18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 10:02

Un noir dans le nord de la Finlande ou dans un profond village de Lozère, ça ne passe pas inaperçu. Les gens se retournent, les enfants montrent du doigt. Et bien figurez-vous que c'est un peu pareil en Afrique. Mais pour le blanc.

C'est déjà une sensation que j'avais expérimentée en Asie : les gens te regardent. Ou plutôt bloquent littéralement sur toi, les yeux grands ouverts, l'air de dire « mais c'est quoi ce fichu animal ?! ». Pire, les photos. En Asie, tu étais la star, le VIP, nous étions Brad et Angelina, prenant parfois 5 photos en l'espace de deux minutes avec des inconnu(e)s. J'ai toujours dit que l'on devrait faire pareil avec les touristes chinois à Paris, juste pour voir leur réaction !

L'Afrique ça reste dans le même esprit. Tout d'abord il faut s'habituer au « Muzungu ». Muzungu ça signifie occidental, blanc de manière générale. Et c'est le mot que les Kényans/Tanzaniens/Rwandais prononcent le plus à votre vue. Certains enfants le crient littéralement dans la rue (et après l'ensemble de la rue se retourne), d'autres le susurrent à leur voisin et les deux se retournent discrètement.
Imaginez une seconde, en Europe, que les gens crient « un noir ! » à chaque fois ! Ça choquerait !

Dans le même esprit, il y a l'argent. En Afrique, tu dois te faire entuber, c'est la règle. Si tu es blanc. Car si tu es un touriste noir, tu auras le même prix que les locaux, il suffit de ne pas parler. Pour moi, homme blanc, ce sera régulièrement le double. Après négociation, je reviens presque au prix normal. Presque. Car le sourire du vendeur signifie qu'il a tout de même fait une bonne affaire avec toi.
Imaginez deux secondes qu'en Europe les touristes noirs paient un prix différent ! Ça choquerait !

Les enfants te touchent. Et te demandent de l'argent. Et pour cause, tu es blanc, donc riche. Tu es le blanc de la télévision, celui qui a une grande maison avec piscine sur la Côte d'Azur et qui fait des fêtes gigantesques chaque semaine. Tu as beau expliquer que ton statut d'étudiant fait que... rien à faire, tu restes plus riche qu'eux. De même, la mendicité est interdite au Rwanda. On ne la voit pas. Si on est noir. Car le fait d'être blanc t'amène forcément à rencontrer des mères de famille, la main tendue vers toi : « give me money ».
Les gens te parlent. Ici vaut mieux être sociable. Difficile de faire quelque chose de bizarre aussi. Tu t'assois au bord de la route et tu auras 10 personnes qui vont t'entourer, te parler etc... Quand tu manges dans un restaurant local, impossible de faire une erreur, de manquer la bouche, de faire tomber un bout de viande : on t'observera toujours !

Pour le moment je le vis bien. Et pour cause, je fais des courts séjours. Mais si je devais vivre ici pendant plusieurs années je pense que ça me gênerait beaucoup. L'Américaine qui m'hébergeait en Tanzanie était là depuis plus de deux ans, et elle était limite énervée quand des vendeurs la suivaient cinq minutes pour lui vendre trois bricoles. Elle avait beau parler leur langue, leur expliquer qu'elle n'était pas une touriste, ils persévéraient. Car blanche de peau, money à gogo.

Je pense que c'est quelque chose sur quoi les pays africains vont devoir travailler ces prochaines années. Ne plus considérer le blanc comme un animal de foire dans la rue, et ne plus agir comme s'il était un pigeon pour le business. 

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17 juin 2013 1 17 /06 /juin /2013 09:45

Mon premier souvenir, au-delà de l'avion RwandaAir contenant 30 personnes, c'est le Lac Victoria, le plus grand lac d'Afrique, que nous survolons pendant plusieurs minutes : un bleu magnifique, reflétant le ciel de façon parfaite, des petits nuages tapissant de blanc le lac. 

L'avion poursuit sa route vers Kigali. Nous survolons le pays des mille collines qui porte bien son nom. Et c'est avec surprise que je vois que la capitale rwandaise mérite également une telle appellation.

