Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 6.

Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 6.

A quelques mètres de là un autre cabaret existe en 1931 et 1936, il est tenu par Marthe Becques, femme de Alfred Dalenne. [actuelle maison Debrouck]

 

Rue de l’église, Maria Bonnet, épicière, faisait aussi estaminet. C’est aussi l’un des cabarets historiques du village puisqu’il est transmis sur trois générations : Maria l’obtient de sa mère, Amelina Dassonneville, mariée à Charles Bonnet, elle-même cabaretière en 1906 et 1911 au même endroit. Et ce cabaret sera transmis à sa fille, Nelly Grébert, dont le nom est resté pour désigner ce lieu.

« Chez Nelly »  Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 75.

« Chez Nelly » Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 75.

Le deuxième grand lieu de consommation d’alcool se situe sur la Nationale. Lieu de passage en plus d’être très habitée, « la grande route » comme elle est parfois appelée regroupe 4 cabarets en 1936. Le premier en venant de Saint-Omer est celui de Félicie Helleboid, femme de Victor Lefebvre. Il est situé sur la maison de Gisèle Bayard et existe entre 1911 et 1936. Officiellement, sur la devanture, c’est pourtant « menuiserie, charpente et charronnage » !

« Chez Lefebvre-Helleboid ».  Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 4.

« Chez Lefebvre-Helleboid ». Dussaussoy Roland, Legrand Jean-Jacques, Tilques, la mémoire et l’histoire par les photos, 1999, p. 4.

Quelques mètres plus loin sur la droite, juste avant le « garage Auxenfants », se situe Chez Soinne. C’est Blanche Roussel, femme d’Elie Soinne, qui est recensée comme cabaretière entre 1921 et 1936.

 

Du même côté de la route, dans l’actuelle boulangerie, c’est Morel qui vous accueille dès 1906 ! Dans les faits c’est plutôt la femme de Félix, Sidonie Bièque, qui gère le cabaret.

 

Enfin, le plus connu, Chez Cappe ! On se situe aujourd’hui en face de la boulangerie (maison Delafollye), et c’est un des établissements les plus anciens du village : on peut s’y désaltérer dès 1881. Marie Dubois, femme d’Edouard Cappe, est recensée cabaretière entre 1906 et 1936. Le lieu est assez grand pour accueillir le grand bal des pompiers en 1908[6]. Il possède le cabaret le St-Arnould en 1878.

Le Mémorial Artésien

Le Mémorial Artésien

Revenons quelques mètres en arrière et tournons à droite, direction le château : une rue que je connais assez bien : la Rue de Zutpré ! C’est au croisement de la rue de l’Epinette que Julia Decalf, femme de François Leleu, est établie. En 1931, ouvrier agricole, il fait une demande à la mairie pour ouvrir un estaminet. Il est alors le locataire d’Eugène Dassonneville… brasseur ! A mon avis il n’allait pas loin pour chercher les boissons ! Je pense que ce café est aussi assez historique, puisqu’il semble être à la suite du café de Félicie Cappe-Régnier (Régnier travaillant pour Dassonneville). Le café est repris ensuite par Madeleine Vercoutre-Mahieu après la seconde guerre mondiale.

Aglaé Merlier, veuve Dercy. Là, j’avoue que je ne sais pas exactement où il se situe dans la rue (peut-être au croisement de la route de la Chapelle). Le cabaret existe dès 1926.

 

Direction la route de Serques maintenant, avec le lieu-dit la Bourse trouée. Deux établissements s’y trouvent. Le premier est en fait à côté de l’actuelle chapelle (croisement Route de Serques et Rue de la Croix, où la maison a brûlé récemment). Julia Dumaine, femme de Victor Brachet, est recensée cabaretière entre 1911 et 1936.

 

Un peu plus loin, juste avant le virage Hannotel, c’est l’établissement Fallet. Il est tenu par Florence Dusautois, femme d’Henri Fallet, entre 1904 et 1936 (repris par Loingeville ensuite).

 

Enfin, terminons avec le marais ! Du côté de la barque Broucke nous avons Henriette Dubois, femme d’Edmond Leulliette. Le café existe en 1931 mais à la Pontoise. A priori on se situe du côté du Grand Large, mais je ne sais pas replacer l’endroit exact.

 

Du côté du Lansbergue c’est plus facile car les établissements ont perduré après 1936, c’est le cas de celui de Julienne Lamotte, femme de Lionel Stopin, qui existe déjà en 1931. Il est situé juste après le camping, sur la droite (avec le petit moulin dans l’eau).

 

Pour le dernier, il vous faudra tourner à droite avant le pont de la Guillotine, direction le « café Pauline », de son vrai nom Apolline Canieux, femme d’Adolphe Mièze. Il est situé au bout du chemin.

 

Comme on le remarque ce sont souvent les femmes qui sont officiellement les cabaretières, les hommes ayant d’autres activités. Il n’empêche que le nom des cabarets reste plutôt associé au mari dans les récits des anciens du village : on va chez Sailly, chez Cappe, chez Beauchamp. Les exceptions existent toutefois (Man Laure, café Pauline et Chez Nelly).