 

 

Kigali, un million d'habitants, un dixième de la population du pays, ne comptait que 6 000 habitants en 1960. Construite entre trois montagnes, la ville s'étend sur plusieurs collines qu'il faut monter, descendre et remonter sans cesse. C'est facile, je passe mon temps sur des motos-taxis qui font des courses entre chaque colline.

Sur cette première photo, vous pouvez observer le point culminant de la ville, le mont Kigali, 1850 mètres d'altitude. La ville s'étend principalement dans les vallées et sur les collines. 

Kigali (1)

Kigali (2) By day/By night

 

Kigali est le centre économique du pays. La ville est devenue en quelques années un hub pour les investisseurs. L'électricité tient le coup (plus qu'à Nairobi) et les immeubles poussent comme des champignons. La ville se prépare même, grâce à un énorme plan de transformation du centre-ville, à créer sa City. Vous pouvez déjà en voir un aperçu.

Kigali (5)

Ce qui me plaît à Kigali, au-delà de la nature (j'y reviendrai), c'est le propreté qui y règne. C'est la fluidité des transports. Et c'est son atmosphère paisible. Beaucoup imaginent le Rwanda comme un pays dévasté. Je les arrête tout de suite, le Rwanda s'est remis à vitesse grand V. C'est d'ailleurs la perle économique d'Afrique centrale depuis plusieurs années. Les spécialistes s'accordent à dire que le pays est bien géré en matière économique, et que la lutte contre la corruption a payé. Plusieurs panneaux témoignent de cette lutte à l'échelle du pays.

Kigali (6)

En quelques jours, j'avoue avoir déjà adopté la ville et sa population. Les Rwandais parlent un mélange d'anglais (parfois) et de français (un peu plus souvent) en plus du kinyarwanda, la langue locale. Cela facilite les échanges (au contraire de la Tanzanie où le swahili est plus que nécessaire). On y rencontre aussi une importante communauté congolaise, dont le français est quasi-parfait. Cela me permet d'évoquer mon sujet et notamment la situation inhérente à l'est de la RDC. 
Kigali (4)Côté travail, j'ai déjà pu rencontrer deux professeurs, des membres de l'institut français, un investisseur congolais et déposer quelques documents officiels aux ministères locaux, le tout en deux jours et demi. Un bon rythme, j'attends maintenant les réponses à mes demandes.

Au prochain épisode, je vous emmène dans le Kigali nature, à travers le mont Kigali.

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16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 09:31

Il était difficile pour moi de ne pas commencer ma série d'articles sur le Rwanda par un petit point historique. Pour deux raisons. Tout d'abord, le pays est un cas très spécial, connu mondialement pour le génocide de 1994. Il y a seulement 19 ans. Et puis l'histoire de ce pays fut également les deux sujets de mes mémoires de Master. Je ne prétends pas être un spécialiste de grand chose, mais l'histoire récente du Rwanda est un peu mon dada.

Tutsi/Hutu. Au départ, avant la colonisation allemande, au XIXème siècle, ce sont deux clans. Plutôt économiques d'ailleurs. Les Hutu sont des agriculteurs, les Tutsi sont des éleveurs. Il est possible pour un Hutu de devenir Tutsi, et vice-versa. Ces deux clans ont la même langue et les mêmes coutumes. Ce n'est pas deux ethnies. Au départ...
Car ensuite vient le temps de la colonisation allemande, puis belge. Nous sommes dans une époque où l'anthropologie européenne aime beaucoup classer les peuples selon des théories ethniques. Avec au-dessus de toutes les ethnies le blanc. Ici, au Rwanda, on mesura les nez, les cous, les visages, et on en déduisit que les Tutsi étaient l'ethnie supérieure. Ca tombe plutôt bien, le roi du pays était Tutsi !
Pendant plusieurs décennies, les colons belges vont donc diriger le pays avec l'aide d'une petite minorité Tutsi (environ 15% de la population). Ils mettent même des cartes d'identité où l'ethnie est la première ligne.
Au moment de la décolonisation, les Tutsi sont imprégnés par des idées socialistes en vogue dans la région (Tanzanie). Les colons belges vont alors totalement changer leur mode de gouvernance, et donner le pouvoir à la majorité Hutu.