 

Allez, je termine avec une liste de tous les cabaretiers.e.s trouvée dans les recensements précédents.

 

1931 Bourse trouée : n°4 Alixe Portenart, femme d’Alfred Boudry. Existe en 1921-1926.

Rue de Zutpré : n°3 Félicie Cappe, femme d’Arthur Régnier. Existe en 1921-1926.

1926 Place : n°17 Laure Delvallée, veuve ? Existe en 1921.

1921 La Nationale : n°11-n°12-n°13 Argentine Frénoy, femme de Jules Thomas. Existe en 1906-1911.

Rue de Zutpré : n°9 Marie Dumont, femme de Florentin.

La Pontoise : n°4 Elise Davion, femme d’Auguste.

Le Hebben (?!) : n°6 Marie Dubout, femme de Clovis. En 1906-1911, Estelle Castier, femme du même Clovis. Clovis Dubout, cabaretier au marais de Tilques en 1904

1911 La Nationale : n°9-10 Louise Leroy, femme d’Alfred Leclercq. Existe en 1891-1906.

n°33-36 Juliette Haudrechy, femme de Louis Beauchamp. Louis Beauchamp, cabaretier en 1904 (LMA). Le troisième frère ! Existe en 1906.

n°37-40-37 Estelle Bigourd, femme de Désiré Gauchez. Existe en 1891-1906.

n°44-47-45 Angèle Bigourd, femme d’Etienne Loisel. Existe en 1891-1906

Place : n°10 Georgina Bugnon, femme d’Alfred Goetgheluck

Rue de Zutpré n°2 Elise Boudry, femme d’Arthur Beauchamp (oncle des 3 frères)

n°9-15 Marie Debout, femme de Florentin/Eugène Dumont. Existe en 1906.

Châteaux et usines n°4 Maria Lecucq femme d’Abel Caron

1906 La Nationale : n°2 Marie Beauchamp, femme de Nestor Haudrechy

Place : n°10 Marie Viniacourt, femme de Pierre-Joseph Lenglet

n°19-18 Odile Fichaux, femme de Jules Dassonneville, existe en 1891.

n°25 Josse Cailliau

Rue de Zutpré n°3 Léonie Helleboid, femme de Félix Dusautoir

N°13 Marie Flament, femme de Léon Lefait

Châteaux : n°11 Maria Dufour, femme d’Ovide Regnier.

1891 La Nationale : n°2 Hortense Leblanc, femme d’Honoré Duval. Duval, cabaretier en 1893

n°7 Elise Wattez, femme de Clovis Decotte

n°23 Arthemise Sailly, femme d’Oscar

n°33 Marie Hoquette, femme d’Augustin Bauduin

n°50 Maria Planquette, femme de Bertin Cappe

Bourse Trouée : n°16 Marie Caffray, femme d’Augustin Mièze

Place : n°25 Célina Roëre, femme de Marcellin Pouchain. Madame Pouchain, cabaretière en 1889-99

Chemin de Zutpré : n°3 Clara Mailliart, femme d’Alfred Pelletier

n°19 Charlotte Houlliez, femme de Jules Lecucq

Usines, château : n°4 Félicie Regnier, femme d’Adolphe Dubuis

n°5 Marie Viniacourt, femme de Pierre-Joseph Lenglet. Joseph Lenglet, cabaretier en 1889

La Pontoise n°8 Stopin

Le Hebin n°1 Félicie Bultel, femme de Alphonse Velge

La Barque Broucke n°12 Léocade Stopin

1836

Casimir Savary, Ambroise Vercoutre, Pierre Delmetz, Achille Wallart.

 

Et dans le Mémorial Artésien :

Estaminet occupé par Viniacourt sur la grande route en 1908 (à l’intersection du vieux chemin d’Ardres (?)).

Estaminet dans le marais occupé par Irénée Wavrans début 1905.

Désiré Grébert, cabaretier en 1887

Estaminet de l’Epinette en 1886

Bigourd-Stopin cabaretier en 1869-1883 sur la route nationale

Leclercq cabaretier en 1883

Jules Delmetz, cabaretier en 1883

Dagmez cabaretier en 1879

Deldicque cabaretier en 1879

Viniacourt, cabaretier au Coûtre en 1874

Dercy cabaretier sur la grand route en 1874

Dassonneville cabaretier sur la place en 1870

Louis Dassonneville, cabaretier en 1853

Pierre Delattre, cabaretier en 1841

 

[1] Interview Daniel Bouton, 28 février 2020.

[2] Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, 4Z 670, Correspondance 39-45.

[3] Archives départementales du Pas-de-Calais, Dainville, M 4399, Recensement de population, Tilques : 1936.

[4]    Mairie de Tilques, Archives, Série F4, Ouverture de débits de boisson.

[5] Interview Daniel Bouton, 28 février 2020.

[6] Le mémorial artésien, 21 septembre 1908.

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