Pendant des décennies, on a enseigné aux deux clans qu'ils étaient deux ethnies. Les Tutsi, gouvernant le pays pendant la colonisation, ont adopté une attitude très fière, à la limite du racisme, vis-à-vis de la majorité Hutu. Cela vaut principalement pour une petite élite proche du pouvoir. Le reste de la population étant plus mélangé et n'hésitant pas à effectuer des mariages entre les deux clans.
Après la décolonisation, le pouvoir en place, des Hutu du Nord du pays, joua de ces divisions ethniques. Au cours de la décennie 1960 des massacres de Tutsi eurent lieu, ce qui donna un grand mouvement d'émigration vers les pays voisins, notamment l'Ouganda.

Le président Habyarimana est arrivé au pouvoir par un coup d'Etat. Les choses s'améliorent quelque peu pour les Tutsi, moins pris à parti. Mais la crise économique engendrée par la chute des cours du café à la fin de la décennie 1980 entraîne un nouveau raidissement vis-à-vis de la communauté Tutsi. Dans le même temps, une armée rebelle, menée par un certain Paul Kagamé, entre en conflit avec le gouvernement, et tente d'envahir le pays depuis l'Ouganda. Entre 1990 et 1994, c'est une guerre civile, ponctuée par de nombreux massacres de Tutsi, considérés parfois comme des ennemis intérieurs.

Le reste de l'histoire est connu. Le 6 avril 1994, l'avion transportant le président Habyarimana est abattu au-dessus de Kigali. Par qui ? Éternelle question sans réponse. La suite est macabre. Un génocide, préparé depuis plusieurs mois, est lancé. Les Tutsi (et des modérés Hutu) sont systématiquement abattus. Les génocidaires ont des listes, des maisons, des noms. La radio lance des appels au meurtre. Elle signale qui se cache où. On tue à la machette. Un voisin tue son voisin. On s'entre-tue dans la même famille. Des baptisés tuent leur propre prêtre.

En l'espace de trois mois, ce sont 800 000 personnes qui perdent la vie, à 97% des Tutsi.

Comment ? Pourquoi ? Comment un voisin peut tuer son propre voisin ? La haine entretenue depuis des décennies. La peur que ce soit les Tutsi qui commencent, comme la radio et les journaux le répétaient depuis plusieurs mois. La peur, aussi, d'être pris pour un Hutu modéré et ainsi d'être abattu. Parfois on trouve même des Hutu tuant des Tutsi et en protégeant d'autres.
Pourquoi la Communauté Internationale n'a-t-elle rien fait ? Les médias s'étaient habitués à cette Afrique où les guerres civiles régnaient dans la décennie 1990. Le conflit semblait être toujours le même. L'année précédente les Américains avaient perdu une dizaine de soldats en Somalie. L'opinion publique s'était indignée : pourquoi perdre nos hommes dans un pays lointain, sans intérêt stratégique ? Le Rwanda était un pays lointain, sans intérêt stratégique. L'ONU, surtout, a complètement failli à sa mission, réduisant même son contingent de 5000 hommes à 270 hommes en plein milieu du génocide. La France, alliée du régime Habyarimana, est restée aveugle face à la radicalisation d'une partie du pays. La France entraînait les soldats rwandais, ces mêmes-soldats qui ont participé au génocide...
Memorial-Center-Kigali--3-.JPGJe suis allé au mémorial de Kigali. Après Auschwitz et le mémorial de Phnom Penh, c'était ma troisième rencontre avec un génocide. Le mémorial est très éducatif, et ne joue que très rarement sur le sentimental, ou sur l'horreur. Le Cambodge était autrement plus difficile. J'ai été plusieurs fois étonné des discours, comme ceux signalant le rôle positif de la colonisation belge (en matière d'éducation ou de santé), ou encore sur l'attentat contre l'avion présidentiel, où le commentateur déclare « qu'on ne saura peut-être jamais qui a abattu l'avion ». Le rôle (trouble) de la France est signalé plusieurs fois, mais sans en rajouter.
Memorial-Center-Kigali--1-.JPGMemorial-Center-Kigali--2-.JPGVoilà pour cette petite introduction rwandaise, qui, je pense, est importante pour mieux cerner le pays actuel. Je ne peux pas être complet en un article, loin de là. Je peux toujours vous envoyer mes mémoires de Master si vous souhaitez en savoir un peu plus. 

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 14:07

Comme souvent, mon hôte Couchsurfing a une tonne d'histoires extraordinaires à raconter. Pensez, cette Belge est la petite fille d'un homme mort au Congo du temps de la décolonisation, des suites d'un bombardement de l'ONU au début des années 1960. Son père a ensuite travaillé en Afrique, et elle est née au Gabon. A ses six ans, elle est revenue en Belgique mais n'a cessé d'avoir un attrait particulier pour le continent.
Il y a deux ans, elle a décidé de partir à Djibouti en tant que volontaire. « Enfin » se sont exprimés beaucoup de ses amis, alors qu'elle évoquait son départ depuis tant d'années, mais trouvant toujours un moyen de reculer. Elle a finalement mieux sauté. De son expérience djiboutienne elle garde quelques regrets (pas assez d'intégration avec les locaux) mais également quelques voyages fantastiques en Éthiopie.
L'année dernière elle a décidé d'aller enseigner en... Russie. Changement de climat, changement de culture. Moscou, sa place rouge, ses basiliques aux mille couleurs. Elle a profité de l'occasion pour aller jusqu'au lac Baïkal, ainsi que faire de la plongée sous glace (oui, oui, c'est possible, et ça semble fou!).

Cette année, elle enseigne à l'école belge de Kigali. Une institution qui accueille plus de 800 enfants, dont une partie de l'élite rwandaise (le fils du président du Sénat par exemple). Elle a visité le Burundi, est allée jusqu'au lac Kivu. Et puis...
Et puis pendant quelques jours elle ne se sentait pas bien. Elle voyait double. Ça tournait beaucoup. Direction un médecin, puis l'hôpital. Scanner. On ne voit rien. Mais comme ça continue elle est rapatriée.
Là c'est l'hésitation. Doit-elle prévenir sa famille, ses ami(e)s de son rapatriement ? Finalement on la pousse à le faire. De retour en Belgique, début décembre. Aéroport-hôpital. 5 jours de tests.

Sclérose en plaques.

Là forcément c'est une claque. 29 ans. Dans la force de l'âge. Imaginez quelques secondes la sensation.

Imaginez aussi ma sensation à l'écoute de cette histoire. Cela me ramène indubitablement à mon époque de l'université. Un cours de première année, alors que nous étions en troisième. Les colonnes doriques et ioniques. Et puis une fille assise à côté de moi. Que je ne connaissais guère. On discute. Et après plusieurs minutes, l'aveu : « j'ai été violée par mon oncle ».
Cette fois-ci, comme aujourd'hui, je pense avoir eu la bonne réaction, si bonne réaction il y a. J'essaie d'en savoir plus. J'essaie de faire parler la personne. Cette fille à l'université avait même été étonnée : « d'ordinaire les gens essaient de changer de sujet quand je leur dis ça ». C'est compréhensible. Mais pas moi. J'ai l'impression que ces personnes ont besoin d'en parler, ont besoin de se soulager. Avec moi, être inconnu, ils ne craignent rien. Je ne les reverrai peut-être jamais. Alors ils se lâchent.
Pour ma Belge ce fut une ribambelle de questions sur la maladie. Sclérose en plaques. Rien que le nom me faisait peur. Mais à son discours j'ai compris qu'on pouvait vivre avec. A ses actes j'ai compris qu'on vivait avec, et sans grand problème. Cette fille rit la moitié de son temps, fait du sport, sort, voyage. Profite de la vie. Peut-être encore mieux que nous, car elle sait que son temps est compté. Elle a l'épée au-dessus d'elle, elle connaît son nom, la rencontre chaque jour avec son traitement. Nous aussi une épée est en permanence au-dessus de nous, sans que nous nous en rendions compte. Enfin, un peu moins depuis quelques jours. Carpe Diem.

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